LendIt Europe 2016 : l’année de la maturité

Les 10 et 11 octobre, Londres a accueilli plus de 800 participants venus des quatre coins de l’Europe et du monde pour parler de peer-to-peer lending. L’événement organisé par l’Américain Peter Renton (lendacademy) et l’association professionnelle britannique P2PFA rassemble ceux qui construisent l’avenir du métier et donne le pouls d’un secteur en phase de maturation.

Nous étions en effet quelques (rares) Français, plateformes, journalistes et blogueurs à nous intéresser à ce que devrait être notre marché dans deux ou trois ans, si l’on pense qu’il va suivre un développement similaire au marché britannique, mais aucun régulateur. Dommage, car la France est le 4e marché au monde et parce que l’évènement s’est avéré très riche en matière de données sur le fonctionnement des acteurs et de considérations pertinentes sur la régulation du secteur. Voici donc quelques notes, photos et réflexions prises au fil de ces deux journées.

L’effervescence, voire la hype, sont derrière nous : place à la maturité d’une industrie dont les dirigeants ont rangé leurs t-shirts et où les acteurs se clairsement rapidement au profit de quelques leaders dans chaque pays. L’année 2016 a été marquée par l’affaire Lending Club et le Brexit et l’industrie, au moins au Royaume-Uni semble plutôt y avoir gagné une certaine consistance. Quelques réflexions des leaders du marché britannique :

Le développement des places de marché de prêt est une tendance lourde car elle répond à des problèmes structurels du système financier. L’hybridation des modèles (banques et marketplace) n’est pas souhaitable, ni du point de vue économique ni du point de vue prudentiel. Les plateformes n’ont pas vocation à devenir des banques, notamment parce que leur modèle n’est pas de transformer de l’argent à court terme en argent à long terme (Samir Desaï, fondateur de Funding Circle).

Le modèle peer-to-peer se distingue en ce qu’il implique un traitement équitable des “pairs” que sont l’emprunteur et le prêteur (qu’il soit particulier ou institutionnel), là où le modèle bancaire penche du côté de l’emprunteur, l’asset manager du côté du prêteur (Giles Andrew, fondateur de Zopa).

La diversification des sources de financement est au centre des attentions pour bien combiner la granularité des investisseurs de détail avec la profondeur des investisseurs institutionnels.

Place à la profitabilité plutôt que la croissance effrénée des volumes (Sanjeev Janardana, directeur général de Zopa, désormais profitable, d’ailleurs).

De fait, une bonne partie des discussions a tourné autour des modèles économiques et de l’approche appropriée pour la bonne régulation de l’industrie.

Le cabinet de conseil Oxera a livré une étude très riche et passionnante sur les huit principales plateformes britanniques, représentant 80% du marché et totalisant 2,2 milliards de livres de prêts réalisés en 2015 (prêts à la consommation, aux entreprises et au secteur immobilier). Elle permet de tordre le cou à quelques idées reçues en s’appuyant sur des données objectives collectées de manière indépendante :

  1. les plateformes ont autant d’incitations que les prêteurs traditionnels (les banques dans le langage du secteur) à pratiquer une analyse de risque efficace, notamment parce qu’une bonne part (généralement 25 à 50%) de leurs revenus sont liés au bon remboursement des prêteurs via les commissions de remboursement ;
  2. les prêteurs sont généralement conscients des risques de perte et d’absence de liquidité et leurs comportements confirment que cela peut être un produit ouvert au grand public ;
  3. la plupart des plateformes ont mis en place des règles d’équité entre les différents types d’investisseurs, particuliers et professionnels ;
  4. elles ont aussi mis en place des plans de continuité et de résolution en cas de faillite ;
  5. les taux d’intérêts sont généralement correctement fixés pour couvrir les risques de défaut ;
  6. le rapport entre la liquidité et le couple rendement / risque en fait une classe d’actifs très intéressante ;
  7. le modèle présente peu de risques pour le système financier en général, surtout parce qu’il n’effectue aucune transformation de maturité et demeure peu liquide.
Le rapport liquidité et couple rendement / risque en fait une classe d’actifs très intéressante

Au-delà de ces considérations générales, l’étude est passionnante et mérite une lecture attentive pour quiconque s’intéresse de près aux développements de notre secteur. Elle est disponible ici : http://www.oxera.com/getmedia/9c0f3f09-80d9-4a82-9e3f-3f3fefe450b2/The-economics-of-P2P-lending_30Sep_.pdf.aspx

Autre moment stimulant : l’allocution de Lord Adair Turner, ancien directeur de la FSA (autorité de régulation britannique, maintenant la FCA). Un (ex-) régulateur au sommet de son art, associant la hauteur de vue et la compréhension fine des enjeux de l’industrie, le tout avec une pointe d’humour toute britannique. Il était invité pour défendre un point de vue très critique exprimé en février dernier (en substance, “quand le peer-to-peer lending explosera, les banquiers des subprimes passeront pour des génies à côté”). En réalité, le critique a depuis travaillé son sujet et compris que la foule n’était pas livrée à elle-même face à la jungle des emprunteurs mais encadrée par “une analyse des risques autant si ce n’est plus efficace que dans les banques” selon ses propres termes. Ouf.

En revenant en détail sur les évolutions de la titrisation qui ont conduit à la crise de 2008, il a formulé un souhait pour le secteur : “keep it simple and transparent”. En clair, la multiplication des fonds qui prêtent l’argent des investisseurs institutionnels est une bonne chose mais il faut éviter deux écueils :

  • créer de la transformation de maturité par les fonds tranchés,
  • créer l’illusion de la liquidité et donc des comportements volages de la part des investisseurs.

A bon entendeur…

En fin de journée, la France représentant le premier marché d’Europe continentale (et le 4e au monde…), une table-ronde a été spécifiquement consacrée aux “opportunities in France”. Cocorico.

12 octobre 2016.