Le “patriotisme constitutionnel”, une notion utile à l’Europe ?

Ces dernières années, les pays de l’Union Européenne ont dû faire face à une intense vague migratoire et à une série d’attentats. Outre le fait qu’il ne faille pas tomber dans la simplicité en plaçant l’emphase sur un lien de causalité entre les deux, ces phénomènes remettent profondément en cause le modèle de l’intégration à l’échelle continentale. L’ancienne question, à laquelle les sociétés préhistoriques étaient déjà confrontées, est remise à l’ordre du jour : comment vivre ensemble ? Le philosophe allemand, Jurgen Habermas, au sein de son ouvrage publié en 1998, L’intégration républicaine, esquisse une réponse qui pourrait bien être l’une des clefs permettant un renouveau européen.

La fin des états-nations ?

L’auteur base sa réflexion sur un constat qui dérange : l’état nation serait mis à mal. À première vue contestable, ce constat n’est enfaite compréhensible qu’à l’aune d’une analyse méticuleuse du fondement de ce modèle. Ce dernier trouve ses origines au 18ème siècle avec les épisodes révolutionnaires états-unien et français. Dès lors, l’autorité n’appartient plus à un monarque de droits divins mais plutôt à un peuple s’affirmant comme un tout homogène d’un point de vue culturel. Après avoir séduit l’Europe, il s’exporte à travers le monde pour s’affirmer rapidement comme l’organisation étatique prédominante au détriment des empires. Mais, l’avènement de la mondialisation marque un temps d’arrêt à ce processus. La multiplication des échanges commerciaux et culturels et l’intensification du phénomène migratoire, toutes deux permises par le progrès technique, favorisent le brassage culturel. D’une manière schématique, la culture qui fondait la base de la nation et de l’état devient de plus en plus hétérogène et, selon les points de vue, s’enrichit ou s’appauvrit.

Une solution multiculturelle

Au sein de son analyse, le philosophe de l’école de Francfort prend le problème à bras le corps. Si l’état nation est en perdition et la mondialisation une dynamique intarissable, il faut alors simplement penser un nouveau modèle plus compatible avec le contexte contemporain. C’est dans cet objectif-ci qu’il évoque la notion de multiculturalisme. Au lieu de s’obstiner à préserver un ciment qui ne permet plus de construire quoi que ce soit, Habermas propose de faire dialoguer les cultures entre elles pour former un tout paisible et homogène. La condition sine qua non à ce projet ambitieux est bien sûr la possibilité d’échanger librement et démocratiquement car, dans le cas contraire, une minorité de personnes pourrait facilement imposer son point de vue au détriment de la majorité. Les sceptiques reprendront alors l’habituel credo nationaliste : la peur du communautarisme. Et ils n’ont pas tord dans la mesure où si la communication ne se déroule pas correctement, le multiculturalisme peut facilement se transformer en un mécanisme de repli sur soi.

Le “patriotisme constitutionnel” comme nouveau ciment

Mais Habermas avait auparavant réfléchi à ce problème et livre une réponse singulière au sein de son essai politique. Puisque les individus seront amenés à vivre ensemble malgré leur différend culturel qui s’intensifiera avec la mondialisation, le philosophe pense pouvoir les rassembler autour d’un nouveau lien plus juridique : « le patriotisme constitutionnel ». Dans sa logique, les individus d’un même état doivent non plus vénérer une histoire et une culture commune mais plutôt la constitution, le corpus juridique et les institutions qui permettent de vivre ensemble. Ainsi, le multiculturalisme ne rimerait pas avec communautarisme.

Du théorique à l’empirique

Contrairement à ce que pense Régis Debray dans son livre, Le feu sacré, cette théorie n’est pas forcément destinée à errer de colloque en colloque sans jamais être appliquée empiriquement. Elle pourrait plutôt être une réponse aux crises de la solidarité et de l’identité européenne. Pour illustrer la situation, il suffit de constater que les personnes se définissent d’abord par leur appartenance locale et nationale puis seulement dans certains cas par leur attachement européen. Le « patriotisme constitutionnel » permettrait de transcender les clivages culturels et nationaux pour se rassembler autour des institutions et des élections européennes. Les critiques de cette théorie rétorqueront qu’elle s’avère inefficace au regard du peu d’intérêt que l’on porte au scrutin destiné à élire les députés du parlement européen. En résumé, selon eux, il est impossible de véritablement rassembler autour d’un seul corpus de lois. Caractérisé par sa fadeur et sa technicité, il ne peut susciter de l’espérance et de l’engouement.

Néanmoins, cette analyse de la thèse d’Habermas semble incomplète car l’auteur ne renie pas l’importance du culturel comme dénominateur commun. Il n’entend pas le combattre mais bien au contraire favoriser la cohabitation entre divers peuples malgré leur divergence. Son objectif est de créer un nouvel ensemble plus tolérant et plus adapté à la population grâce à la communication. C’est en cela que l’Intégration Républicaine semble proposer une solution intéressante pour l’avenir de notre organisation supranationale. Mais, elle le sera seulement si l’UE réussit à combler l’important déficit démocratique qui ternie son bilan depuis sa création.

One clap, two clap, three clap, forty?

By clapping more or less, you can signal to us which stories really stand out.