Touche pas à mes mégaoctets

Censures — Via Pixabay, CC0 Creative Commons

L’Internet africain est sujet à toutes sortes d’expérimentations liberticides.

Cette année 2018 avait plutôt mal débuté. Et le grand chamboulement s’est produit de l’autre côté de l’Océan Atlantique: au États-Unis. Les gueules de bois successives des fêtes de fin d’année n’ont pas effacé l’amertume du bout de la langue laissée par le vote par la Commission Fédérale américaine des Communications, en décembre 2017, de la fin de la neutralité du net.

C’est quoi, cette neutralité du net?

La neutralité du Net est un principe fondateur d’Internet. Il garantit un accès égal au réseau quels que soient l’utilisateur et le service auquel il se connecte.

Quelle en est la conséquence? Schématiquement, les fournisseurs d’accès à internet et les opérateurs téléphoniques américains pourront désormais décider de manière unilatérale la qualité (et même la quantité) de l’internet qu’ils alloueront à leurs abonnés, choisiront quels sites ils pourront consulter, quels types de contenus ils pourront télécharger. L’Internet ouvert, égalitaire, qui se refusait à différencier l’un ou l’autre internaute, c’est fini. Aux USA, du moins, la fin du principe de la neutralité du net étant entrée en vigueur le 11 juin 2018.

Le truc est que les USA ont toujours été des précurseurs, les chantres même du libéralisme tous azimuts. Mais le vent a clairement tourné depuis janvier 2017 et l’entrée en fonction de la présente Administration. Le pays se recroqueville sur lui-même. La rhétorique est plus conservatrice, autarcique. Les autorités américaines ont pris une décision que de nombreux acteurs du web qualifient de liberticide et qui fait souffler un vent global plutôt glacial sur le monde numérique.

L’Afrique n’a cependant pas attendu

Parce que, pour une fois, le continent africain a été un précurseur d’une innovation: celle de jouer avec les branchements de l’Internet. Le Togo, le Gabon, la République démocratique du Congo, le Cameroun ou encore l’Ethiopie s’étaient auparavant exercés à débrancher la connexion, notamment pendant les périodes de crises sociales ou électorales. Utilisant ce moyen pour astreindre au silence les récalcitrants. Le plus drôle dans l’histoire est que dans la plupart de ces pays, les discours officiels de ces dernières années sont à “la promotion de l’économie numérique”.

On ne parlera pas de cette neutralité du net qui a presque toujours été du domaine de la vue de l’esprit dans plusieurs pays du continent. Sinon, comment expliquer cette différence flagrante entre les services chez un même opérateur, selon qu’on a choisi un forfait ou un autre? Au Cameroun par exemple, l’un d’eux avait mis sur pied dans ses cybercafés un système qui allouait des ouvertures de bande passante différentes en fonction de ce que le client était prêt à payer. Auparavant, l’opérateur historique du pays, du temps de l’ADSL, distinguait les forfaits en fonction de la bande passante offerte.

Taxer les mégaoctets ?

La dernière mode est celle de la taxe. En août 2018, la Zambie a décidé d’introduire une taxe sur les appels passés via Internet. La raison: les entreprises de télécommunications ne gagnent plus d’argent car les gens n’utilisent plus le téléphone pour communiquer (ce qui en réalité fait montre d’une cécité et d’une absence d’anticipation quant aux changements entraînés par le numérique).

Au Bénin, le gouvernement a poussé plus loin le bouchon en appliquant une taxe sur chaque mégaoctet utilisé. La mesure, entrée en vigueur le 19 septembre 2018, a fait tripler les coût de l’accès à Internet pour certains abonnés et provoque la colère.

Dans son explication, le ministre de l’économie de ce pays laisse comprendre que cette augmentation ne concerne que les “usages ludiques” et les réseaux sociaux. Partant donc du principe que les réseaux sociaux ne peuvent pas représenter des outils de travail. Il ajoute que pour certaines activités “professionnelles” les coûts ne changeront pas. On est en plein dans un processus de mise à mort du principe de la neutralité du net, car il est question de taxer certains usages de l’Internet et de ne pas taxer les autres, introduisant donc une inégalité d’accès des citoyens vis-à-vis de ce service.

Les taux de pénétration d’Internet sont galopants sur le continent. Ils font peur à de nombreux gouvernements, parfois avec raison, mais souvent à tort. Tous les moyens deviennent alors bons pour tenter de contrôler les libertés. La conséquence étant que ces coupures ou perturbations du réseau coûtent énormément d’argent à des économies qui en ont pourtant cruellement besoin. Le CIPESA (Colloque International sur les Pratiques et les Sciences de l’Apprentissage) chiffre à 250 millions de dollars les pertes cumulées provoquées par toutes ces coupures sur le continent africain entre 2015 et 2017.