Écriture inclusive et expérience “utilisateur·rice” : de la tentative à la tendance.

J’espère que vous êtes bien assis·e, parce que je vais aborder le sujet linguistique le plus terrifiant de ces dernières années. Non pas d’un point de vue historique ou grammatical, mais plutôt avec une approche expérience utilisateur·rice (gardez votre calme, je fais exprès).

L’écriture inclusive, c’est quoi ?

Définition libre : l’écriture inclusive est un ensemble de pratiques typographiques, syntaxiques et grammaticales qui cherchent à minimiser toute forme de discrimination sexuelle de l’écriture. Pour plus de détails sur son historique, ses intentions et son application, l’agence éditoriale Mots-Clés et la professeuse Eliane Viennot travaillent sur le sujet depuis plusieurs années déjà.

Vous en avez peut-être déjà entendu parler, notamment l’année dernière avec ce bad buzz des éditions Hatier qui ont osé publier un manuel scolaire comportant des abréviations inclusives.

Le grand principe cest de remettre en question la règle grammaticale comme quoi le masculin l’emporte sur le féminin. Ce qui s’illustre par des règles comme :

  • La féminisation des titres et des métiers,
  • Les abréviations inclusives,
  • La double-flexion,
  • Les formulations épicènes,
  • L’accord de proximité.
Règles d’écriture inclusive vs. écriture genrée / classique

Donc l’écriture inclusive ne se résume pas uniquement à l’emploi d’abréviations inclusives, qui est la pratique la plus critiquée aujourd’hui. Notamment par l’Académie Française qui n’a pas eu peur de qualifier cette tendance de “péril mortel” pour la langue française.

Soit.

Malgré la condamnation de la part des immortel·le·s (#provoc), c’est un principe qui se répand de plus en plus, et pas seulement dans les milieux associatifs et féministes. On le voit petit à petit faire sa place dans le public comme dans le privé : écoles d’enseignement supérieur, Mairie de Paris, Slate, SNCF Recrute, Région Occitanie… La mise en pratique officielle la plus exemplaire se trouve, tout simplement, sur notre carte d’identité au niveau de la date de naissance.

Malgré son caractère optionnel, l’emploi de parenthèses est une forme de grammaire inclusive

Comme vous avez pu le constater, les abréviations inclusives varient encore beaucoup : point bas, barre oblique, parenthèses, point médian… Ce qui illustre bien le fait que c’est une pratique non officielle et qui se cherche encore.
Mais à force d’usage, c’est le point médian qui semble être le meilleur des candidats pour la pratique des abréviations inclusives, notamment parce qu’il n’est utilisé nul part ailleurs en français et qu’il revêt un caractère spécifiquement neutre.

Mise en pratique chez Neo-nomade

Entre 2016 et 2018, j’ai donc travaillé en tant que designer UX & UI freelance pour Neo-nomade, start-up française spécialisée dans la gestion du télétravail et des espaces de travail flexibles. Mes tâches consistaient, entre autres, à traduire les nouvelles fonctionnalités, retours UX et besoins commerciaux en maquettes graphiques, puis en spécifications fonctionnelles.

J’étais donc à un poste qui impliquait une prise d’initiative au niveau rédactionnel. Disons-le, mettre en pratique ses compétences rédactionnelles en proposant LA bonne formulation dans sa maquette, épargne bien des réflexions à ses client·e·s. C’est d’ailleurs à cette époque que j’ai pris conscience de la responsabilité et de l’importance des qualités rédactionnelles des designers. Cette compétence à un nom : la rédaction UX.

Les choix rédactionnels des designers sont souvent les derniers

Neo-nomade est une start-up qui met en avant des valeurs humanistes et d’ouverture. Vu que ce sont des valeurs que je partage et que j’étais déjà sensibilisé à la thématique de l’écriture inclusive, j’ai proposé à la direction puis à toute l’équipe de mettre en œuvre cette pratique dans nos interfaces pour refléter les valeurs de la boîte.

