Romain Mobon
Nov 5, 2018 · 5 min read

Elle était attachante mais ne s’attachait pas.

On l’apercevait le plus souvent derrière la machine à préparer des cafés. Sa mèche blonde tombait naturellement sur le bout de son nez et son sourire creusait cette malicieuse fossette dorée. Elle avait cet humour un peu particulier, sans filtres ni retenue. Peut être dû à une enfance peu chaleureuse.

Elle était simple avec les autres et sa démarche était un totem de gestes langoureux. Aussi, elle avait cette expression de visage très naturelle et agréable, qui aux yeux de tous, reflétait l’image d’une femme à l’existence heureuse.

Ah qu’elle était attachante, mais elle ne s’attachait pas.

Lui, avait craqué au premier sourire. Plus précisément, au premier mot de sa première blague maladroite. Un peu à l’écart, Il observait le visage enfantin de cette femme qui, impatiente de connaître l’effet de la chute sur son public, lui avez procuré une sensation de bien être. Finalement, Il avait plutôt rigolé sur son accent venu d’une contré ou il n’avait encore jamais mis les pieds.

Elle avait cette manière de se déplacer complètement incohérente, complexe mélange entre l’enfant qui apprend à marché et l’homme saoul à la sortie du bar. Pendant qu’il buvait son café, Il pouvait l’observer gesticuler ainsi pendant des heures car cela la rendait cruellement intrigante, follement attirante.

Il avait alors tout fait pour la charmer. Lui qui savait que la parole plus que la beauté était son meilleur allié. Elle avait fini par accepter. A prêt tout, il avait eu des mots bien plus attentionnés et raffinés que tous ceux qui l’avaient déjà dragué.

Alors un soir, prêt du lac, après quelques verres de rosé et une discussion passionnée. On pouvait apercevoir grâce à la lumière de la lune, dans le reflet de l’eau fraiche, leurs ombres enlacées. Lui, jeta un discret coup d’œil vers le cours d’eau, pensa qu’après 28 années peut être, il l’avait enfin trouvé. Mais elle était attachante et ne s’attachait pas…

Les jours suivants, elle prit peur. Elle enfouie toutes ses pulsions et laissa mourir cette nouvelle relation avec un détachement si naturel qu’il se senti pris pour un con.

Il observa, impuissant, s’éloigné l’ombre de cette fille qui désormais à chaque rencontre lui tournait le dos. Une attitude qu’elle avait apprise à maîtriser avec le temps. L’art du détachement, même si cette fois, son sourire s’effaçait à chaque fois qu’elle y repensait.

Triste dans son coin, malgré le fait qu’elle ne lui donnait plus d’intérêt, il continuait de l’observer gesticuler tout en savourant son café. Toujours follement attiré par cette démarche incohérente qui la rendait cruellement intrigante, follement attirante…

Un matin gris et pluvieux, lassé, il reprit son sac afin de poursuivre sa vie de bohème.

Dans un dernier espoir ou désespoir, il fit un détour avant de partir, prit son courage à trois mains et se rendit dans ce café qui abritait encore et toujours, la créature de ses rêves.

Au comptoir, les yeux figés dans le regard de chacun, séparés par le brouillard de la fumée chaude de la machine à expresso, il lui souffla ces quatre mots : « Enfuis toi avec moi. »

Le masque d’argile de cette belle créature se fissura mais ne céda pas. Elle hésita dans sa tête mais ne laissa rien paraître sur son visage. En revanche ses yeux brumeux criaient à l’aide. Elle voulait craquer, oh oui elle le voulait. Pour une fois se laisser aller, pour une fois s’autoriser à croire en l’espoir, la passion et l’amour. Croire en la faisabilité d’une relation saine et fusionnelle, détachée mais passionnée.

Alors à cet instant précis elle aurait voulu tout lui avouer ; le crier enfin haut et fort au monde entier, qu’elle n’y était pour rien, elle, si sa mère l’avait abandonné ! Qu’elle avait grandit sans petites histoires le soir, sans fables ni comptines. Sans princesse ni prince charmant, seulement elle et son héros solitaire, son père.

L’histoire d’une petite fille qui à partir de 6 ans a grandit sans maman. Grandit sans savoir que l’amour entre un homme et une femme était un fait simple et qu’elle en était le résultat.

Mais de tout ça rien ne s’échappa, si ce n’est un silence pesant et gênant, tout aussi gênant que l’humeur du client précédent qui n’avait toujours pas récupéré sa commande.

Alors il abandonna, sorti sonné en laissant la porte ouverte, trop occupé à décrypter dans sa tête cette scène pleine de mystère.

Il se dit alors, ah qu’elle était si attachante mais ne s’attachait pas.

Des années plus tard, Le bohémien et son sac entra dans ce café ou il n’avait encore jamais mis les pieds. Il était un peu tard et le soleil chaud de l’été frappait la vitre de l’entrée de sa couleur rose ambré. C’était une petite fille qui lui avait ouvert la porte alors qu’il hésitait devant les horaires d’ouverture et de fermeture gravées sur la devanture. Il avait à peine eu le temps de lui dire merci que le rire mélodieux de la fillette c’était déjà réfugié derrière le comptoir, au fond de la petite salle.

Le lieu paraissait vide, mais il entendit le bruit de la vaisselle s’entrechoqué, provenant des deux grandes portes battantes situées juste après la caisse.

Il n’aimait pas faire ça mais secoua tout de même la clochette en bronze posée juste devant lui. Une femme sortie de l’arrière cuisine. Elle portait un tee shirt blanc sous un tablier noir. Elle avait cette pince à cheveux qu’elle tenait par le bout des dents car ses mains étaient encore mouillées. Elle essuya alors ses mains sur son tablier et d’un geste rapide et quasi mécanique, tira et attacha ses cheveux en arrière. C’est en relevant la tête pour saluer l’inconnu que sa mèche naturelle lui tomba en plein milieu du visage, embrassant le prolongement de son nez. Lui le remarqua et fixa cette mèche, ce qui la fit sourire. Un sourire qui creusa naturellement une malicieuse fossette dorée…

Leurs regards s’entrechoquèrent, tout comme leurs âmes. Il voulait parler mais rien ne voulait sortir de sa bouche. Elle voulait se cacher mais son corps pétrifié ne voulait pas bouger. Ce silence parût long et anormal pour la fillette qui se mit alors à tirer légèrement le bout du tablier de sa mère et dit : « Maman, maman, tu avais promis que l’on rentrerait tôt ce soir pour continuer à chercher ou est mon papa »

Elle était attachante mais ne s’attachait pas.

Romain Mobon

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Etrange étranger, écrire pour se soigner