Le méta-journalisme, paradoxe du journalisme internet

Un tweet suffisant à déchaîner instantanément les passions sur internet, les rédactions sont en mal de scoop. Il y a bien longtemps que les agences de presse n’ont plus le monopole de l’information. Par ailleurs, il n’y a pas un sujet d’actualité dans un journal qui n’ait pas son équivalent gratuit sur internet traité avec une qualité au moins égale. Le journalisme traditionnel est-il devenu profane ? C’est ce qu’interroge le phénomène émergeant du méta-journalisme. À la rencontre de lecteurs assidus, de bloggers professionnels, d’associations, etc. plus militant, cette mutation web du journalisme n’est pour autant pas un proto-journalisme.

En m’interrogeant sur la qualification du travail que requiert l’écriture de cet article très spécifique dans sa recherche documentaire, je me suis dit que la formule qui correspondrait le mieux serait « méta-journalisme », puis en écrivant sur le sujet je me suis demandé si c’était vraiment à proprement parler un néologisme, si comme moi, l’évidence de la formule qui succède à celle du « data-journalisme » ne s’était pas imposée à d’autres. Il s’avère que le terme commence à fleurir sur internet. C’est ce qui est formidable (tout autant que périlleux pour le journalisme) depuis l’avènement d’internet : une requête dans un moteur de recherche et on accède à son actualité comme si l’information disposait d’une autonomie propre. Nos comportements sur internet sont en soi des phénomènes sociaux qui à cet égard constituent un sujet d’intérêt pour les journalistes et le leur n’y dérogeant pas, il convient ici de le regarder.

Puisqu’il se découvre lui-même, de façon autobiographique pourrions-nous dire, le méta-journalisme en est certainement a ses balbutiements ; preuve en est ici l’effort définitionnel et la maigre reconnaissance de cette terminologie qu’il n’a pas encore fait beaucoup d’émules. Mais il est amené à prendre une place substantielle dans le traitement de l’information du fait de sa surabondance, coproduite par les nouvelles techniques d’information et de communication (NTIC). A l’investigation de terrain semble se substituer de plus en plus place le recueil semi-automatique d’une information spontanément partagée par la veille active des flux RSS sur le web ou via les réseaux sociaux ou encore par d’autres journaux. La pratique est déjà très encrée dans la méthodologie actuelle. Mais l’on peut se demander à quoi bon rediffuser une information qui l’est déjà. N’y-a-t-il pas même, là, un danger à réitéré la diffusion d’une information donnée, issue d’une source atomisée (prise dans un agrégat infiniment grand) ? Il faut sans cesse interroger la fiabilité de l’information journalistique, la mettre en perspective dans son contexte, pour comprendre pourquoi et comment supplante-t-elle les autres, en comprendre les biais — nécessité qu’ACRIMED, qui en est un archétype, en a fait son crédo éditorial. Le méta-journaliste va même souvent au-delà du journalisme traditionnel en enquêtant sur la source et en se plongeant dans une presse scientifique pour la mettre en lumière plutôt que de recueillir directement la parole d’un spécialiste ultra-médiatisé. Se caractérisant par l’utilisation de sources majoritairement secondaires, c’est à dire des documents, interviews, bases de données en ligne ou de documents physiques déjà constitués, etc., internet infléchie sur l’actualité en douant l’information d’une inertie centripète.

Les IA de Google, Facebook, Twitter ont-ils rendu l’information autonome ?

Il est à supposer que ce phénomène devienne viral avec l’expansion de la couverture internet promise par les investissements d’opérateurs de télécommunication tels que Google avec son projet Loon ou la constellation géante de satellite One Web en préparation chez EADS pour le compte de Virgin. Il deviendra encore plus facile à tout à chacun de témoigner ou d’analyser directement et ainsi d’éviter le détournement de l’information. Or, on sait à quel point c’est un enjeu crucial dans une société de l’information où 90% des rédactions sont contrôlées par des conglomérats surpuissants.

Si l’on reconnait une fonction d’agenda (agenda-setting) aux media en ce qu’ils orientent notre intérêt vers certains enjeux, définissent un ordre de priorité comme l’ont montré les sociologues Mc Combs et Shaw, il y a un enjeu réel pour les éditorialistes à sonder les tendances. Or, avec les intelligences artificielles (IA) qu’emploient les moteurs de recherche pour analyser leurs incommensurables bases de données, les géants du web prédisent les tendances de nos centres d’intérêt et exercent une veille active sur nos comportements pour suggérer en retour d’une recherche affinée d’informations en permanence actualisées. Et si les rédactions s’en servaient, que resterait-il du métier de journaliste ?

