Cette Afrique qui me saoule

Il y a une chose beaucoup plus éprouvante que subir les clichés des Occidentaux envers les Africains : C’est de subir les clichés des Africains envers eux-mêmes.

Il y a aussi une Afrique qui m’exaspère. Une Afrique qu’un zèle de panafricanisme cherche à imposer. Une Afrique unique, une Afrique qui n’existe pas, une Afrique qui me saoule.

Le 29 mai, jour de la fête des mères, j’ai remarqué la goûte d’eau qui allait faire couler ce vase plein d’encre et d’irritation que je verse dans cet article.

La plupart des visuels, proses et odes de coutume pour célébrer la mère semblaient vouloir imposer comme canon de la « digne » mère africaine : la femme noire rurale, avec son enfant au dos, sa cuisine en terre-cuite et sa bassine d’eau sur la tête, marchant sur une allée poussiéreuse. Pour beaucoup, cette femme-là est la “véritable” femme africaine.

Malheureusement, ce n’est que le sommet de l’iceberg.

La création d’un Africain type

Il est courant d’entendre les Africains se défendre contre « ces ignorants » qui pensent que l’Afrique est un pays autant qu’il est courant de voir les africains penser qu’il n’existe qu’un type d’Africain.

Une Afrique qui n’existe pas ou qui n’existe plus est véhiculée la plupart du temps par des humoristes africains et/ou par des africains de l’Ouest : une Afrique discriminante et mensongère. Une Afrique qui me saoule.

C’est cet Africain à la peau noire, pour qui la banane plantain est le plat par excellence, bien-sûr accompagné du sempiternel poulet frit.

C’est l’Africain qui adore le manioc, un machiste à boubou qui soutient que l’homosexualité est un complot blanco-illuminati pour réduire le développement démographique (cette caractéristique de l’Afrique !) et transformer la virilité africaine, les hommes Africains en « fiottes, femmelettes et faibles ».

C’est l’Africain qui adore les pseudo-citations sexistes et niaises de Robert Mugabe, persuadé que la démocratie ne peut être africaine et qu’il faut « revenir aux sources ». L’Africain qui pense que dire « je t’aime » est synonyme d’aliénation parce qu’en « Afrique, on a du mal à exprimer ses sentiments ».

C’est aussi l’image de l’Africaine matérialiste aux cheveux brésiliens et aux grosses fesses (Parce qu’en Afrique nous aimons les formes) qui ne paye pas l’addition, dont le rêve est de finir épouse soumise, qui ne veut pas du doctorat parce que ce qui compte « c’est sa famille et son homme ». Ou encore cette mère africaine cliché, représentation de « la vraie mère digne » qui accepte la polygamie et fait des kilomètres pour avoir de l’eau et préparer le mafé au foufou. Si vous êtes maman noire féministe avec un compte Facebook et une machine à laver, vous êtes sûrement loin de cet idéal. Ces affaires de papa africain et de maman africaine…

Pourquoi devrait-il y exister un type d’Africain alors qu’il n’existe pas une Afrique ? Tout ce qui s’écarte de cet « type africain de souche » est catalogué « vendu, bounty, occidentalisé et anti-Sankara-Lumumba-Mandela ».

Un panafricanisme confus

Oh, les pseudo-panafricanistes 2.0. Ils lisent deux ouvrages d’Anta Diop et sont persuadés de savoir qu’il faut « tout refaire comme avant, revenir aux sources, à nos traditions » pour developper l’Afrique. Ils sont sur Twitter et sur Facebook, à liker et retweeter les pages « Kemites » parce que « l’Egypte était noire » et que les Blancs « nous volent tout ».

Pour eux, la mondialisation est le mal de l’Afrique et il faut donc la rejeter. Ces pseudos-panafricanistes veulent créer les Etats-Unis d’Afrique, réaliser le rêve de Kadhafi et avoir un guide comme Poutine mais sont ethnocentrés. Ils trouvent que Biya est un dictateur et Mugabe, un président éclairé.

Ils disent « nos parents pratiquaient l’excision pour une raison et qu’il faut donc y revenir », font culpabiliser ceux qui adorent un dieu blanc mais ne peuvent s’empêcher de « se saper » le dimanche pour la messe « parce que dimanche, c’est le mariage à Bamako ». Pour eux, il y a une Afrique tout bon, tout rose et un Nord impérialiste et oppressant. Ils veulent le développement à la Dubaï, à la Hong-Kong mais sont incapables de le concevoir clairement. Ils veulent un partenariat Chine-Afrique parce que la « Chine était comme l’Afrique, il y a 50 ans » mais sont bien révoltés par une publicité chinoise raciste et étonnés que l’aide chinoise fasse autant de dégâts qu’un ouragan.

