L’économie collaborative n’a rien inventé, elle nous a ouvert des pistes

Approche d’une définition de « l’économie collaborative »

S’atteler à la mise au point d’une définition de l’économie collaborative n’est pas une mince affaire. En voici une proposition imparfaite et probablement non-exhaustive :

L’économie collaborative consiste à mettre en place un modèle reposant sur la mutualisation de frais ou l’exploitation de ressources dormantes. Son réseau d’utilisateurs cherchant par nature à atteindre sa masse critique ainsi que la confiance des uns envers les autres sont les clés de voûte de son modèle et les conditions de sa réussite. Souvent mais pas seulement, un modèle collaboratif émane d’un besoin de baisse des prix sur un marché donné, repose sur la mise à disposition d’une plateforme de mise en relation entre utilisateurs, et agit avec une préoccupation sociétale et environnementale. Economie collaborative est à ne pas confondre avec économie sociale et solidaire, souvent dite « ESS », et économie participative.

Si l’économie collaborative a connu un développement rapide et généré beaucoup d’espoirs quant à l’amélioration de la société qu’elle semblait proposer, son avenir n’est pas scellé pour autant. Son sort est incertain parce qu’il est soit trop tôt soit trop tard pour le savoir, et parce que sa définition et son périmètre restent difficiles à appréhender a priori. Un article posté sur le site Ouishare affirmait que « le concept d’économie collaborative était un composite par construction » qu’il était bon de démonter tel un échafaudage une fois les fondations posées. Il est peut-être effectivement temps de « débrancher la prise ».

Innovations de l’économie collaborative

Une fois nommés BlaBlaCar et ses dérivés en tous genres on n’a pourtant pas dit grand-chose de cette économie. Il y a le BlaBlaCar du covoiturage urbain, le BlaBlaCar de la livraison, celui du stockage chez des particuliers, celui des places de parking ou de cinéma. Là où il y a un coût incompressible, on peut (presque) toujours le partager. Les usages collaboratifs permettent ainsi de transformer des coûts fixes en coûts variables. Ce coût variable permet lui-même l’apparition de services on-demand comme TaskRabbit qui n’auraient pas pu voir le jour sans Internet. La grande réussite de l’économie collaborative est d’avoir généralisé cette idée de mutualisation et variabilisation des coûts rendue possible par l’outil Internet, sans avoir pour autant inventé la collaboration ni la solidarité humaines. Wikipédia n’a pas attendu le Web 2.0 pour faire partager le savoir de ses membres et le marché de la location saisonnière entre particuliers n’a pas attendu AirBnB pour exister.

L’économie collaborative favorise les business-models asset-light, où les membres du réseau détiennent les actifs qu’ils partagent. Bien sûr cette stratégie est génératrice de trésorerie mais elle contribue fortement à la scalabilité des modèles d’une part — la masse d’actifs augmentant proportionnellement à la masse d’individus — et à leur réplicabilité à l’étranger d’autre part. Cette agilité à entrer et sortir des marchés est un enseignement indispensable à retenir pour les grandes entreprises souhaitant s’inspirer de l’économie collaborative.

Des économies collaboratives à plusieurs vitesses

Il est judicieux dans un cas de figure si incertain de parler des « économies collaboratives » pour différencier le modèle BlaBlaCar de celui de LeBonCoin ou de pap.fr. La méthode de recueil des recettes n’est pas toujours la même et même si la rémunération par commission s’est généralisée, elle n’est pas présente chez LeBonCoin qui ne facture pas la transaction en elle-même mais des avantages permettant de mettre son annonce en avant, ce qui ne peut être étranger au succès du site et à sa dimension collaborative. L’emplacement de la rémunération de la plateforme dans le parcours de l’utilisateur est donc un facteur important pour mesurer la « collaborativité » d’une plateforme.

Des entreprises comme Uber ont atteint une telle envergure et une telle financiarisation qu’il est difficile de les mettre dans le même panier que les autres. Le modèle d’Uber concentre des codes collaboratifs dans une entreprise à l’approche somme toute très transactionnelle de son marché.

La récente intervention de la présidente d’une start-up de l’économie collaborative nous apprenait que les individus profitant de l’économie collaborative (un passager de covoiturage par exemple) présentaient rarement le même profil que ceux mettant leur ressource à disposition. Nous nous imaginons souvent l’économie collaborative comme un ensemble d’individus s’échangeant uniformément des tondeuses à gazon contre des friteuses avec une somme des échanges (somme des objets et services prêtés + somme des objets et services perçus) nulle, alors que ces échanges s’avèrent être unilatéraux.

L’équilibre entre offre et demande est donc imprévisible car il n’est pas maîtrisé par l’entreprise mais par les individus, et il peut être mis en péril à tout moment par le réseau. Cette économie est fortement dépendante de la bonne volonté et de la motivation de chacun à y participer. Si certes, mettre en location ses clés à molette peut rapporter une certaine somme, il ne faut pas oublier de comptabiliser un coût d’opportunité à rédiger une annonce, trouver un locataire, lui remettre le bien puis le récupérer.

Deux phénomènes pourraient se produire sur les prix pratiqués dans l’économie collaborative : une hausse des tarifs provoquée par les plateformes ou les individus du réseau trop gourmands en commission, ou une baisse des tarifs des acteurs traditionnels proposant les mêmes services. Les prix bas sont la première motivation des Français à pratiquer l’économie collaborative. Faute de mieux. Il n’est pas impossible que les utilisateurs se lassent de ces services parfois à la limite de la débrouille qui de surcroît monétisent chaque moment de répit et objet inutilisé, et qu’ils se remettent en quête de service de qualité professionnelle. Dans ce cas l’économie collaborative sera ramenée à des marchés de niche.

Mais il semble tout de même plus probable de voir se produire la fusion de grands acteurs avec des start-up de l’économie collaborative. Celles-ci seront mises à contribution afin de développer des services agissant sur l’écosystème de l’entreprise. Il s’agira pour ces groupes non seulement d’élargir leur marché et leur portefeuille produits mais aussi de s’adresser à des parties prenantes qui ne se voyaient pas considérées auparavant. Cela leur permettra petit à petit de se « start-upiser » pour préparer leurs structures organisationnelles aux défis à venir.

Quoi qu’il en soit, le nombre d’acteurs sur ce pan de l’économie diminuera organiquement après une succession de fusions-acquisitions et dépôts de bilan pour laisser place aux gagnants de la course à la masse critique, qui auront à cohabiter avec des colosses aux pieds d’argile déjà installés.