Premières réactions…

L’écriture inclu-quoi ?

Sujet totalement nouveau. Sans surprises.

Mais en expliquant l’intérêt et la démarche, je n’ai pas eu trop de mal à convaincre l’équipe de Neo-nomade de tenter la pratique, du moins en théorie. J’ai donc commencé à taper en écriture inclusive dans notre messagerie interne… ce qui faisait un peu rire. Puis après, j’ai commencé à le concrétiser dans les maquettes graphiques… ce qui faisait un peu moins rire. C’est à ce moment que la prise de conscience a opéré : “c’est un peu lourd”, “c’est bizarre à lire”, “t’es sûr ?”. J’avais donc un travail de sensibilisation, d’évangélisation même, à faire assez régulièrement.

Aperçu du processus de réservation sur neo-nomade.com

Surtout auprès des développeurs qui, eux, soulignaient les problèmes techniques. Effectivement, utiliser le point classique au milieu d’un mot, peut le faire passer pour une URL auprès de certains navigateurs. On peut effectivement se poser la question de savoir si heureux.se n’est pas un site de yoga francophone en Suède. D’où la pertinence du point médian : heureux·se, plus de doute.

Qu’est-ce que ça implique niveau référencement naturel ? Et au niveau accessibilité ? Quel est l’impact sur les lecteurs d’écrans ?

Voilà des questions auxquelles on n’a pas complètement répondu aujourd’hui. Mais des pistes de solutions sont déjà identifiées. Il existe, par exemple, un plug-in Wordpress qui détecte les formulations inclusives, les harmonise et les rend lisibles par les lecteurs d’écrans (gros merci à la ou au dev qui s’en est chargé·e). Je ne m’en fais pas trop sur ce sujet. On arrive bien à créer des intelligences artificielles autonomes, un simple point médian n’est pas un défi technique insurmontable.

Finalement, j’ai pris la température du côté de l’équipe éditoriale pour étendre la pratique sur les réseaux sociaux. Sauf que cette partie de la rédaction ne dépendant plus de moi et que le sujet étant encore très nouveau, ça impliquait que je les forme, ce qui sortait complètement du cadre de ma prestation. Ça ne s’est donc pas fait.

Lorsque ma mission pour Neo-nomade s’est terminée l’année dernière, la pratique de l’écriture inclusive s’est arrêtée également.

Pourquoi ?

L’abréviation inclusive, le maillon faible de l’écriture inclusive

Bien que le principe ne soit pas nouveau, les dernières tendances de l’écriture inclusive ne sont ni stabilisées, et encore moins habituelles. Moi-même qui m’intéresse au sujet depuis plusieurs années, je dois encore réfléchir à l’accord de certaines abréviations inclusives. Cela dit, ça me prend autant de temps que de me rappeler si c’est au futur ou au conditionnel que je dois rajouter un “s” à la première personne du singulier… Je blague (à moitié).

Concernant le raccourci clavier pour taper le point médian, c’est navrant de le formuler ainsi : j’ai enfin le coup de main ! (Windows = alt+0183 | Mac = alt+maj+f). Entre nous, ce manque d’intuition est du même ordre que pour taper les chevrons, l’espace insécable et le “É” sous Windows. Mais j’ai bon espoir que ce problème ergonomique soit bientôt levé : l’AFNOR a évoqué l’inclusion du point médian dans sa prochaine norme pour les clavier AZERTY. Côté iOS ou Androïd, il paraît que c’est possible mais il faudra me dire où ça se trouve, parce que je n’ai jamais trouvé.

Edit : l’agence Mots-Clés a trouvé une astuce pour faire un point médian sur iphone -> https://www.motscles.net/blog/comment-faire-le-point-median-sur-liphone-.