En fait, c’est déjà le cas ! L’information crée de l’information et même s’auto-duplique grâce aux algorithmes. Dans ce contexte de réaction en chaîne, un sujet surexposé attire l’attention sur lui mais la détourne d’autre chose, renforçant ses biais ; c’est sur cela que le méta-journalisme s’attarde. Une définition répandue est que l’activité consisterait à écrire à propos des journalistes. Ce serait très réducteur. On peut admettre que le méta-journalisme puisse s’intéresser de près aux auteurs d’articles mais globalement, c’est la façon dont l’information délivrée est traitée, filtrée par les journalistes qui est au cœur de l’analyse pour la remettre dans une perspective critique. De fait le journalisme est plus que jamais un enjeu citoyen.

Que révèle de la méthodologie informationnelle cette nouvelle entrée dans le lexique journalistique ?

Dans le genre, le citizen journalism (journalisme citoyen) illustre donc une des potentialités du méta-journalisme comme alternative aux mass-media (qui privilégient un jargon angliciste !) mais surtout la crise que rencontre le modèle économique du journalisme traditionnel. Ce n’est pas la question de la dépendance envers des grands groupes qui met en péril la presse traditionnelle, mais plutôt le changement du rapport à l’information qu’a entrainé intrinsèquement la possibilité de production et reproduction gratuite de l’information. La publication sous licence Creative Common (développée avec un militantisme des défenseurs des droits et libertés d’internet, notamment par Lessig), totalement libre de droits, a complètement perturbé la hiérarchisation de l’information : l’abondance des publications traditionnelles autorise une reproduction positive et exponentielle de l’information en lui conférant une visibilité accrue au delà de la simple citation, de la référence des sources qu’elles constituent ou simplement de l’hypertextualité entre ces sites d’information. Les journaux traditionnels eux-mêmes ne résistent pas à cette méthode qu’ils sont forcés d’adopter par cette facilité dans l’accès et de la méthodologie de recherche et d’édition, mais aussi forcé par la concurrence de nouveaux acteurs des media venus d’autres institutions.

En effet, on peut trouver un traitement expert de l’actualité en marge des travaux universitaires, à l’instar de The Conversation (dont la version pilote française a été lancé cette année), ou de la recherche privée comme les blogs visant à promouvoir la notoriété de leur auteur dans le monde de l’entreprise. Face à ce traitement expert de l’actualité abondant sur la toile, ils ne peuvent à terme que se réfugier dans la niche du journalisme d’investigation ou dans leur capacité à hiérarchiser l’information. En fait, c’est cette qualité primordiale des rédactions qui donne encore un sens au journalisme professionnel, l’explosion de l’éditorialisme internet et du « Citizen Journalism » est un symptôme paradoxal de la crise de légitimité de ses institutions. La décentralisation de l’information conduit a une atomicité de son traitement qui la rend difficilement diffusable à grande échelle malgré la connectivité des réseaux. Ce site en témoigne : son audience (très faible !) est uniquement portée par la dynamique des réseaux et ne doit rien à son indexation par les moteurs de recherches. D’autre part, on peut se demander si la profusion des analyses critiques de l’actualité ne participe pas rétroactivement dans la presse traditionnelle à une éditorialité orientée sur le courant dominant (mainstream) ou au contraire à l’exacerbation du ton polémiste dans les media de masse.

On peut supposer que cette inquiétude est partagée par des journalistes, qui désireux de s’élever contre le maintream, de se défaire de l’autocensure qu’implique ce genre de rédaction, ou simplement leur précarité croissante, font qu’ils se prêtent à leur exercice favori dans des blogs, bref qu’ils font du méta-journalisme. Phénomène ironique, ces blogs sont très largement repris par ces journaux et composent un écosystème essentiel du journalisme contemporain à l’aire d’internet. On ne compte plus les blogs de collaborateurs extérieurs sur les sites des grands journaux pour apporter leur expertise sur les sujets complexes. Rien que pour le Groupe Le Monde, il n’y a pas moins d’une trentaine de blogs. Cela a l’avantage de confier le commentaire à des spécialistes d’un sujet en invitants les experts à prendre la plume plutôt qu’elle ne soit conservée entre les mains d’un journaliste d’une polyvalence profanatrice.

