Le dialogue interreligieux, ça mange pas de porc ! Attention à ne pas tout prendre à la lettre…

« Sainte est l’ignorance » tel pourrions-nous résumer la dérive du catéchisme salafiste qui institue le refus de douter, de dialoguer, bref l’obscurantisme. Pourtant, c’est du doute et du dialogue que vient la grandeur du message légué par le prophète Mohammad et avec elle la supériorité théologique de l’Islam dans le dialogue interreligieux qui, à son apogée à Cordoue, a vu naître le renouveau de la pensée philosophique et les prémices des Lumières avec Averroès.

Le retour à la religion du temps des prophètes tels que l’ont transmis le salaf al-salih, la communauté des “pieux ancêtres” ) formée autours du prophète, jusqu’à ce que ne s’opère le schisme majeur entre sunna (sunnites) et cheya (chiites) ; telle est la prétention du salafisme. Apparu dans la péninsule arabique avec son chef de fil le plus célèbre Wahhabi, on lui reconnait différents courants dont le wahhabisme, doctrine officielle de l’Arabie Saoudite. Initialement un courant libéral basé sur l’effort d’interprétation (“ijtihad”) et donc le dialogue oeucuménique, il est devenu au contraire un courant plus que dogmatique, hermétique, excluant une portée supra-littérale des textes sacrés. Il a connu un essor remarquable grâce au développement de la puissance de ces monarchies qui suivit l’exploitation du pétrole. Il est aujourd’hui extrêmement présent des pays du golf à la Turquie. Il est bien malheureux de constater que l’orthodoxie que prétend incarner la dynastie des Saoud, gardienne des deux lieux saints de l’Islam fasse démonstration d’une haine caractérisée pour la culture qui vaut au patrimoine islamique et arabe et ottoman d’être détruit à la Mecque même. Si Al Baghdadi, khalif auto-proclamé a juré de détruire la Kaaba, il se pourrait que ce soit les saoudiens eux-mêmes qui le fassent comme ils l’ont déjà tenté auparavant et de se raviser in extermis sous la pression indignée de la Oumma et de chefs d’État musulman. Et pourtant ce courant qui répugne les idoles jusqu’à condamner par les fatwas les caricaturistes, ignore certainement qu’à ses origines, la kaaba elle-même était entourée par 360 icônes de prophètes déposées par les tribus, pied de nez à l’aniconisme présumé de l’Islam. Avec un peu de culture seulement, ils sauraient que cet aniconisme prend son origine, de même que le salafisme primitif, non dans une guerre contre le « shirk », péché d’idolâtrie, mais dans l’ambition de restaurer une religion qui est celle du Livre, le Quran Qareem. À la place d’une herméneutique sujette au doute et au principe de contradiction comme dans la kabbale judaïque, les salafistes d’aujourd’hui s’en tiennent à une exégèse et des rituels qu’il est plus simple d’inculquer en commençant par le principe d’obéissance.

Démarche louable que l’on retrouve plus encore que dans le courant soufi de l’Islam, la voie du sunnisme prône une focalisation sur la foi en la transcendance de Dieu dépourvue d’éléments contingents ; ainsi, le superflu iconoclaste (comme dans l’islam soufi) qui symbolise l’intercession, pan mystique de l’Islam, est saintement rejeté. Le salafisme va plus loin encore dans ce sens là : le culturel, accusé d’interférer avec le cheminement spirituel du croyant, s’est vu remplacé radicalement par le renforcement du cultuel. Visiblement certains prêcheurs et adeptes ont fait leur marché, comprenant qu’une religion dépourvue de rituel ne permet pas de s’assurer que les ouailles perpétuent une pratique vigoureuse. Le plus grand malheur du salafisme mais aussi sa force expansionniste est d’avoir vidé le sunnisme de son produit dialectique, le mettant en proie à l’exégèse prédatrice de certains extrémistes qui ont usé et rusé du premier commandement du Coran comme probité de la foi musulmane : l’obéissance (à Dieu). C’est cette idée réductrice d’un principe de l’islam (commun à tous les monothéismes) que malheureusement les mécréants occidentaux, tout aussi incultes des cultures d’Islam que les croyants d’un salafisme dévoyé, se servent des bas instincts humains pour propager, par l’islamophobie, la théorie du civilisation clash.

Dès lors, on observe une régression discursive de l’Islam Salaf sur des points que l’on ne croyait plus possible de traiter sans une interprétation allégorique ou tropologique. Là où l’on croyait que l’inculture scientifique revenait au pays de la recherche scientifique (les Etats-Unis), il s’avère que critiquer le créationnisme ou la théorie l’intelligent design monothéiste, faire ainsi manifestation d’apostasie est suprêmement condamnable pour les salutistes et gravement condamné.

