PIÈCE COLORÉE DE 1 OZ. EN ARGENT FIN — LE NAUFRAGE DU SS PRINCESS SOPHIA

Une tragédie méconnue de l’histoire canadienne

Le ciel est sombre, et les vagues, plus sombres encore. Une aveuglante tempête de neige dissimule le récif mortel jusqu’à ce qu’il soit trop tard. La nouvelle pièce en argent fin de la Monnaie royale canadienne est ornée d’une spectaculaire représentation de cette collision. Vers la fin du moins d’octobre 1918, le navire à vapeur heurte le récif Vanderbilt et est englouti, entraînant dans la mort ses 350 passagers.

Le Sophia est l’un des nombreux caboteurs du Chemin de fer Canadien Pacifique; il sert au transport des passagers et des marchandises entre Vancouver, en Colombie-Britannique, et Skagway, en Alaska. Depuis Skagway, les passagers peuvent emprunter chemins de fer et bateaux fluviaux pour rejoindre le fleuve Yukon, où nombre de Canadiens et d’Américains travaillent durant l’été.

Le 23 octobre 1918, jour fatidique où le Sophia quitte Skagway pour la dernière fois, l’ambiance est à la fête : une célébration est organisée en l’honneur des troupes américaines qui se dirigent vers le sud pour se joindre à l’effort de guerre. Comme le fleuve Yukon commence à geler, on prévoit que ce voyage sera le dernier de la saison; des amis se promettent de se retrouver à leur retour au printemps.

« Bien qu’ils ne passent que la moitié de l’année ensemble avant d’entamer le long chemin du retour chez eux pour l’hiver, ces gens sont intimement liés; ils forment une communauté exceptionnellement soudée d’Américains et de Canadiens qui vivent et travaillent ensemble », explique Ken Coates.

M. Coates est un spécialiste de l’histoire des Autochtones et du Nord; il aussi est l’un des auteurs de l’ouvrage The Sinking of the Princess Sophia : Taking the North Down with Her.

QUAND SURVIENT LE PIRE

Le vent se lève peu après que le Sophia ait quitté le port. Lorsque le navire atteint le centre du canal Lynn, qui ne s’étend que sur 16 km dans ses parties les plus larges, la visibilité est rendue quasi nulle par la neige et le brouillard. Vers 2 h, le 24 octobre, le navire touche terre en heurtant un obstacle en forme de « V » : le récif Vanderbilt. La collision le soulève même hors de l’eau.

Bien que les équipes de secours s’activent presque immédiatement, le mauvais temps empêche les embarcations de s’approcher suffisamment du navire pour sauver ses passagers. Pendant les premières heures, personne ne craint vraiment pour ceux qui se trouvent à bord. En effet, puisque les canaux de la région sont étroits et qu’il est difficile d’y naviguer, il n’est pas rare que des bateaux échouent à marée basse. Il suffit généralement d’attendre que la prochaine marée haute les emporte, après quoi ils peuvent poursuivre leur route comme si de rien n’était.

Toutefois, puisque le Sophia reste coincé sur le récif pendant près de deux jours, la situation relativement calme se transforme peu à peu en panique.

« Le bruit de la coque d’acier sur les rochers devait être insoutenable », dit M. Coates. L’après-midi du 25 octobre, la coque est percée pour de bon, et le capitaine Leonard Locke signale que le navire à vapeur commence à prendre l’eau.

Entre-temps, la tempête a gagné en intensité, et deux embarcations de sauvetage manquent même de couler. Les secours n’ont d’autre choix que de battre en retraite, contraints d’attendre et d’espérer. Quelques heures plus tard, la tempête déloge le Sophia du récif et arrache le fond du navire, qui se met à sombrer. Lorsque les équipes de sauvetage arrivent sur les lieux le lendemain matin, la mer est calme; il ne reste plus rien du Sophia, exception faite d’un mât émergeant de l’eau.

Il n’y a aucun survivant.

LE YUKON DÉVASTÉ

Beaucoup considèrent cette tragédie comme le pire désastre maritime du Nord-Ouest Pacifique. S’élevant à plus de 350 personnes, le nombre de victimes équivaut à 10 % de la population de Dawson et des collectivités environnantes; on déplore la perte de soldats, de familles et de figures de premier plan de ces communautés.

« C’est toute une part de l’âme de la région qui s’est éteinte ce jour-là, dit Ken Coates, sans compter que le naufrage porte un coup très dur à l’économie du Yukon. »

Avant l’accident du Sophia, on préparait la vente d’une mine du sud du Yukon pour un million de dollars, une transaction qui pourrait revitaliser l’industrie minière du territoire. Or, le propriétaire de la mine et plusieurs des ingénieurs ayant approuvé la transaction se trouvent parmi les passagers du Sophia. La vente n’est jamais conclue.

La disparition de la majorité des équipages et des employés des bateaux fluviaux entraîne une importante perte d’expertise; celle-ci, à son tour, bouleverse le transport et les liens entre les collectivités du fleuve Yukon. Rappelons aussi que le Yukon a consacré d’abondantes ressources à l’effort de guerre : en effet, dans tout le pays, c’est à Whitehorse et à Dawson que l’on a le plus investi, par habitant, en obligations de la Première Guerre mondiale.

Selon M. Coates, ce n’est qu’à partir de la Seconde Guerre mondiale que le Yukon commence à se remettre du désastre. Le lien étroit qu’il entretenait avec l’Alaska, pour sa part, n’est jamais entièrement rétabli.

EN SOUVENIR DU SS PRINCESS SOPHIA

La Monnaie souligne le centenaire de cette tragédie canado-américaine avec une pièce colorée de 1 oz. en argent fin, Le naufrage du SS Princess Sophia. La Monnaie a travaillé en collaboration avec David Leverton, du Musée maritime de Colombie-Britannique, pour que le motif soit aussi exact que possible.

Le revers est orné d’une magnifique œuvre en couleurs d’Yves Bérubé qui représente le moment où le navire s’échoue contre le récif. Les vagues fracassantes et le ciel sombre reproduits par l’artiste inspirent un sentiment de menace. La rive, quant à elle, est à peine visible au loin, à travers la tempête. La scène est bordée d’une gravure de la cartographie du canal Lynn et cerclée d’un motif de corde nautique avant-gardiste gravé sur la tranche; il s’agit d’ailleurs de la première tranche de ce genre au monde.

Malgré les importantes conséquences humaines, sociales et économiques du naufrage du navire que l’on a surnommé « le Titanic de la côte Ouest », l’histoire du Sophia est pratiquement inconnue aujourd’hui. Les corps retrouvés n’ont été transportés à Victoria que le 11 novembre 1918, jour où la ville, comme le reste de la planète, célèbre l’Armistice, qui met fin à la Première Guerre mondiale. Dès le lendemain, c’est ce qui occupe toutes les premières pages, et l’histoire du Sophia sombre dans l’oubli.

Mais les habitants de Juneau, en Alaska, et de la côte du canal Lynn s’en souviennent.

En effet, la tragédie a inspiré de nombreuses chansons au fil des décennies. La compagnie d’opéra Orpheus Project, basée à Juneau, a même récemment commandé une œuvre sur le Sophia. De surcroît, le Musée maritime de Colombie-Britannique, le Musée maritime de Vancouver et le Musée d’État de l’Alaska tiendront une exposition conjointe pour souligner le 100e anniversaire de l’événement. L’exposition sera inaugurée le 25 octobre à Whitehorse, au Yukon, et sera présentée l’année suivante dans plusieurs villes du continent : lien vers l’exposition.