La presse traditionnelle doit-elle s’inquiéter de la concurrence numérique ou y voir une complémentarité ?

L’édition en ligne n’est donc pas un gage d’indépendance, mais la gratuité non plus. A cet égard, Mediapart ne manque pas souligner son militantisme pour la défense de l’indépendance la presse, évidemment payante. D’autres sociétés éditoriales comme Le Monde Diplomatique ont osé le bras de fer en confiant leur contrôle à une association de lecteur (Les Amis du Monde Diplomatique) et à un syndicat de journalistes lui permettant ainsi de donner librement la parole à des commentateurs de haute volée par le canal de ses blogs, créant une véritable synergie intellectuelle et militante avec la communauté scientifique car la clé du méta-journalisme c’est de provoquer le débat en toute indépendance. En témoigne l’initiative Attac, un collectif qui regroupe aux côtés de simples militants, des journalistes et des collaborateurs scientifiques (politologues, économistes, sociologues, géographes, juristes, etc. ) pour encourager le dialogue sur la taxation du capital sur les opérations financières (en cela, Piketty n’apportait rien de nouveau) et plus récemment la lutte contre l’application de traités multilatéraux transatlantiques (TAFTA) de dérèglement et de dérégulation des échanges commerciaux.

Toutefois, cette synergie a pourtant du mal à se structurer comme en témoigne les balbutiements des réseaux sociaux dédiés au journalisme. Il existe certes depuis 2013 un réseau social entièrement dédié aux journalistes — JOL Social, pour le nommer — mais il n’est pas un réseau social dédié au journalisme en ce qu’il est, hormis les écoles de journalisme, fermé aux lecteurs et tout autre tiers. Cette initiative ouvertement corporatiste ne semble d’ailleurs pas avoir rencontré un grand succès comme le montre son faible nombre de « followers » Twitter qui ne se compte que par centaine alors que ce dernier est justement une gageure de l’intérêt des journalistes. C’est à se demander si le méta-journalisme est voué à rester déstructuré en un réseau anarchique à l’image d’internet. Tout du moins, son dessein reste confidentiel. Peut-être s’en porte-t-il mieux ainsi comme le montre le réseau social Zinc, destiné à la veille d’information d’intérêt journalistique. Circonscrit à la sphère du journal Le Monde Diplomatique, il n’en reste pas moins un réseau social libre et ouvert. S’appuyant sur la plateforme du logiciel libre Seenthis, il fonctionne sur le modèle de Twitter en levant la limite de caractère. La communication s’en trouve hybridée en mêlant tous les tiers au prestigieux journal pour entrer plus en résonnance avec le grand public tout en préservant un cadre communautaire et fédérateur entre les lecteurs et contributeurs des media indépendants.

Il y a fort à parier que le méta-journalisme tende à se structurer autours de grands journaux, tant il participe au rayonnement réciproque du journal en tant que marque, et d’outil de promotion pour les méta-journalistes. Ainsi, la plupart propose un espace à leurs membres pour interagir avec les auteurs, voire de contribuer comme, par exemple, le Club Mediapart.

Paroxysme du méta-journalisme, Slate en est un exemple des plus illustratif de la dynamique des réseaux. Alors que ses sources sont secondaires puisqu’elles réutilisent quasi exclusivement des matériaux disponibles sur internet, le magazine connaît un succès qui lui donne l’envergure d’un mass-medium complètement autonome. S’imposant très rapidement comme N°1 du journalisme en ligne aux États-Unis, il s’est récemment exporté sur la formule d’un contenu éditorial éclectique basé sur l’analyse des tendances de ses abonnés et de l’intégration de leurs contributions (bien-sûr gratuite) et donc plus que jamais en déconcentrant le journalisme en dehors de ses institutions et réduisant ainsi le coût marginal du traitement de l’information. Il propose notamment une revue de presses des journaux institutionnels sur abonnement payant, et gratuitement des articles de blogs par ses contributeurs stars. Sa communication active vers les réseaux sociaux lui assure tout de même un excellent « feedback » qui contribue à une analyse qualitative lui permettant d’affiner l’analyse quantitative obtenue des données brutes que constituent chaque clic. Doué d’une hypertextualité de très forte densité dans ses articles, le site s’assure un bon référencement dans les résultats de recherches puisque les algorithmes jugent la qualité notamment en fonction de ce critère quantitatif et de la qualité des sites vers lesquels les liens redirigent. Très peu recité par d’autres rédactions ou par des sites que le moteur de recherche juge sérieux, cette tendance affecte la précédente. Ultra-connecté, gratuit, sa stratégie expansionniste est efficace car Slate a compris qu’agréger des lecteurs c’est agréger en même temps des contenus et de potentiels tiers. Cependant son format conditionné par l’impératif économique de tout grand groupe de presse reproduit paradoxalement les mêmes contenus mainstream avec une valeur ajoutée, pour le lecteur, marginale qui n’existe que grâce à sa gratuité et qui, au final, n’apporte qu’un maigre intérêt par rapport aux journaux traditionnels qui proposent eux aussi des contenus gratuits en marge de leur édition payante. Enfin de compte, Slate, en agrégeant leurs contenus comme matière première, amorce un mouvement centralisateur qui participe à la désuétude du modèle économique de la presse traditionnelle et les oblige à plus de spécification, à s’affranchir des canaux numériques qui donnent ce caractère centripète à l’information, caractère fatal. Mais cette injonction leur est impossible pour les raisons évoquées auparavant quant à la concurrence qu’ils subissent sur le plan de l’expertise. Ils sont par conséquent condamnés à survivre sur les fonds des holdings auxquels il appartiennent tant que le coût de leur lobbying sera rentable, en promouvant leur respectabilité souvent par une expression révérencieuse comme le montre l’ouvrage Les nouveau chiens de garde, de Serge Halimi.

