Le juste prix

Le juste prix — marie sanchez via flickr

C’est un sujet qui m’interpelle régulièrement et qui est revenu à mes oreilles / à mes yeux récemment. Alors je relaie, parce que c’est important. Je sais que c’est difficile à croire à l’heure où internet à démultiplié les accès à l’information, aux images, la musique, les vidéos ou les écrits de façon complètement gratuite, à portée de clic, mais toutes ces petites choses ont un coût. Le coût permettant à leurs auteurs de vivre.
Par exemple.
Éventuellement.

Il y a d’abord cette évidence que m’évoquait Damien Serieyx (Les Éditions du Toucan) lors de notre rencontre : “Ils sont rares [les auteurs qui vivent de leurs écrits], il y en a quelques uns. On les connaît tous, les 20 premiers. C’est tout. Pour le reste je n’y crois pas. Mais c’est mon avis. Certains tentent le truc et c’est courageux !” Mais cette réalité existe depuis toujours. Balzac était endetté, Voltaire s’aidait de spéculations boursières, et aucun auteur n’écrit que des livres ou pièces de théâtre. Tous ont un complément, que nous qualifierons d’alimentaire.
Il y a ensuite ce coup de gueule des illustrateurs en mai dernier suite au concours proposé par Biba et Little Market : présentez gratuitement votre travail, et si vous êtes sélectionnés, vous gagnerez un article, un abonnement et un bon d’achat de 60 euros ! Marie Meier était alors montée au créneau, relayée par Laurel, puis par Rue 89. “L’excuse fallacieuse est d’être un tremplin ! En fait il s’agit de campagne de comm’ à bas prix jouant sur la crédulité des créateurs qui pensent qu’un utopique boulevard de succès va s’ouvrir. Ne vous y trompez pas, votre image sera vite digérée et oubliée.
Dans la même lignée, il y a ce texte qui circule depuis plusieurs années sur Internet et bien connu des musiciens. Un restaurant qui proposerait aux artistes de venir y “promouvoir leur travail et vendre leurs CD”. Gratuitement… Un musicien répond alors être “à la recherche de restaurateurs pour venir à [s]a demeure afin de promouvoir leur restaurant en élaborant un dîner pour [lui] et [s]es amis”. Gratuitement… Évidemment la réponse n’a pas de sens, mais l’annonce initiale non plus et, là, en revanche, ce n’est pas toujours évident.

La culture n’est pas gratuite comme le précise cet article de Miranda Campbell dans la revue américaine Jacobin. Il y est question de tous les domaines de la culture et de rappeler surtout que la création n’est pas qu’un plaisir. C’est aussi souvent un travail peu sexy, solitaire et nécessitant d’aller au fond de soit suffisamment longtemps pour finir par en sortir quelque chose, caractérisé par le manque de sécurité financière et les heures nécessaires avec soi-même tout en se ramassant, encore et encore (David Rakoff). Cet article dit l’importance de l’art dans son ensemble (“L’art éduque, l’art provoque, l’art transforme, l’art sublime, l’art apaise, l’art imagine d’autres mondes. Le danger, en ne supportant pas les artistes et créateurs est que ces fonctions soient laissées aux mains de quelques puissants”) et interpelle notre perception souvent rapide des artistes — qui devrait déjà s’estimer heureux de pouvoir faire ce qu’ils aiment. Il s’agit de soulever le débat, alerter l’opinion publique, mettre en avant les artistes et leur valeur, car sans eux, c’est une base de notre liberté de pensée qui se trouve menacée.

Et puis enfin, aujourd’hui, cet article de TéléObs sur les reporters de guerre. Une enquête sur la paupérisation, là encore d’un métier où des gens risquent leur vie pour comprendre, voir de leurs yeux ce qui se passe et analyser. L’enquête d’Hélène Riffaudeau évoque ces journalistes qui sont aujourd’hui violées, enlevé(e)s, décapité(e)s, emprisonné(s)s, les rédactions qui peinent à payer, laissant souvent partir à leurs frais et sans promesse d’être finalement publié(e)s des journalistes mettant ainsi souvent en jeu leur sécurité pour quelques économies.

L’information internationale ne fait plus vendre. Et certains s’imaginent que n’importe qui peut devenir journaliste grâce à Twitter, Périscope, ou le développement des blogs. Les rédactions y voient du contenu potentiel. Les consommateurs une information libre d’accès. Ça serait oublier, pour reprendre les mots de Géraldine Dormoy : “Je n’ai jamais rencontré une seule bloggeuse qui se prenait pour une journaliste. C’est une sorte de fantasme. Les bloggeuses n’ont pas la déontologie d’un journaliste.”
On ne s’invente pas journaliste.C’est un métier, à 100%, différent de la simple publication(Les jours lors de l’European Lab).

Le couple Garriberts (ex. Libé / aujourd’hui Les Jours) hier twittait ceci :

Et l’überpopisation du journalisme, on en parle ou tout le monde préfère se taire?
— Garriberts (@Garriberts) 3 Juillet 2015

On n’en parle pas, non. Parce que ça nous arrange surement de payer notre information une bouchée de pain qui serait encore bien trop. Parce qu’il est facile de mélanger dépêche et instantanéité avec information et journalisme. Parce que l’illusion de la sur-information et des modes push qui abreuvent nos smartphones nous rendent aveugles et désinformés dans un excès de bruit qui nous rend sourd à toute tentative pour nous réveiller.

Ne pas laisser l’art, la culture ou l’information dans les mains de quelques élites ou s’appauvrir au point de n’être qu’une activité annexe. C’est bien ce dont il est question. C’est bien le sujet qui m’interpelle, même si ça doit se faire sur un post de blog illustré via Flickr (marie sanchez) et sur base de liens libres d’accès. Les pouvoirs publics, comme on les appelle, ont leur carte à jouer, mais fichtre, profitons-en, nous aussi !

ER


Originally published at www.therevolutionwillnotbetelevised.fr on July 5, 2015.