« Je » est « nous », ou la vie des jumeaux

Dans la vie, il est certaines expériences qu’on ne peut vivre que sous certaines conditions. Et dans la mienne, j’ai la chance de vivre une expérience rare depuis 22 ans maintenant. Je ne suis pas née seule. Dix minutes avant moi, il y avait ma sœur jumelle, mon reflet presque parfait. Cela pourrait sembler être une anecdote parmi d’autres dans le courant d’une vie mais cela en est bien loin. J’ai une sœur jumelle et cela fait que je n’ai certainement pas la même vision du monde qu’une personne ne partageant pas ce lien si particulier. « Mais, dis-nous alors, ça fait quoi d’avoir une sœur jumelle ? » Demanderont les curieux. Je leur répondrais ceci : « Qu’est-ce que cela fait de ne pas en avoir ? »

En effet, nos liens avec nos proches créent notre vision du monde, notre manière de l’aborder. Je n’ai pas discuté de ce sujet avec d’autres jumeaux tout simplement parce que je n’en ai pas dans mon entourage. Et si c’est un sujet qui me pousse souvent à réflexion, je n’ai jamais cherché plus avant le témoignage d’autres « paires ». Je ne parlerais donc ici que de mon expérience personnelle. Ma sœur et moi sommes du genre très fusionnelles. Même passions, même goûts, même logement. Nous ne nous sommes jamais réellement séparées pour plus de deux semaines.

S’il me semble difficile de comparer mon expérience à celle d’une personne ne partageant pas ce genre de lien particulier, c’est bien parce que je suis incapable de concevoir ma vie sans ma sœur. Plus qu’un lien frère/sœur, il existe quelque chose d’impalpable entre elle et moi. Quelque chose qui se joue aussi bien sur le plan physique que psychique.

Cela peut paraître étrange à lire de primes abords mais oui, il existe bien une sorte de connexion étrange entre ma sœur et moi. Je vous arrête tout de suite, on ne lit pas dans les pensées de l’autre. Ce genre de chose appartient au domaine de la fantaisie et de la fiction. Cependant, il est important de souligner certaines choses qui peuvent faire penser aux personnes non renseignées le contraire.

Lorsqu’une personne reste longtemps au côté d’une autre, elle finit par connaître ses mimiques, identifier ses regards, comprendre le moindre mouvement. Pensez à la personne dont vous êtes la plus proche, du temps que vous avez passé ensemble. Vous y êtes ? Bien. 8030. C’est approximativement le nombre de jours dans 22 années. Imaginez-vous rester avec cette personne pendant 8030 jours. Sans même vous en rendre compte, vous serez capable d’interpréter chaque attitude, chaque inflexion de voix, chaque regard. Cela se fera naturellement, sans que vous ne puissiez l’expliquer.

Ainsi, il m’arrive de tenir des dialogues muets avec ma sœur. Habile jeu de regards, léger coup de genou autour d’une table ou gestes symbolique de la main, il existe bien des méthodes pour communiquer silencieusement avec une personne que l’on connaît si bien. Je ne pense pas m’avancer trop en disant que chaque « couple » de jumeaux a son propre langage corporel établit à des niveaux différents. Bien entendu leur complexité varie sans doute en fonction du niveau de proximité entre frères ou sœurs mais l’idée est présente.

Donc, ça, c’était pour ce qui était communication silencieuse. À partir de ce point, je vais aborder certaines choses auxquelles je n’ai pas réponse moi-même mais qui font partie intégrante de ce lien qui m’unit à ma sœur. Je ne pense pas avoir un jour entendu témoignage similaire dans la bouche d’un autre « couple » de jumeaux mais comme je l’ai déjà dit, je n’ai pas vraiment cherché après.

Cela remonte à plusieurs années maintenant. Nous étions en cours d’aïkido, chacune à un coin du tatami, travaillant nos prises. Puis sans raison, j’ai eu mal au genou. Le genre de douleur fantôme qui arrive parfois sans raison. Cependant, quelques secondes plus tard, toutes les têtes se tournaient vers l’autre bout du tatami. Ma sœur venait de faire une mauvaise chute et de se blesser le genou. Étrangement, elle ne sentait rien. Et moi qui n’avais physiquement rien, j’ai boité jusqu’à elle.

Ce fut la seule fois où ce genre d’événement physique se produisit entre nous. Je parle bien ici de physique. Parce que, lorsque je ne suis pas avec elle, il arrive que d’autres choses se produisent. Le meilleur exemple est celui de la crise d’angoisse. C’est arrivé plusieurs fois alors que nous étions séparées. Lorsque ma sœur se sent particulièrement mal socialement parlant alors que je ne suis pas là, je fais une crise d’angoisse.

La première fois, cela avait été une expérience plus qu’angoissante. Je me souviens avoir été cherché ma mère en larmes en lui répétant que quelque chose n’allait pas avec ma sœur, que je le savais, que je le sentais. J’avais du mal à chercher mon air ou simplement à réfléchir logiquement. Tout ce que je savais, c’était que quelque chose n’allait pas, et que cela concernait ma sœur. J’ai pu être rassurée après un coup de fil et depuis ces crises sont moins fortes étant donné que je les connais et que je sais que malgré ce sentiment, la situation est très rarement dramatique.

Donc, je ne peux le nier, il y a un « plus » dans une liaison relationnelle que l’on a avec son jumeau ou sa jumelle. Quelque chose qui dépasse justement le relationnel. Mais cela vient plus que probablement du fait que, à l’origine, nous n’étions qu’un. Un seul être qui se scinde pour devenir deux. L’unité devenant dualité. Et cette dualité, ce sera le point central de la vie de beaucoup de jumeaux.