Pour ces Africains d’Afrique vraie vraie, personne n’est #Beni, #Chibok ou #Maroua quand les médias occidentaux n’en parlent pas. Ils veulent que #France24, #NewYorkTimes parlent des massacres africains, que Merkel et Hollande viennent pleurer à Kivu. Mais ils ne veulent pas être Charlie et ceux qui sont Charlie sont des vendus. Ils ne veulent pas d’un Zinsou métisse parce que c’est Bleu Blanc Rouge mais d’un Talon qui demande des compétences à la France.

Ils aiment que KFC s’installe à Abidjan parce que ça fait émergent mais ils pensent qu’un Africain qui aime les salades et les frites n’est pas un vrai Africain. Ils aiment le fait que les blancs dansent « coller la petite » mais il ne faut surtout pas que Franko fasse un autre clip avec des Blanches dedans « parce qu’elles n’ont pas de fesses ». Ils plébiscitent « Approchez Regardez » avec les filles « kpoclés 200 F, 300 F » mais « il faut respecter la femme Africaine, hein ». Ils trouvent qu’il faut s’habiller en « bomba » pour être une vraie Africaine mais que le wax n’est surtout pas africain.

Franck Loïc, le lièvre du Zoo résume bien ces paradoxes. Il dit : « les pseudo-gardiens de notre africanité authentique, prônant en principe et en paroles l’affranchissement de la conscience africaine, dont ils méconnaissent les droits, en fait, par leurs actes n’ont réussi qu’une chose. C’est transformer une idée d’ouverture ou de rassemblement des valeurs qui définiraient notre africanité par une sorte de transcendance immanente, en pensée binaire. Et ironie du sort, ça participe plus à exclure les nôtres qu’autre chose. »

Une Afrique qui n’existe pas

Il n’existe pas une Afrique: Il existe des Afriques. Plus exactement : 54 Afriques. L’Afrique n’est pas un pays encore moins une culture. Ce n’est pas une uniformité de savoir-vivre, d’idéologie ou même de patrimoine. Vouloir imposer un type Africain comme si l’Afrique Noire faisait l’Afrique, c’est oublier qu’il existe des Africains blancs, jaunes et noirs qui détestent le mafé, sont gays ou lesbiennes, adorent lire Nietzsche sur du Beethoven. C’est oublier qu’on peut être sénégalais sans parler le wolof, nigérian sans savoir danser Skelewu et béninois sans avoir jamais vu un dieu vodoun.

Frantz Fanon serait bien embarrassé autant que nous le sommes, nous la génération post-indépendance née un Facebook au pouce et les doigts sur Twitter, à nous trouver une mission. Entre la recherche d’une identité africaine et cette mosaïque de la mondialisation, nous sommes bien perdus. Nous sommes la génération qui ne peut plus vivre en autarcie, pour laquelle la fin du monde est un monde sans internet et donc sans mondialisation. Une génération qui n’a pas connu « cette identité africaine pure et dure » sans influences occidentales. Comment pourrions-nous revenir à ce que nous n’avons pas connu et que nous ne comprendrons pas ?

Selon Anne-Marie Befoune de ellecitoyenne.com :

« Nous sommes des hybrides coincés entre un passé qui, selon nous, nous appartient, et un présent que nous ne savons comment vivre. Nous voulons tendre vers le développement à tous les niveaux mais, en même temps, nous rejetons ce développement en brandissant notre Africanité. »

Tendre vers l’unité de l’Afrique ne devrait pas être un prétexte pour tuer sa diversité. Le bon Africain, la vraie Africaine, toutes ces identités restrictives et discriminantes, n’existeront plus jamais. Les traditions et us évoluent autant que les manières d’être.

L’Africain authentique n’est pas forcément un Africain du passé. Ce n’est pas non plus qui rejette et traditions et héritage. C’est cet Africain de l’entre-deux qui se choisit, entre influences extérieures et responsabilité de se souvenir. L’Africain authentique c’est l’Africain libre.

Et comme le dit si bien le lièvre,

« nous sommes liés ensemble dans une aventure inconnue, incertaine et mystérieuse. Travaillons de concert, sinon notre édifice sera inachevé comme la Tour de Babel. ».

Et je préfère de loin une Afrique inexistante à une Afrique inachevée.