L’écriture inclusive a mauvaise réputation parce qu’elle est souvent réduite aux abréviations inclusives. J’ai moi-même l’intuition que l’abus de cette dernière règle rajoute beaucoup de charge cognitive rallongeant le temps de compréhension et de lecture d’énoncés, de libellés ou de paragraphes. Je serais d’ailleurs assez friand d’organiser un test qui mesure la charge cognitive provoquée par les abréviations inclusives chez des personnes plus ou moins habituées à la pratique (labo de recherche, si tu te reconnais, appelle moi).

“acteur·rice·s” : dois-je lire et prononcer “acteurices” ou “acteurs et actrices” ?

Réponse : au choix. Certain·e·s préféreront la double flexion, d’autres, le néologisme. J’ai déjà entendu une journaliste radio parler d’auditeurice. Moi-même, je commence à parler d’expérience utilisateur et utilisatrice à mes client·e·s (je n’ai pas encore osé utilisateurice, mais ça viendra).

Pourtant, lorsque les différentes règles de l’écriture inclusive sont bien équilibrées, et avec un peu d’habitude, le langage inclusif devient assez rapidement naturel à écrire, à lire et à entendre. Cet article par exemple, est entièrement rédigé en écriture inclusive : et je n’ai utilisé que six abréviations inclusives (en dehors des illustrations). Pour les autres accords qui impliquent les deux genres, j’ai utilisé la double flexion ou des formulations épicènes.

Vers un langage non genré ?

Suite à mon expérience de designer UX chez Neo-nomade, j’ai eu l’honneur d’être invité au colloque KONTINÜUM pour que je puisse livrer un retour d’expérience sur la mise en place de l’écriture inclusive dans cette boîte. Malheureusement, je n’ai pas eu l’occasion d’avoir un retour de la part des utilisateurs ou utilisatrices concernant les libellés rédigés en écriture inclusive dans les interfaces de Neo-nomade.

Pour apporter un peu plus de contenu UX à mon intervention, j’ai rédigé et diffusé un questionnaire dont l’objectif était d’avoir des pistes de réflexion sur le taux d’acceptation de l’écriture inclusive sur Internet. J’ai eu un peu plus de 200 réponses. Attention, celles-ci sont issues d’un partage sur mes réseaux personnels, ça n’a donc pas l’impartialité d’un institut de sondage. Je ne pourrai jamais savoir si les répondant·e·s ont joué le jeu par sympathie, par militantisme, par curiosité ou par opposition.

Malgré tout, quelques faits intéressants en ressortent.

Le plus important, c’est la préférence nette des formulations neutres par rapport au masculin générique ou aux abréviations inclusives. On le voit ci-dessous avec l’écrasante préférence pour le libellé “date de naissance” dans un formulaire par rapport aux différentes variations de “Né en”.

Cette tendance se confirme autant chez les personnes qui s’attribuent le genre femme (107), homme (93) ou autre (10 [pas assez de réponses pour être exploitable]).

J’ai également cherché à savoir si le positionnement féministe avait une influence sur la tolérance à l’écriture inclusive. La question était : “Vous considérez-vous féministe ?”. Visiblement, pour cette question, le positionnement féministe n’a aucune influence sur la tolérance à l’écriture inclusive.

Autre exemple dans le même esprit, lors de la création d’un compte en ligne :

La tendance se confirme selon le genre attribué :

Et dans une moindre mesure selon le positionnement féministe :

Les avis sont plus partagés lorsqu’il s’agit d’un nom de métier (de prestige). Ici, je demande de choisir la préférence d’un nom d’école d’enseignement supérieur. Visiblement, la formulation masculine générique reste fortement appréciée.

Si l’on creuse un peu, on remarque qu’une différence se creuse selon le genre. En effet, les personnes s’étant attribué le genre homme sont largement en faveur de la formulation masculine générique.

