Soyez suspendus !

Lorsque l’on cherche des idées, qu’on les assemble en petites constructions à moitié viable, il faut savoir faire preuve d’indulgence. Oui, cette construction est encore loin du but, oui, la moitié des questions n’ont pas encore été posées et je ne parle même pas de réponses. Et pourtant, il faut l’encourager, lui promettre la lune tout en ayant conscience de ses failles.
Il faut pour cela faire une suspension du jugement. Comme un enfant que l’on félicite pour ses gribouillis informes, il faut savoir dire à un projet naissant “Ô que tu es astucieux, que tu as de l’avenir”, même si l’on sait qu’en l’état, il n’ira pas bien loin et que tout reste à faire. 
Cette suspension du jugement est une façon d’avoir un esprit critique tout en épargnant le petit projet. L’idée n’est pas d’être hypocrite mais de se concentrer sur le potentiel, sur l’intention. Lorsque l’on juge une idée d’innovation, il faut prendre en compte ses possibles et son devenir. Il ne faut pas critiquer son état actuel, mais l’orienter vers un possible viable et audacieux. Il ne faut pas dire “Cette dimension est mauvaise” mais “Pour avancer, il te faudra renforcer cette dimension”.
Au cinéma, il existe un concept qui s’appelle “suspension disbelief” et qui correspond à l’action du spectateur d’ignorer les failles de l’histoire racontée pour s’immerger dans l’intrigue. On a tous regardé un film avec une personne qui mettait en lumière toutes les incohérences, toutes les erreurs d’un film. Si la posture peut être amusante, elle peut vite devenir un frein pour apprécier les nuances du film. Bien sûr que Super Man s’affranchit de toutes les lois de la physique, bien sûr que Frodon aurait pu tout simplement aller au Mordor sur le dos d’un aigle et oui, un panda qui n’a jamais fait le moindre effort de sa vie peut battre une légende de kung-fu. Le “suspension disbelief” est ce refus de se focaliser là-dessus pour suivre la volonté du réalisateur et de toute l’équipe de tournage qui n’est pas parfaite et a fait ce qu’elle pouvait.
Dans la science, on peut également parler d’une forme de scepticisme suspendu, où l’on se base sur des théories pour construire petit à petit. Tout en sachant que cela reste une théorie qui peut être contredite à n’importe quel moment. Ce scepticisme est un moteur essentiel de la recherche scientifique, il faut savoir remettre sa vision du monde en question. Mais il faut également savoir construire à partir des théories que l’on a et les considérer comme vraies, jusqu’à preuve du contraire.
Le café suspendu a eu un joli succès l’année dernière et cherche à rentrer dans les us et coutumes. Le principe est simple, lorsque l’on commande un café, on peut également choisir de payer un autre café dit “suspendu” qui sera offert à la prochaine personne qui commandera un café ou à des personnes dans le besoins demandant spécifiquement à profiter de cela. Si la démarche est louable, le problème est que les personnes dans le besoin n’ose prendre ses cafés suspendus pour ne pas avouer (et s’avouer) qu’ils sont dans le besoin. D’autres variantes peuvent s’initier, par exemple, on peut choisir de laisser la monnaie dans une machine à café, pour le simple plaisir d’imaginer la personne suivante se découvrir la chance de quelques centimes en plus. 
Cet art de la suspension permet de créer un décalage, de changer de point de vue et de provoquer la chance. Il permet également de parfois se concentrer sur le cœur du sujet et de faire abstraction des défauts sans refuser de les voir. De continuer de construire sans rester bloquer sur des détails, d’être sceptique sans être bloquant.