Les media alternatifs sont donc appelés à jouer un plus grand rôle. La gratuité sollicitant aussi bien la résistance des journalistes que le militantisme de leurs lecteurs, la barrière entre journalisme citoyen et rédaction professionnelle devrait continuer à s’amoindrir. Le journalisme devient l’affaire de communautés informées ultra-connectées où la distinction entre lecteur et auteur perdra sens au profit d’une activité citoyenne de veille informationnelle mobilisée contre l’apathie des masses, endormies par les mass-media. Prototype de cet éditorialisme activiste, puisque cette association est par nature pleinement intégrée dans l’univers internet, La Quadrature du Net qui défend les libertés individuelles dans le champ d’internet, notamment le partage de la culture et des connaissances, en incarne l’avant garde. Ses analyses et propositions formulées collaborativement sur l’actualité sont des références reprises par les plus grands journaux qui les citent régulièrement. L’association qui n’hésite pas à monter au créneau judiciaire, force même l’admiration du gouvernement. Aurélie Filippetti a d’ailleurs tenter (en vain) d’intégrer certaines de leurs recommandations dans son dernier projet de loi dans un esprit de compromis. À noter que l’association est membre partenaire du réseau Zinc — de même en est-il d’Orient XXI, groupement de spécialistes (journalistes et chercheurs) du monde arabo-musulman et plus largement de l’Orient qui militent pour offrir une grille de lecture anti-manichéenne de l’actualité sur ce sujet. Gratuit et indépendant, sa qualité de rédaction le situe parmi les journaux les plus sérieux dès son lancement en 2013. Ce phénomène rappelle combien internet est un espace dont la liberté est à préserver et que l’expression dont il peut en découler peut encore perpétuer le journalisme comme un projet citoyen. Heureusement ou non, il montre aussi qu’être citoyen c’est être militant.

Réagir sur le monde sans pour autant bouger de chez soi plus que son lecteur… on aurait envie de dire que le méta-journalisme est un journalisme de chambre (ou de garage comme se surnomment les fondateurs de la Quadrature). Pourtant, l’originalité qu’il ne prend pas des sources documentaires se compense dans celle du point de vue, de l’analyse, de l’écriture desquels semblent démordre les mass-media qui s’inscrivent dans le journalisme traditionnel. Attaché à un tissu informel et fortement décentralisé, il prend place dans un créneau éditorial hybride entre celui des blogs et du journalisme institutionnel autour duquel il gravite. Mais c’est surtout un journalisme d’outsiders, dont l’intérêt est que son insoumission aux logiques éditorialistes apporte une complémentarité d’analyse. Ce nouvel écosystème internet du journalisme a permis à ce dernier de se transcender vers une plus grande conscience de lui-même. En somme le méta-journalisme est l’émanence d’un journalisme réflexif dont tout l’enjeu est d’opérer une structuration plus centralisée, trouver une trajectoire plus orbitale dans les galaxies de l’univers internet qui poursuit son inlassable expansion. Dedans, une constellation brille plus que les autres : le journalisme citoyen, soit gratuit et indépendant, seul salut pour un journalisme de résistance.

Nicolas