Merci Nouhad, pour cet excellent article !
Adrien Joly
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Salut Adrien, merci pour ton mot.

Je comprends que tu sois revenu aux bonnes vieilles méthodes en constatant le peu d’initiative de la part des tes élèves, leur manque d’intérêt, d’autonomie et de motivation. J’imagine que tu prends aussi moins de plaisir toi-même à faire un cours magistral, sérieux et guidé… Est-ce le cas ? Revenir aux bonnes vieilles méthodes est un réflexe normal, mais je suis convaincu que ces bonnes vieilles méthodes ne fonctionnent plus, ou du moins, qu’elles sont peu efficaces. Ce sont les méthodes push et pushy du XXème siècle dont je parlais.

Tu as cofondé fHACKtory et j’en déduis que nous partageons la culture hacker et le hacker mindset. Si la méthode orientée-projet (orientée-défi) que tu as mise en place ne marchait pas, c’est selon moi qu’il fallait améliorer quelque chose. De la même manière que le hacker réitère sur son code jusqu’à ce que ça marche, je t’invite chaleureusement à toi aussi réitèrer, modifier et améliorer ton approche pédagogique jusqu’à ce que “ça marche”. Et si ça ne marche toujours pas, c’est qu’il y a quelque chose à améliorer ou à changer radicalement. Les profs qui ont cet état d’esprit progressent à toute vitesse, et leurs élèves avec. Le travers des profs qui n’ont pas eu l’habitude de se remettre en question est de se dire (je ne fais pas allusion à toi - je ne te connais pas et je me permettrais pas de le faire) : “c’est bon, j’ai fait mon taf : j’ai fait mon cours magistral et théorique. Maintenant, si les élèves n’ont pas appris ou ne sont pas motivés, ce n’est pas de faute et plus de mon ressort”. Les voilà dédouanés.

Pour commencer cette approche prof-hacker, je préconise d’avoir défini ce que veut dire “ça marche” selon tes propres critères : une bonne assimilation des connaissances et compétences que tu t’es fixé de transmettre ? (Re)trouver le plaisir de coder ? Être capable de pirater le Pentagone ? Avoir lancé un petit Saas ? etc. Je préconise un seul et unique objectif, clair, bien défini et idéalement mesurable objectivement - ou sinon subjectivement. Une autre question intéressante à se poser en tant que prof est : qu’est-ce que je peux leur apporter de puissant qu’ils ne trouveront pas sur internet ? Généralement, la réponse à cette question est rarement “des connaissances techniques” parce qu’elles sont facilement accessibles en ligne. Beaucoup des profs que j’ai rencontrés s’entêtent à croire ou se convaincre qu’ils détiennent une compétence technique rare et surtout inaccessible en ligne, mais je pense que dans beaucoup de cas ils se trompent. Leur valeur ajoutée n’est plus là.

Ton approche initiale de démarrer par un défi technique ou par un projet est très intéressante. Elle est caractéristique des nouvelles méthodes push qui sont plus efficaces et plus respectueuses des méthodes naturelles d’apprentissage. Du coup, ton intuition de départ de créer des défis allait dans ce sens et me semble être un bon point de départ. Des études montrent que les étudiants apprennent mieux grâce à cette fameuse approche orientée-projet où l’assimilation de connaissances est une conséquence : “Si je veux créer un site web, il faut que j’apprenne le Html et le CSS”, “Si je veux créer ce hack sur LinkedIn, il faut que j’apprenne le Javascript”, etc. C’est encore plus fort quand les étudiants font le travail eux-mêmes de découvrir de quelle compétence ou sous-compétence ils ont besoin, si c’est possible et applicable à ton cours.

C’est sûr, c’est difficile d’être prof avec des étudiants post-bac qui ont suivi un parcours classique parce que l’école traditionnelle en a lobotomisé la prise d’initiative, la motivation et l’envie d’apprendre - qui est pourtant naturelle. Certaines personnes ou certains profs (je ne parle pas de toi encore une fois) sous-entendent que la nature profonde de l’être humain est de glander et de fuir tout apprentissage, mais c’est tout le contraire. Ce n’est pas parce que les enfants sont des glandeurs qu’il faut leur inculquer un cadre et dicter leur éducation, c’est bien parce qu’on a dicté leur éducation et qu’on leur a imposé un cadre qu’ils sont devenus dépendants d’encadrement, démotivés et dégoûtés d’apprendre. Donc, toi, en tant que prof post-bac, tu passes après ces 15 ans de rouleau compresseur… Pas facile.

