La traite, ce qu’on n’effacera jamais de la face de la mer

Lors de l’inauguration du Mémorial ACTe, lieu de mémoire de la traite et de l’esclavage, à Pointe-à-Pitre en Guadeloupe, Aliou Sissé et Jacques Martial ont lu des extraits de poèmes et de textes d’Édouard Glissant, d’Aimé Césaire et Louis Delgrès.

Vous trouverez ci-dessous l’intégralité de cette lecture en vidéo ainsi que sa transcription.

La traite, ce qu’on n’effacera jamais de la face de la mer. Sur la rive occidentale de l’Afrique, les marchands de chair font provision. Pendant deux siècles, le fructueux trafic plus ou moins avoué fournit les îles, le nord de l’Amérique et à non moindres proportions le centre et le sud. C’est un massacre ici, au réservoir de l’Afrique, pour compenser le massacre là-bas. La monstrueuse mobilisation, la traversée oblique, le chant de mort.

Un d’eux, qui profitant d’une mégarde des chiourmes, tourne son âme vers la mer, il s’engloutit. Un autre abâtardi dont le corps est sans prairie, sans rivière, sans feu. Un qui meurt dans sa fiente consommée à la fétidité commune. Un ici qui sait sa femme enchaînée près de lui : il ne la voit, mais il l’entend faiblir. Un encore dont le gourdin a cassé quelque côte, mais on punit le marin peu économe du butin. Et Un qu’on mène sur le pont, une fois la semaine, que ses jambes ne pourrissent. Un qui ne veut pas marcher, immobile en sa mort déjà, qu’on fait danser sur la tôle de feu. Un qui attend l’inanition, il se refuse à avaler le pain mouillé de salaison ; mais on lui offre de ce pain ou du fer rouge sur la flamme, qu’il choisisse. Un enfin qui à la fin avale sa langue, s’étouffe, immobile dans sa bave rouge. Cela se nomme d’un nom savant dont je ne puis me souvenir, mais dont les fonds marins depuis ce temps ont connaissance, sans nul doute.

Et ce pays cria pendant des siècles que nous sommes des bêtes brutes ; que les pulsations de l’humanité s’arrêtent aux portes de la négrerie ; que nous sommes un fumier ambulant hideusement prometteur de cannes tendres et de coton soyeux et l’on nous marquait au fer rouge et nous dormions dans nos excréments et l’on nous vendait sur les places et l’aune de drap anglais et la viande salée d’Irlande coûtaient moins cher que nous, et ce pays était calme, tranquille, disant que l’esprit de Dieu était dans ses actes.

On a cloué un peuple aux bateaux de haut bord, il n’est plus de mystère ni d’audace.

Osons le dire, les maximes de la tyrannie les plus atroces sont surpassées aujourd’hui. Et tout nous annonce que dans le siècle de la philosophie, il existe des hommes malheureusement trop puissants qui ne veulent voir d’hommes noirs ou tirant leur origine de cette couleur que dans les fers de l’esclavage. Et vous, Premier consul de la république, vous, guerrier philosophe, de qui nous attendions la justice qui nous était due, pourquoi faut -il que nous ayons à déplorer notre éloignement du foyer d’où partent les conceptions sublimes que vous nous avez si souvent fait admirer ! Ah !

Citoyens de la Guadeloupe, vous dont la différence de l’épiderme est un titre suffisant pour ne point craindre les vengeances dont on nous menace. Vous avez entendu les motifs qui ont excité notre indignation. La résistance à l’oppression est un droit légitime. La divinité même ne peut être offensée que nous défendions notre cause ; elle est celle de la justice et de l’humanité.

Mon cœur, préservez-moi de toute haine ne faites point de moi cet homme de haine pour qui je n’ai que haine car pour me cantonner en cette unique race vous savez pourtant mon amour tyrannique. Vous savez que ce n’est point par haine des autres races que je m’exige bêcheur de cette unique race que ce que je veux c’est pour la faim universelle, pour la soif universelle, la sommer libre enfin de produire de son intimité close la succulence des fruits.

Et voici parmi des déchirements de nuages, la fulgurance d’un signe, la vieille négritude progressivement se cadavérise. La négraille aux senteurs d’oignon frit retrouve dans son sang répandu le goût amer de la liberté. Et elle est debout la négraille. La négraille assise inattendument debout, debout dans la cale, debout dans les cabines, debout sur le pont, debout dans le vent, debout sous le soleil, debout dans le sang, debout et libre. Debout et non point pauvre folle dans sa liberté et son dénuement maritimes girant en la dérive parfaite et la voici, plus inattendument debout. Debout dans les cordages, debout à la barre, debout à la boussole, debout à la carte, debout sous les étoiles, debout et libre. Et le navire lustral s’avançait impavide sur les eaux écroulées. Et maintenant pourrissent nos flocs d’ignominies.

Enroule-toi, vent, autour de ma nouvelle croissance. Pose-toi sur mes doigts mesurés, je te livre ma conscience et son rythme de chair. Je te livre les feux où brasille ma faiblesse, je te livre le chain-gang, je te livre le marais, je te livre l’intourist du circuit triangulaire. Dévore, vent, je te livre mes paroles abruptes, dévore et enroule-toi. Et t’enroulant, embrasse-moi d’un plus vaste frisson, embrasse moi jusqu’au nous furieux. Embrasse, embrasse nous, mais nous ayant également mordus jusqu’au sang de notre sang mordus. Embrasse, ma pureté ne se lie qu’à ta pureté mais alors embrasse comme un champ de justes filaos le soir nos multicolores puretés.

Et le grand trou noir où je voulais me noyer l’autre lune, c’est là que je veux pêcher maintenant la langue maléfique de la nuit en son immobile verrition.

Sources (dans l’ordre de lecture) :
- Edouard Glissant ; “Les Indes, Poème de l’une et l’autre terre
- Edouard Glissant ; “La traite
- Aimé Césaire ; “Et ce pays cria
- Louis Delgrès ; “Proclamation du 10 mai 1802
- Aimé Césaire ; “Cahier d’un retour au pays natal

En savoir plus :
- Le site du Mémorial ACTe
- Le reportage de l’Élysée sur l’inauguration du Mémorial

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