Vers une lente et inexorable ubérisation :)

En arrivant ce matin à mon atelier ( situé près de la gare de ma ville ), j’ai assisté à une “légère altercation” entre trois hommes, deux individus avec des valises, un devant une voiture. En me rapprochant, j’ai compris de quoi il s’agissait : deux hommes qui devaient prendre le train et le troisième, chauffeur Uber1. Les deux voyageurs semblaient “très” mécontents de leur course.
Je me suis dit, “Bien fait pour eux”. Pourquoi “bien fait” ?
Et bien, parce qu’au lieu de payer un professionnel qui connaissait la route et les aléas d’un lundi matin de vacances où toute la ville est en travaux, ils ont préféré faire confiance à un particulier.
Tu choisis cette solution ? C’est à toi d’en envisager les conséquences. Alors, pourquoi crier sur le chauffeur ? T’as voulu faire des économies, ce que je peux comprendre, mais c’est ta responsabilité, pas la sienne.
Je ris, je ris, mais je ris jaune. Parce qu’on va inexorablement vers une société ubérisée, et franchement, je vais m’acheter du Pop Corn et regarder tous ces gens qui ont essayé de me vendre le nouveau gouvernement français comme la solution miracle, essayer à présent de s’en sortir dans un pays où le CDI va disparaître. A la place, moultes micro-entreprises tenues par des particuliers qui s’inventeront un métier pour lequel ils n’auront jamais reçu de formation.
Et là, dans cette foule de micro-services et de prestations diverses, va trouver le professionnel dont tu as besoin. Professionnel, qui, lui, proposera des tarifs plus élevés, à la hauteur du niveau de ses prestations, mais qui sera délaissé au profit de tarifs plus attractifs menés par une concurrence féroce. Un lent et inexorable déclin du savoir-faire.
Je le sais, parce que j’ai un peu d’avance sur la question : je suis freelance.
Cela signifie que j’offre des services à des particuliers et des entreprises en étant le propre boss de mon entreprise individuelle. Ça fait bien dit comme ça, n’est-ce pas ? Nombreux sont ceux et celles qui envie ma liberté, mes choix de vie.
Cette liberté, elle a un prix, un prix élevé. Je ne compte pas mes heures. Je dois m’auto-former chaque jour, m’enquérir des nouveaux logiciels, me tenir au courant des dernières tendances, tester plein de choses sans être sûre que ça va me mener quelque part, faire la paperasse et payer plein de charges dont je n’avais même pas idée et surtout, faire face à une concurrence plus que féroce, savoir me vendre. Car des profils comme moi, et bien plus talentueux, y’en a plein.
Je vois rarement mes amis, j’ai pas le temps de m’occuper de ma maison, de rentre, je suis vidée, je dors. Mais je n’échangerai cette place pour rien au monde, car je l’ai choisie. Je savais que ça serait difficile. Et sincèrement, je souhaite ce bonheur au plus grand nombre !
Mais soyons honnêtes : combien de personnes j’ai vu, avec un profil similaire au mien, se casser la gueule ? Je ne les compte plus. Mal préparés, désabusés, ou tout simplement, jouant de malchance.
Je ne suis absolument pas certaine de pouvoir continuer des années, même si c’est mon voeu le plus cher. Cela ne dépend pas seulement de moi, mais de la demande, des clients. Je le sais et j’ai appris à vivre avec. Je prend ce qu’il y a a prendre en sachant que ça peut s’arrêter du jour au lendemain.
Tout le monde n’est pas fait pour ça. Tout le monde ne sait pas vivre avec cette épée de Damoclès au dessus de la tête.
Il faut bien comprendre que c’est ce qui vous attend. Une société où il n’y aura plus de contrat stable. Où vous pourrez être virés du jour au lendemain sans motif. Où on fera appel à de plus en plus de prestataires en freelance. En aviez vous seulement conscience, quand vous êtes allés voter le 23 avril dernier ? C’est absolument pas pour faire la morale, personnellement, ce n’est pas/plus mon problème. J’ai décidé de ne plus me mêler de politique à partir du moment où j’ai vu les foules se rassembler autour d’un mec sans programme qui prétendait pouvoir faire marcher la France au pas.
Aller vers une société de la micro-entreprise est néfaste pour tout le monde, parce qu’il faut de TOUT pour qu’une société fonctionne. Des freelance, des salariés, des patrons.
Les freelance , c’est nécessaire, pour certains métiers créatifs comme le mien notamment, car une entreprise n’a pas forcément besoin de ce genre de services en continu, d’accord. Je pense également aux artisans. Tout le monde n’a pas besoin d’un plombier pour l’éternité.
Des salariés, naturellement. Un salarié, ce n’est pas une charge pour une entreprise. C’est une personne qui va être formée, qui va prendre de la valeur avec les années, qui deviendra un atout.
Les chouchouter, c’est s’assurer du succès de son entreprise. Un salarié qui part, c’est une grosse perte, un savoir-faire qui s’en va, une autre personne compétente qu’on va devoir trouver.
Lorsqu’une entreprise fait uniquement appel à des freelance, c’est comme retaper une maison qu’on loue. Top ou tard, ces compétences s’en vont et ne nous appartiennent plus.
Et des patrons, évidemment. Des visionnaires, des courageux, qui n’ont pas peur de mettre les mains dans le cambouis, d’innover, de créer. On leur tape trop souvent dessus en oubliant que si nous sommes le carburant, ils sont le moteur. L’un sans l’autre, l’engin n’avance pas.
Alors, vers une société de freelance ? Sincèrement, je n’y crois pas. Et j’en aurais vraiment rien à faire, si seulement cela ne portait pas sérieusement préjudice aux professionnels déjà installés.
Comment peut réagir un artisan avec 20 ans de métier et un diplôme reconnu face à cette pléiade de particuliers qui proposent leurs services quatre fois moins chers que lui ? Pour un résultat qui ne sera pas à la hauteur ? Quelle image de son métier cela donne-t-il ? Des clients insatisfaits, qui auront tôt fait de mettre tous les artisans dans le même panier, des particuliers qui se tuent à la micro-tâche pour gagner des clopinettes, et un artisan dont la valeur du travail n’est plus reconnue dont la clientèle s’évapore. Personne n’en sort vraiment satisfait.
Donc, ce matin, j’ai vu ces trois types s’engrener. L’un de lancer “Franchement, changez de métier !” et l’autre de rétorquer, désespéré : “Mais ce n’est pas mon métier”. Non, ce n’est pas ton métier, effectivement.
- UBER : service en ligne qui permet de commander une course/ un transport auprès d’un particulier. Comme un taxi, mais avec tonton René, donc moins cher.
Originally published at myrtille.rocks.