Là où l’éducation fait défaut, où l’enseignement du Coran comme un livre de science exacte (parce que révélée) prenant les miracles pour des faits historiques, on peut concéder qu’il puisse exister l’ignorance insouciante d’un salafisme radical. Mais au pays de Descartes, il est grave de constater que l’expansion de la foi musulmane se fasse en omettant d’enseigner ce que le prophète Mohammad lui même enseignait à ses compagnons (la Oummah primitive) : douter de l’authenticité du discours religieux (judéo-chrétien) dont il entend poursuivre le réformisme en déconstruisant et recherchant le message initial que 6 siècles de dogme ont travesti comme en témoigne le syncrétisme d’évangiles apocryphes. La rhétorique islamique s’est pourtant bâtie structurellement sur le doute obsessif en s’appuyant sur le principe de contradiction (itijad), héritage d’Aristote, instaurant une ingénieuse généalogie de témoins (isnâd) comme caution des hadiths.

Bien que ce ne fusse pas au khalif qu’a été révélé la parole de Dieu, Umar, second tenant du titre, a ordonné que soient rassemblés les témoignages des ansar (les témoins) en un livre mais qui sera terminé par Uthman dont il enverra 5 copies à travers son empire. Le bémol, c’est que les feuillets rassemblés en un Coran sous le 3ème Khalifa (califat) par Uthman ont été trié selon son bon arbitre au dessus d’un feu, détruisant partiellement le lectionnaire original mais c’est sous l’aire abbasside, que le coran prendra sa forme définitive, trois siècles après la mort du prophète.

Cette entreprise constitue la blessure originelle (entre chiites et sunnites) que les Oulémas ont cherché à penser en versant leur érudition dans ce qui a construit la philosophie islamique. La seconde blessure de l’islam est encore liée à la transmission de la sunna (commandement de Dieu, par métonymie, désigne les sunnites en langue arabe) mais qui cette fois tient au caractère linguistique protéiforme de la langue arabe.

Encore aujourd’hui les grammairiens et exégètes rencontrent des incertitudes dans la compréhension des textes. Ceci pour une raison : lorsque ces derniers ont été écris, les harakats (accentuation scripturale qui révèle les voyelles, doublement de consonnes, diphtongues, etc.) n’avaient pas encore été inventés (on parle de scriptio defectiva en linguistique), donnant lieu à des interprétations qu’il est parfois impossible de vérifier d’autant plus que la langue du coran est vraisemblablement un syncrétisme arabo-araméen du fait, d’après les philologues, compte-tenu de leur absence lexicale initiale dans la langue bédouine, que les concepts ont dû être emprunté à des lectionnaires des chrétiens syriaques. Le coran prendrait donc en partie sa source dans ces écrits que transportaient des missionnaires chrétiens syriaques en route pour l’Inde. Dans le coran, il est d’ailleurs très souvent fait mention des chrétiens d’Abyssinie, décrits comme partageant une confession commune à la foi musulmane. De surcroît le Coran appartient, aux côtés de la Bible et des Évangiles à la tradition rhétorique sémitique tant dans son économie que dans les structures des vers (chiasme, parallélisme, rimes croisées) ou le style, comme a pu le démontrer certains savants contemporains, notamment Michel Serres. Outre certaines mésinterprétations primordiales dans la transcription du coran vers sa version « syllabisée », s’ajoute un risque de confusion en raison de la grande ambivalence voire de l’homonymie de certains mots, si caractéristique de la langue arabe. Les historiens sont donc souvent confrontés au témoignage de très fortes variations des mœurs des populations musulmanes dans l’histoire, à mesure que le monde musulman se sophistiquait, dans le sens d’un puritanisme en respectant des prescriptions inscrites dans le coran.

