Primaires : Comment on a fait voter les lecteurs de Slate autrement

Et si au lieu de se demander pour qui voter, on se demandait comment voter ? En France, nous élisons le président de la République au scrutin majoritaire uninominal à deux tours. Ce mode de vote est aussi celui qui a été adopté pour départager les candidats des deux primaires de la droite et de la gauche. On en finirait presque par oublier que ce mode de vote n’est pas le seul possible.

En 2012, quelques jours après l’élection présidentielle, Jean-Marie Pottier, le rédacteur en chef de Slate signait un article à propos de systèmes de votes alternatifs et de leurs impacts virtuels sur le résultat de l’élection de 2012. “Bayrou vainqueur, Mélenchon devant Le Pen ou Joly adoubée par un tiers de l’électorat”. Sans conteste, ces expériences montraient des conséquences importantes sur le résultat de l’élection.

Certains systèmes de vote favorisent les candidats qui font le plus consensus. D’autres accordent plus de poids aux “petits candidats”. Sous-estimé, le choix d’un système de vote est pourtant une vraie décision de société. En dehors des résultats théoriques des simulations de ces chercheurs, comment prendre la mesure de cet impact en tant que citoyen ?

Pour quoi ne pas en faire directement l’expérience ? C’est ce que l’on a permis de faire aux lecteurs de Slate.

Making-of

Quelques mois avant la primaire de la droite, Slate a souhaité renouvelé l’expérience tentée en 2012 sur la seule présidentielle. Cette-fois ci, chez WeDoData, nous avons développé une web application publiée sur le site de Slate deux semaines avant le premier tour. Nous avons ensuite fait la même chose pour la primaire de la gauche.

Alors, comment fait-on pour faire voter tout un lectorat ?

Pour cette expérience, nous avons sélectionné 3 modes de votes alternatifs, en plus du vote “à la française”. L’intention était de permettre à l’utilisateur d’expérimenter concrètement d’autres méthodes de vote et voir leur impact sur le résultat.

Les utilisateurs ont d’abord votés pour le candidat de leur choix, comme au premier tour de notre élection, pour avoir une base de comparaison. Les modes de votes que nous avons retenus ensuite sont détaillés dans le papier de Jean-Marie Pottier :

  • Vote alternatif : on classe les candidats par préférences. On élimine le candidat arrivé dernier et on rapporte ses voix. On élimine ensuite le nouveau dernier et ainsi de suite jusqu’à ce qu’il y ait un gagnant.
  • Vote par approbation : on vote pour autant de candidat que l’on veut. Celui qui a le plus de voix gagne.
  • Vote par note : on attribue à chaque candidat une note entre -2 / -1 / 0 / 1 / 2 (de fort rejet à forte approbation). Celui qui a la meilleure moyenne gagne.

Jouer avec la citoyenneté

Pour transposer ces 4 systèmes de vote bien différents sur le web, il nous a fallu inventer 4 expériences utilisateurs sur-mesure.

Le premier obstacle à dépasser pour que l’expérience soit réussie était le sujet lui-même : a priori les systèmes de vote sont un sujet technique qui n’intéresse pas forcément tout le monde. Nous avons alors essayé de rendre notre webapp la plus ludique possible.

Dans le vote par approbation, par exemple, nous avons proposé à l’utilisateur d’attribuer des pouces levés ou baissés en fonction de son approbation ou de son refus d’un candidat. Pour le vote par note, les -2 / -1 / 0 / 1 / 2 sont devenus des smileys depuis atterrés jusqu’à très contents.

Par ces “ficelles” graphiques, en reprenant des codes et des éléments auxquels nous sommes familiers sur le web (pouces pour liker, emojis), on donne à l’utilisateur des repères qui lui permettent de garder sa concentration sur les choix qu’il a à effectuer. D’autres médias utilisent fréquemment ce principe, comme le test de compatibilité aux candidats de la primaire de la Gauche de Libération, qui reprend l’interface et le swipe de Tinder.

Design versus design

Ce parti pris ludique en terme de design nous a lui-même posé un nouvel obstacle. Le parcours utilisateur de notre simulateur de vote s’étendait très rapidement, en nombre d’écrans et en temps de “jeu”. Avec quatre expériences utilisateur différentes au sein de la même application, nous prenions le risque d’abuser de la patience de notre lecteur et de le voir quitter l’expérience en cours de route.

Pour essayer de trouver une parade à cet obstacle, nous avons pris le parti de donner une “récompense” à notre utilisateur à chaque fin d’expérience en lui présentant les différences de résultat entre le vote qu’il venait de faire et le vote “à la française”. Cela nous a évité d’enfermer notre utilisateur dans un tunnel d’interactions avant enfin d’arriver à la promesse de l’application : “est-ce que le système de vote change quelque chose” ?

Mobile only

Pour que notre application soit un succès, l’UX se devait d’être optimale sur petits écrans, mode de lecture majeur des internautes de Slate. Plutôt que faire une application desktop et de l’adapter ensuite tant bien que mal pour les mobiles, nous avons pris une approche inverse. Nous avons fait plus que du mobile-first : nous avons conçu le design et développé l’application uniquement en version mobile. Ensuite, seulement, nous avons fait quelques adaptations pour la version desktop.

Petit point technique

Pour développer l’application, je me suis servi du framework Javascript Backbone.js pour créer une vue par expérience de vote afin de gérer facilement ces quatre UX différentes. A la fin de chaque vote, nous enregistrons les choix de l’utilisateur dans une base de données (Anthony Veyssière s’est chargé – entre autre – de cette partie) qui effectue les calculs pour obtenir le classement final.

Rien de bien particulier non plus sur les autres outils : Jquery, undercore.js, un petit coup de Gulp et quelques milliers de ligne de code plus loin, on y était.

Pour les curieux, ça ressemble à ça.

Alors, qui c’est qui a gagné ?

Pour l’analyse des résultats, je vous dirige vers cet article d’analyse sur l’expérience primaire de la droite sur Slate.

Pour l’édition primaire de la droite, presque 30 000 personnes ont voté. Le trio de tête dans le vote classique à deux tours était Juppé-NKM-Fillon. Il n’y a pas eu de grands bouleversements d’un mode de vote à l’autre : Nathalie Kosciusko-Morizet passe première dans le vote par note tandis que Nicolas Sarkozy plonge de la 5e à la dernière place.

Pour la primaire de la gauche, les lecteurs de Slate ont été 10 000 à voter sur notre application. Si le trio de tête Hamon-Montebourg-Valls est le même dans le vote “à la française” ou dans le vote alternatif (où il s’agit de classer les candidats par ordre de préférence), en revanche Manuel Valls fait une chute spectaculaire dans le classement du vote par approbation ou par note. On vous laissera avec les conclusions que vous voudrez bien en tirer.

N’hésitez pas à me faire part de retours ou de commentaires sur ce projet ! Et rendez-vous fin mars pour une édition présidentielle.