On ne m’avait pas prévenue

26 ans et des poussières.

L’école a été, pour moi, une cours de justice. On le remarque bien assez tôt d’ailleurs. D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours eu cette désagréable sensation d’être jugé par mes professeurs. Et c’était vrai, nous avons tous été jugés avec des chiffres. De vulgaires notes qui ont bien trop souvent eu un effet dévastateur sur l’image que j’avais de moi. Ce n’est pas nouveau, un enfant se construit par rapport aux autres. Dis lui qu’il est nul, que compter jusqu’à dix “c’est la honte”, et tu verras 20 ans plus tard, un adulte à côté de ses pompes. À l’école, on t’apprend à ne pas broncher. À faire tes devoirs et être au-dessus de 10. Pour certains, c’est un jeu d’enfant, pour d’autres, c’est l’enfer. Chaque passage en classe supérieur est un combat de boxe entre toi et tes professeurs.

Personne, à part tes parents, ne croit en toi. Mais tu avances malgré les coups. Tu réussis ton bac, choisis tes études supérieures sans trop de conviction. Tu rencontres une multitude de professeurs dénués d’empathie. Le résultat, toujours le résultat. Ils t’annoncent ouvertement et sans la moindre honte qu’ils notent bas car : “ Vous comprenez, c’est l’image de l’IUT qui est en jeu. Si on vous note à votre juste valeur, cela signifierait que l’école est trop laxiste”. Ah, d’accord Madame. Tu enchaînes les partiels, les projets de groupes, les oraux, les critiques constructives (ou non) de ces chacals assoiffés, en tentant de respirer.

Dans ce tourbillon infernal, tu as au moins la chance et le luxe de travailler avec des personnes que tu as apprécies. Avec lesquelles tu t’entends bien pour bosser sur des maquettes, un oral. Vous n’êtes pas toujours d’accord, mais au moins, vous êtes honnêtes et vous-même. Entre crises de nerfs et crises de rires, le temps passe et vous vous serrez les coudes.

Le tunnel des études supérieures s’achève bientôt, avec ton mémoire en poche et ton diplôme, te voilà enfin libre ! Quel soulagement ! Enfin libre de voler de tes propres ailes. Et c’est avec une pointe de nostalgie que tu tournes la page des soirées étudiantes, des révisions interminables et des après-midi à cogiter sur les nombreux projets. La musique ralentit et tu sais que c’est finit.

Un nouveau chapitre s’écrit. Ta première opportunité professionnelle arrive plus vite qu’escompté. Tu acceptes avec toute la fougue que tu as en toi. Celle qui te caractérise si bien.

On ne m’avait pas prévenue. L’école te cache la plus grande vérité qu’un pré-adulte se prend en pleine gueule, lors de son premier travail. On ne m’avait prévenue qu’être soi-même, dans le milieu professionnel, serait dangereux.

On ne m’avait pas prévenue qu’être naïve, naturelle, brute mais véritable, serait risqué.

L’école ne nous apprend pas à nous armer face à la cruauté du monde. Bien sûr que nous vivons des conflits, des déceptions. Mais c’est tellement insignifiant face au monde adulte. Ces adultes aigris, jaloux de tout et méchants gratuitement. Prêt à te descendre sans aucun regret.

On ne m’avait pas prévenue que le grand saut serait aussi épuisant, démotivant, triste, frustrant et par dessus tout : déprimant.

26 ans et des poussières de mon ancien moi…

Je rêvais d’un autre monde.

M. Jones