Il apparait donc très regrettable que certains croyants ne s’en remettent qu’à la lettre des textes sacrés si sujette au biais socioculturel qu’elle soit, ce que cherche à éviter l’Islam du Salaf dans sa conception originelle. Sur l’hypothèse de la perfection du coran suffisante pour le proclamer orthodoxe, refuser le pluralisme des interprétations, c’est nier le principe même de l’Islam du Salaf, qui prône le consensus (“ijma”) le “ijtihad”, soit la recherche indépendante (dépourvue de tout degré ésotérique doctrinal) du savoir par les sages. En fait, cette dernière, peut être comme une clé d’entrée dans la mystique aussi bien que dans la “falsafia”, la philosophie. Si le ijtihad est par définition la voie des oulémas qui sont les sages dans la culture islamique, il n’en demande pas une prescription par Dieu adressée à toute la Oumma. Dès lors, le sunnisme n’a en tant que telle plus raison d’être. Or, il est un paradoxe à ce qu’on observe d’un mouvement anti-séculier son conservatisme et sa revendication envers une telle affiliation, un réel attachement culturel au sunnisme. C’est en effet, là, le produit d’une histoire doctrinale mais aussi séculière. Cette contradiction est justifiée chez les ouailles comme la conciliation d’une volonté réformatrice avec celle de fédérer les fidèles de sa zone d’influence géographique traditionnellement sunnite. Mais exporté, cet argument dans les diaspora n’a donc a priori se trouve bien mis à défaut… ce pourrait être l’opportunité de cette voie particulière de l’Islam de résonner sans être dévoyée, ni foulée. Face à la possibilité d’une voie philosophique, dans des pays d’une très forte tradition en la matière, c’est toutefois l’argument des conservateurs qui lui est préféré et qui l’emporte par crainte chez eux que l’islam se dilue dans ces sociétés laïcisées. Sous couvert de conserver la cohésion de la communauté qui, si l’on écoute les prêcheurs, serait menacée de sédition, l’argument retenu se fait au détriment du message religieux, à la faveur d’un clivage culturel dogmatique justifié par le dogme du multiculturalisme parmi les partisans de la laïcité.

Une corrélation entre l’expansion du salafisme en Europe et l’immigration maghrébine ?

Enfin de compte, la fitna (la séparation) provient moins de l’herméneutique que du refus de dialoguer comme témoigne la sédition qui s’opère avec le takfirisme et l’intransigeance religieuse des groupes salafistes djihadistes qui atteint son apogée dans leur rivalité. Etonnamment, les discours sécuritaires dénoncent une radicalité semblable en Europe, y compris en France.

L’islam en France reste dans sa majorité adopté par filiation et très marginalement par conversion. Cependant, la majorité des convertis le sont dans l’Islam Salaf. Le reste de l’Europe n’est pas différent à cet égard tandis qu’il y a un essor du discours religieux moderne au Maghreb, où le salafisme est très marginal. Dans ces conditions, se pourrait-il qu’il y ait une corrélation entre l’expansion du salafisme en Europe et l’immigration maghrébine ?

Dans les premiers temps de leur installation dans ce pays d’accueil où ils apportèrent un islam inconnu des français, les premières générations d’immigrés maghrébins n’ont guère pu jouir d’un cadre religieux intellectuel. Avant la marche black-blanc-beurre, le culte musulman était remarquable par sa discrétion. Le mot d’ordre était l’intégration par l’assimilation ; s’il en était vrai des devoirs, dans un climat de xénophobie ambiante, il en était moins des droits surtout concernant la liberté de conscience, de culte et d’expression. Dans ces conditions, où chaque famille musulmane a un coran mais que l’arabe littéraire (qui n’est pas la langue maternelle des familles d’immigré et donc rarement maîtrisée parfaitement) se perd, le recul général de la pratique religieuse n’épargnait pas plus l’Islam que le catholicisme ou le judaïsme. De fait, de manière plutôt paradoxale, à mesure que les musulmans croissaient dans la population française, l’inculture de l’Islam aussi.

Lorsque l’on souffre d’être arabe alors qu’on est français, la religion peut apporter un marquage identitaire, ce qui peut expliquer sa recrudescence et d’opposer désormais “musulmans” contre “laïcs”. Mais dans un tel contexte d’inculture, la simplicité du littéralisme salafiste n’a pas de mal à prendre le pas sur les autres courants de l’Islam.

Pour ceux qui suivent le salafisme dans sa version déviante, l’Islam cesse pour eux d’être une voie spirituelle, il devient politique en conservant religieusement la même radicalité. La plus fidèle représentation projet social découlant de l’application littéraliste se reconnaît aujourd’hui dans l’Arabie Saoudite, véritable théocratie totalitaire. Le salafisme déviant, en respect de sa logique binaire qui seule peut s’accommoder du fanatisme, devient parti adverse dans ce “civilisation clash”. Le parti pris occidental du royaume wahhabite étant, pareille schizophrénie sociale engendre le pire : divers djihadismes terroristes dont DAESH, son Frankenstein comme son Mr Hide.