Je comprends aussi que tu t’imaginais retrouver des étudiants hackers dans l’âme, des fast-learners pleins d’initiative ou d’ambition. J’ai l’impression que ces jeunes-là ne suivent pas une école d’informatique post-bac. Ils n’en ont peut-être pas besoin justement, du moins dans sa forme actuelle. Quel est ton sentiment là-dessus ? Est-ce que ton rôle pourrait être d’accompagner tes étudiants qui n’ont pas encore le hacker mindset ou l’esprit fast-learner vers ce chemin ? C’est une question ouverte. Par ailleurs, il me semble que l’école 42 soit parvenue à attirer plus de hackers que d’autres écoles d’informatique. Qu’en penses-tu ?

Et ces défi techniques que tu leur donnais ? Étaient-ils suffisamment durs, sans être trop durs. S’ils sont simples, on s’ennuie. S’ils sont trop durs, on angoisse. Le graal de l’apprentissage performant est de trouver l’état de “Flow” dans lequel on ne voit pas le temps passer tellement on est pris son activité :

Matrice du “Flow” de Mihaly Csikszentmihalyi

En tout cas, y’a moyen de hacker leur motivation. Voici mes suggestions ; à toi de te les réapproprier et de les remettre en question :

  • Les attentes des étudiants : commence le tout premier cours par leur demander ce qu’ils attendent de ton cours. “Vous serez contents d’avoir suivi ce cours si….(à compléter)” ou “J’attends de ce cours que…(à compléter)”. Au début, tu vas avoir des réponses inabouties auxquelles tu dois poser d’autres questions ouvertes pour creuser tout ça et les faire accoucher des besoins réels. Exemple bidon : “Je veux me mettre au tennis” (besoin apparent) > “Pourquoi ?” > “Pour me muscler les abdos” (besoin réel) ou “Pour impressionner ma copine” (autre besoin réel) ou encore “Parce que j’adore le tennis et j’ai toujours rêvé d’en faire” (encore autre besoin réel). Prends 20 minutes pour le faire et écris chaque demande sur un tableau au fur et à mesure qu’ils l’expriment. Et termine par un petit récapitulatif où tu expliques quelles demandes tu penses pouvoir satisfaire, celles auxquelles tu essaieras de répondre d’une manière ou d’une autre, et celles auxquelles tu ne pourras ou n’aura pas le temps de répondre. À la fin de ton cours ou de l’année, fais un bilan avec eux où tu leur demandes d’évaluer à quel point ils pensent que tu as pu répondre à leur demande. De cette approche, tu vas apprendre plein de trucs (ça sonne un peu Yoda :-) ). Ils vont se sentir plus écoutés et seront plus impliqués.
  • Questionnaire de fin de cours : est-ce que tu leurs donnes un questionnaire de satisfaction à la fin de ton cours ? Tes points forts ? Tes axes d’amélioration ? Comment améliorer ton cours ? Niveau de plaisir (sur 10) ? A quel point ils pensent avoir progressé ? etc.
  • Inspiration Pull : “plus les étudiants ont de la liberté dans leur apprentissage, plus ils sont impliqués”. Une version légère de ton approche initiale serait de leur proposer 3 défis pour qu’ils en choisissent un. Une version plus radicale et plus “pull” serait de leur proposer de coder un petit truc qui réponde à un de leur problème quotidien. Personnellement, j’aime bien utiliser des timers en addon Chrome pour limiter la durée de certaines de mes tâches sur lesquelles je n’ai pas envie de m’éterniser, mais je n’en ai pas trouvés de suffisamment simples et satisfaisants. Je trouve aussi les applications d’alarme sur Android assez pourries… Je ne sais pas du tout si c’est dans ton domaine, mais si j’étais un de tes élèves j’aimerais bien coder un truc comme ça.

Qu’en dis-tu ?

Par ailleurs, tu me disais être intéressé par rencontrer des profs post-bac avec des méthodes pédagogiques innovantes. Je m’occupe surtout des enfants de la maternelle au lycée mais je vais tout de même me renseigner auprès de mon réseau et je reviendrai vers toi.

Je suis aussi preneur de tes retours d’expérience et des hacks que tu mets et mettras en place. Bonne continuation et à très vite pour continuer cette discussion.