Parce que, au final, cette dualité finit par nous définir plus que la personne indépendante que nous sommes. Pour des jumeaux, le « je » se confonds dans le « nous ». Tout en étant différents, nous sommes semblables à notre moitié. Encore une dualité présente dans la vie de tous les jumeaux. La lutte du « je » contre le « nous ».

Lorsque nous apprenions à parler, ma sœur et moi avons commencé à vouvoyer nos parents. « Maman vous… » La raison derrière cela ? Dès notre plus tendre enfance, nous étions déjà assimilées à un bloc, à un groupe. Lorsque nos parents s’adressaient à nous, ils utilisaient naturellement le pluriel, donc le terme « vous ». Enfants en bas âges que nous étions, nous avions tout naturellement pensé que « vous » voulait dire « tu ». Bien entendu quand ils se sont rendu compte de l’origine du problème, ils ont fait bien attention à nous nommer séparément. Et je les remercie très sincèrement pour cette attention car cette notion de « je » et de « nous » me perturbe déjà bien assez aujourd’hui.

Et, rétrospectivement, je pense que c’est très tardivement que j’ai réellement compris la différence entre « je » et « nous ». Encore aujourd’hui, je peine à savoir où est-ce que je m’arrête et où ma sœur commence. Ma gémellité m’a construite, m’a façonnée. Elle fait partie intégrante de moi et de ce que je suis. Sans ma sœur, je ne serais pas la même personne. Et pourtant, depuis mon enfance, je mène une lutte acharnée pour être « tu » et pas « vous ».

Comprenez le bien tout de suite, il est fréquent que les couples de jumeaux n’aiment pas se faire appeler « les jumeaux » ou « les jumelles ». Je reconnais que c’est un qualificatif précis et adéquat pour parler de nous mais dites-vous bien que ce terme est devenu notre deuxième prénom. Enfant, j’ai eu une crise existentielle à cause de cela. Je ne parvenais pas à comprendre pourquoi les autres enfants étaient Arthur, Marie, Lionel ou Caroline alors que j’étais « les jumelles ». Un élément indissociable d’un autre. Vouée par la pression sociale à rester accrochée à mon reflet.

Je me demandais qui était vraiment Morgane. Vivait-elle sans sa sœur ? Qui était-elle vraiment ? Était-ce même quelqu’un que je connaissais ? Pourquoi mes parents s’étaient-ils donné la peine de me donner un prénom si c’était au final pour que tout le nom me nomme par ce nominatif générique et impersonnel ? Dites-vous bien que se faire appeler « les jumelles », ça se vit un peu de la même manière que de se faire appeler « le roux » ou « la blonde ». On a constamment envie de rappeler aux autres qu’on a un prénom et que ce serait bien de s’en servir parfois.

Mais malgré cette quête du « je », il y a aussi la culture du « nous ». Beaucoup de jumeaux profitent de l’avantage qu’ils ont à se ressembler pour se jouer de leur entourage. Je ne vais pas mentir, je me fais volontairement systématiquement la même coupe de cheveux que ma sœur. Si en faisant du shopping nous avons un coup de cœur sur la même veste, nous l’achetons toutes les deux, etc. Quand il est possible de jouer avec notre gémellité, nous le faisons. Parce que, après tout, autant en profiter un peu non ?

Mais en plus de tout cela, avoir un jumeau ou une jumelle, signifie subir le regard extérieur. Les gens sont curieux par nature et ce n’est certainement pas quelque chose que je vais leur reprocher. Cependant, il faut bien reconnaître que lorsque c’est la quatrième fois de la semaine que l’on se fait aborder avec la même question bateau « vous êtes jumelles ? », l’envie d’envoyer les curieux balader est présente. Si cela n’était que quelques mois de temps en temps, cela irait. Mais c’est une constante dans la vie des jumeaux.

Mais cela n’est rien comparé aux personnes pensant être discrets en rues, nous pointant du doigt comme des anomalies de la nature en clamant bien haut et fort une grand « Hey ! T’as vu ! Ce sont des jumelles ! ». Il n’y a pas mieux pour se sentir bien dans la peau que de se faire pointer du doigt pour ce qu’on est au plus profond de soi et qu’on ne pourra jamais changer. Et si j’ai réussi à passer au-dessus des doigts pointés en ma direction pendant 21 ans, ces derniers temps, cela commence à devenir vraiment pénible à vivre.

Et pourtant, avoir un jumeau ou une jumelle, c’est être par essence même différent du reste de la société. Une mutation, une anomalie pour certains. On évolue en rue au côté de notre moitié et autour de nous, il n’y a que visages singuliers. Pluriels solitaires que nous sommes. Il est d’ailleurs intéressant de noter que le seul moment où je me suis immédiatement sentie à l’aise en société était durant le tournage de l’émission « Jumeaux d’exceptions » à laquelle ma sœur et moi avions participé lorsque nous étions enfant.

Imaginez-vous un studio remplit de paires de jumeaux. Les paires étant habillées identiques pour l’occasion. Cette expérience a sans conteste été l’une des plus incroyables de ma vie. Nous qui étions habituellement si timides n’avions eu aucun problème à nous mélanger aux autres enfants, à rire avec eux, à jouer avec eux alors que nous ne les connaissions pas.

Et, encore aujourd’hui, mes parents me parlent de cette expérience qu’eux aussi ont vécue par extension. Le malaise que cela a été pour eux. Cette sensation dérangeante qu’ils avaient de ne pas être à leur place, qu’il leur manquait quelque chose. Alors à chaque fois qu’on en parle, je leur souris simplement sans rien dire. Parce que, cette sensation de ne pas être à sa place, d’être différent et de ne rien pouvoir y faire pour changer cet état de fait, c’est quelque chose que je vis au quotidien.

Sauf qu’au fil des années, j’en ai fait une force. « Je » est « nous ».