Le fanatisme qui n’est pas seulement le fruit de l’ignorante prétention au monopole de la vérité est de la responsabilité de tous ceux qui ont vocation à éduquer les générations victimes de la ghettoïsation comme de la blessure narcissique commune à tous les jeunes gens lorsque, au moment de leur socialisation politique, face à leur responsabilité, ils réalisent leur pusillanimité dans un monde sous l’influence d’un occident matérialiste, dépourvu d’idéalisme. Si ce ressentiment est compensable par un sentiment d’appartenance identitaire, il en incombe aux media. Chaque fois que l’on souffle sur les braises du conflit israélo-palestinien, chaque fois que, sur le terrain de la laïcité, le hijab ou les menus dans les cantines scolaires le transforment en celui de l’intifada dans la confusion irresponsable du politique et du religieux, la société leur renvoie de façon systématique et stygmatisante leur impuissance.

De même qu’elle peut être prêchée à l’endroit de l’éducation religieuse, l’ignorance s’instille par omission même parfois chez les plus partisans de la laïcité. Au lieu tenant d’une explication, l’absurdité s’installe dans la représentation de cette religion : irrationnelle, au rang des superstitions au lieu de la culture, au salafisme lui-même se conforme par contradiction rhétorique implicite à l’acculturation dont on l’accuse plutôt que de le récuser par le dialogue. Pourtant, quelques réflexes pédagogiques suffiraient à effacer une ignorance réciproque, démontré l’inanité de la différence. Qui se donne la peine aujourd’hui d’expliquer aux musulmans et non musulmans qu’à des prescriptions religieuses l’obéissance ne constitue pas sa raison? De par les occurrences du terme, la raison chère à la philosophie occidentale, occupe une place prépondérante dans le Coran, bien plus encore que d’”obéissance” ou de “soumission” dont certains prétendent qu’il en est le nom. Si avant tout il y a une explication logique (comme très souvent dans le Coran), que coûte-t-il de rappeler que par exemple, la prohibition de la viande de porc est due à une précaution sanitaire (risque de transmission de parasites) héritée d’il y a bien longtemps avant le temps du prophète et commun à toutes les religions du livre comme le montre le lévitique (11:7) et le deutéronome (14:8) où ces mêmes prescriptions alimentaires y figurent ? Ou encore tout simplement que la viande halal est issue d’un procédé, aujourd’hui obsolète qui vise à diminuer la souffrance animale et prévenir le périssement de la viande en limitant la quantité résiduelle de sang ? Qu’il y a une controverse en islam sur la nature et la fonction du « hidjab » (amulette, voile, rideau) en raison de la polysémie du mot ? Qui explique aux étymologistes hasardeux que “soumission” n’est aucunement le nom de l’Islam mais qu’en poussant un peu plus loin cet admirable élan de recherche linguistique, ils devraient plutôt traduire “islam” par “conversion” ? Que le plus grand des “djihads” est une quête spirituelle et non une profession de foi (dans tous les sens du termes) ?

Si l’on mettait autant d’énergie dans la pédagogie que dans la polémique dans les questions sociales qui touchent à l’Islam, sans doute que nous n’en serions pas à discuter de menus de substitution quand se font massacrer des innocents au nom falsifié de l’Islam Salaf.

Si cet effort pédagogique ne s’opère pas suffisamment bien dans le privé, comment pouvons-nous blâmer la proposition de Najat Vallaud Belkacem, ministre de l’éducation nationale, de faire entrer l’histoire de l’Islam dans les programmes scolaires ? À l’inverse comment, ne pas blâmer les propos de Robert Ménard, le maire de Béziers, qui condamne l’enseignement de l’arabe littéraire (“fusah”) dans le secondaire ?

Le salafisme est devenu le nom commun de deux espèces idéologiques différentes : l’Islam Salaf comme religion et son dérivé obscurantiste, un extrémisme religieux djihadiste. Malheureusement, pour beaucoup il est devenu le nom de la terreur. Il mérite donc bien que lui soit accordé la parole dans le débat public, à commencer par l’école et les media, car le dialogue commence par l’écoute simplement. Car, si comme disait Spinoza “l’affirmation d’une chose est la négation d’une autre”, ignorer les messages du salafisme, c’est tolérer l’ignorance et c’est cultiver la différence mais pire encore, c’est donner la la voie à ceux qui propagent la théorie du choc des civilisations.

Nicolas

À lire sur le sujet

• Dans les archives du Monde Diplomatique : “L’islam au pied de la lettre”, de Olivier Roy, avril 2002 et “Qu’est-ce que le salafisme” de Wendy Kristianasen, février 2008

• L’Orient XXI: http://orientxxi.info/magazine/redecouvrir-le-monde-arabe-a,0779

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