Puis selon le positionnement féministe, la préférence pour la formulation masculine générique est écrasante pour les personnes se disant non féministe ou pas vraiment féministe. Pour celles qui se disent féministes, la préférence reste à la formulation neutre.

Je demande également de commenter un texte qui utilise plusieurs règles d’écriture inclusive :

Parmi les personnes qui ont exprimé avoir eu des difficultés de lecture et qui ont expliqué pourquoi (37), la moitié le justifie, entre autres explications, par l’emploi des abréviations inclusives. Voici quelques extraits de commentaires :

Les points ressemblent à de la ponctuation, c’est trop répétitif…

les .

En vrac : les anglicismes, la lourdeur des tournures, les points en milieu de mot.

L’ajout systématique des terminaisons de genre et de nombre et les féminisations insolites rendent le texte lourd et peu attractif.

Les points partout (un point est censé terminer une phrase), les lettres ajoutées qui n’apportent rien de plus à la compréhension du texte.

Les. E

les “teurs… trices”, “eur.se.s” ou “é.e.s” ne font que charger inutilement le texte.

personnellement je n’aime pas les points pour faire le masculin/féminin ensemble (associé.e.s)

les . de l’écriture inclusive.

ce qui me gène c’est “é.e.s” “chroniqueur.se.s”, je trouve cela indigeste à lire.

Rappel : cette étude est une initiative personnelle et sans budget. J’ai cherché ici à avoir des pistes de réflexion et non à tirer des conclusions d’ordre scientifique. Évidemment, pour avoir des résultats plus réalistes, il faudrait organiser quantité d’entretiens individuels, de séances de tests, déployer des campagnes d’A/B testing etc.

Qu’est-ce qu’on peut en conclure ?

En interne ou auprès d’utilisateurs et utilisatrices, l’emploi répété d’abréviations inclusives, est ni bien accueillie, ni fonctionnelle. Par contre, l’utilisation de formulations neutres ou épicènes (qui est une règle de l’écriture inclusive) est largement préférée au masculin générique.

Aujourd’hui, communiquer en écriture inclusive est un positionnement.

En effet, on peut se servir de cette pratique pour refléter des valeurs solidaires comme on le voit dans le milieu associatif et/ou militant. Ou bien ça peut être de l’ordre de la stratégie marketing. Lorsque SNCF Recrute communique en écriture inclusive, ce n’est pas par conviction féministe. C’est évidemment pour avoir plus de candidatures de femmes.

SNCF Recrute communique quasiment systématiquement en écriture inclusive

Demain, l’écriture inclusive sera plus stable, plus répandue et je pense, plus naturelle pour tout le monde. De toutes façons, c’est l’usage qui nous le dira. Et le débat risque aussi de dépasser la question de l’égalité femmes/hommes. Il existe déjà une longue liste de néologismes neutres pour inclure les personnes trans / non binaires.

Liste non exhaustive de formulations neutres pour inclure les personnes trans et non binaires

Apparemment, la France n’est pas encore prête à aborder la question des néologismes inclusifs. Pourtant, c’est un sujet déjà officiel en Suède depuis plusieurs années. Le pronom mixte “hen” a été officiellement reconnu en 2014, après deux ans de polémique suite à son utilisation dans un livre pour enfants… Ça vous évoque quelque chose ?

Quelques conseils si vous voulez mettre en place l’écriture inclusive dans votre entreprise :

- Définissez l’étendue d’application (pour les titres ? les paragraphes ? les formulaires ? uniquement sur les interfaces digitales ou sur les réseaux sociaux ? etc.)

- Choisissez les règles à appliquer (abréviations inclusives ? accords de proximité ? double flexions ? formulations épicènes ? féminisation des titres et des métiers ? ou l’ensemble ?).

- Résumez et illustrez le tout dans une petite charte éditoriale.

Designer UX/UI · Chef de projet web — nicolasmantran.com | Co-fondateur D’ailleurs · Studio de design graphique éthique

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