Le retour au site web

Il y a quelque temps nous étions tombés sur un article intitulé Remember Websites, sur l’excellent http://tttthis.com. En voici de larges extraits, traduits par nos soins :

“Est-ce que quelqu’un parmi vous se rappelle des sites Web ? Peut-être ne sont-ils pas familiers à celles et ceux d’entre vous qui n’ont pas été exposés au Web d’avant 2005, ou qui l’ont tout simplement oublié, après 10+ années d’un implacable développement du réseau. Avant les médias sociaux de masse, le Web était une collection de sites faits par des gens qui avaient un intérêt assez poussé pour un sujet pour écrire dessus et le mettre en ligne.
(…) On pouvait passer une journée entière à lire ce qu’un type avait écrit sur son site. A l’époque, il y avait des plus gros sites aussi, qui ressemblaient à des labyrinthes, où certains des mots, au clic, menaient à d’autres pages, et il fallait ouvrir une multitude de pages, et toutes les lire, car on ne voulait pas en perdre une miette.
(…) Il n’y avait pas de format standard, pas de style unifié. Pas de partage, ni de commentaire, mais plus tard, ce jour-là, vous pouviez discuter avec vos amis des choses extraordinaires que vous aviez lues.
La plupart des sites étaient codés en HTML. Ils étaient tous uniques. (…) Il y avait peu d’images, surtout des mots, et pratiquement tous avaient été écrits par la personne qui avait créé le site.
(…) Il semble que la plupart de ces sites ont disparu. (…) Récemment, je suis parti leur recherche. Je n’en ai pas retrouvé la trace.”

Dans la même veine, mais cette fois sur Reddit, une des discussions les plus animées de l’été a amené une question jusqu’à la homepage du site : “Qu’est-ce qui vous manque de l’Internet des débuts ?”.

En lisant les très nombreuses réponses, une nostalgie certaine, parfois fantasmée, s’installe, avec des passages éclairés.

Un des éléments les plus regrettés est “l’enthousiasme amateur” dont parlait déjà l’extrait de tttthis : “Ce n’est pas tant qu’il n’existe plus, mais il est maintenant limité par l’optimisation des moteurs de recherche. Dans les années 90, on pouvait mettre n’importe quoi en ligne, le faire ressembler à ce que l’on voulait, et si des personnes tombaient dessus, c’était super. Aujourd’hui, tout le monde essaie de se conformer à un format précis, pour avoir une chance que quelqu’un le voie. Il faut écrire de telle manière, avoir une bonne meta description, inclure des liens internes et des références à vos autres pages…”

Un peu plus loin, on retrouve cette même logique, artisanale et insouciante : “[Avant] plein de gens mettaient du contenu en ligne et passaient beaucoup de temps à créer quelque chose, juste pour créer, au lieu de suivre certaines recettes censées garantir le succès”.

Et l’insouciance a cédé la place à la personnalisation : contraint par les algorithmes, le Web se retrouve personnalisé au point où il n’y a plus de découverte réellement partagée mais une “optimisation permanente de notre expérience en ligne”.

On pense bien sûr à Facebook, et ses critères d’interactivité, à Twitter, à Youtube mais même des anciens bastions de l’Internet y sont confrontés. Reddit par exemple, qui personnalise et priorise les subs auxquels vous êtes abonnés jusqu’à faire disparaître l’aléatoire pour proposer les sujets les plus discutés du moment.

Derrière cette transformation en profondeur, c’est la sérendipité qui en prend un coup. Le débat est ancien mais la découverte, par la coïncidence, la chance ou le hasard, de quelque chose d’inattendu est chaque jour un peu plus difficile.

Quelqu’un qui a tout compris — http://www.motherfuckingwebsite.com/

Chez Noice, on partage largement ces constats. Sans trop de nostalgie, parce que l’Internet nous a offert depuis beaucoup de raisons de nous réjouir, mais avec une certaine envie de contribuer à reposer des fondations plus saines.

Quand on lit http://tttthis.com ou http://affordance.info, on voit bien que les sites “à l’ancienne” (et les blogs) ont toujours leur place. Et on touche du bout du doigt à un point central : aujourd’hui, on lit ce que l’on nous dit de lire, et non ce que l’on a envie de lire. On ne déniche plus par soi-même des pépites. Bien au contraire : on se laisse porter par ce que nos pairs, nos amis, les algorithmes nous poussent, ce vers quoi ils attirent notre attention.

Il y a à peine quelques années, nous avions des sites en favoris, des flux RSS, des readers qui les organisaient. Aujourd’hui, nous branchons Facebook, Twitter, et nous scrollons, nous rafraichissons. Nous guettons les notifications. Nous consommons.

Nous continuons à découvrir, mais cette découverte n’est plus personnelle, elle n’est plus le fruit d’une exploration, elle est livrée sur un plateau, conseillée par un tiers. Elle est paresseuse, et faite sur mesure pour nous plaire.

Réhabiliter les sites web

A rebours de stratégies qui consistent à tout miser sur les réseaux sociaux, nous pensons que les marques et institutions ont intérêt à mettre leur(s) site(s) web au centre de leur dispositif de communication, pour essayer d’y construire une audience fidèle : une audience qui serait prête — sans qu’on la force — à revenir, simplement pour voir “s’il y a du neuf”. Une audience qu’il s’agirait de convaincre à force de créations de qualité.

Parmi les points forts d’une stratégie qui met le site au centre :

  • Les sites sont tous différents. Comme vous. Du moins, ils offrent beaucoup de latitude pour faire la différence, contrairement aux réseaux sociaux où le format est extrêmement contraint. 
    Qui est encore tenté par l’idée de faire une énième vidéo “à la brut” pour montrer sa singularité ?
  • Les sites sont moins soumis aux logiques d’agenda et d’algorithmes. Quand on a un site, on n’a pas le couteau sous la gorge pour publier à tout prix, sous peine de perdre en “reach”.
    Quelle aubaine, imaginez un peu : plus besoin de publier pour publier ! On peut enfin se concentrer sur une production moins fréquente, mais de plus haute qualité. 
    L’idée est folle, et de fait, personne ne se permettra de poster un gif pour souhaiter une bonne fin de semaine à son audience sur son site. Et c’est déjà ça de pris.
  • En se concentrant sur un site plutôt que sur les réseaux, on laisse l’utilisateur libre de vaquer. On ne s’impose pas à lui. Si notre site et ce qu’il s’y publie est de qualité, cela se saura, de pair à pair. 
    Lentement, mais sûrement, un tel site pourra bientôt s’enorgueillir d’avoir une audience qui le visite de son plein gré, en connaissance de cause. 
    Il s’agira peut-être d’une communauté plus réduite que celle construite avec une stratégie de promotion à tout crin sur les réseaux, mais d’une communauté tellement plus utile et engagée. Et qu’il sera toujours temps de faire grandir ensuite.
  • Enfin, et c’est un effet collatéral heureux, bien souligné par ce remarquable article : en mettant les sites au centre, on contribue à couper l’herbe sous le pied des fake news ! Eh oui, si l’internaute vaque à sa guise de site en site, et accorde sa confiance à tel ou tel auteur, il y a peu de chance qu’on lui mette sous le nez une bonne grosse intox, sauf à ce qu’il la cherche.

Réhabilitons les sites Web pour dépolluer la Toile. Un beau programme, non ?