Sous le voile du féminisme : le machisme

Si vous demandiez son avis personnel à un Sheikh s’il est bien pour une femme de porter le voile, en présumant un jugement de valeur personnel, il vous répondrait qu’il est mieux pour toute femme de le porter. Si vous lui demandiez, toujours sans considération religieuse, s’il le recommanderait aux hommes, que vous répondrait-il ?

Partant de cette question triviale, contrastent deux thèmes antipolaires du féminisme : l’égalitarisme et l’affirmation du genre. Par sa décontraction sur le thème et sa position péremptoire, l’Islam, dans son empire, tendrait à prouver que le féminisme soit intrinsèquement machiste, réalisant un tour de force contre le prétendu monopole de la critique rationnelle occidentale.

Chose formidable dans l’Islam, la question de l’identité sexuelle et du genre est traitée sans équivoque possible sous l’angle patriarcal : homme et femme doivent se reconnaître par des attributs exclusifs à leur genre, un rôle : un costume. On convient dans la société occidentale qu’une attitude viriliste, soit qui consiste à faire ostentation des attributs qui sont reconnus comme étant ceux de l’homme, est machiste ; dans le monde des hommes, affirmer son statut en bombant son torse poilu et se parant d’une peau de lion à la façon d’Hercule donne assurément à rire. De là, il apparaît tout de même surprenant que des féministes s’opposent à la communauté musulmane en affirmant que la femme devrait pouvoir se tailler et coudre des jupes aussi étroites que leurs décolletés sont larges, ou désormais passer au moins autant de temps à les chercher et les essayer entre les murs et vitrines des enseignes labyrinthiques des grands temples de la consommation moderne, ou de redessiner son visage à coup de brosses à mascara, d’enduits pigmentés — autant de temps qu’il faut à l’homo virilus pour exercer ses muscles jusqu’à usurper l’apparat du labeur sculpté chez le maçon ou autre travailleur de force. Pourtant, ce sont bien des militants qui se revendiquent du féminisme qui s’égosillent à faire valoir ce machisme au nom du refus de l’assujettion prétendue qu’impliquerait le port du voile.

De quel combat, le féminisme est-il le nom ?

Pour les vociféreuses (rarement dans les media l’on entend filtrer la voix des hommes féministes) des foires médiatiques que sont les plateaux télé et les blogs partagés entre les catégories réactionnaires ou ultra-gauchistes totalitaires avec la seule valeur ajoutée, par rapport à Égalité et Réconciliation (le site d’Alain Soral), de travestir leur xénonophobie patente en “aspiration à la laïcité”, procédé plus discret et sexy, même si moins rassembleur que la lutte contre l’ennemi très commun qui porte le projet millénariste des sages de Sion, décomplexer la rhétorique raciste leur est cependant préjudiciable à leur cause.

Pour elles, la femme musulmane ne doit pas être l’égale de l’homme mais l’égal de la femme occidentale. Ce qu’on leur reproche surtout c’est de ne pas montrer au premier regard la marque de son assimilation occidentale. Pourtant mieux que ces prétendues féministes, elles revendiquent et demandent à ce que leur soit reconnu l’effectivité de leur droits et libertés les plus souverains de conscience et de confession, pour lequel les féministes d’autrefois se sont battues.

Tant que des « magazines féminins » (comme s’il étaient des sujets qui par essence revenaient aux femmes) n’auront pas fini de propager cette propagande nauséabonde, on enclavera sous couvert de modernité la femme dans un rôle réducteur. Il faut déplorer que la presse qui se porte le mieux est pourtant cette soi-disant presse féminine dont généralement plus d’une page sur deux lui permettent de tirer d’excellentes recettes publicitaires et d’accaparer proportionnellement les aides à la presse. Le plus malheureux c’est que ce consumérisme du féminin s’exporte. Vous entendrez en langue française sur les ondes radio une exhortation des femmes au Liban (où le discours n’a pas la pudeur complexée de la France) à devenir moderne en leur révélant les secrets dans un numéro « spécial France ». Paradoxalement, c’est ce consumérisme du féminin qui renforce l’ostentation du foulard chez les musulmanes pour se prémunir de la vulgarité que la plupart perçoivent de l’exhibitionnisme occidental, contradictoire à la vertu cardinale de l’Islam qu’est la pudeur. Plongez dans les archives visuelles datant d’un demi siècle en arrière jusqu’à aujourd’hui et vous verrez combien le port du hijab s’est radicalisé. Il y a 50 ans, aucune femme ne portait de voile intégral et peu portait tout simplement un foulard car il ne faisait pas partie de la tenue traditionnelle. C’est le discours wahhabite pétri d’anti-occidentalisme qui l’a diffusé au monde musulman plein de ressentiment anti-colonial au moyen des pétrodollars en exerçant son lobby dans les mosquées sunnites. Aujourd’hui, il n’y a pas un discours musulman sur le hidjab qui ne dénonce les clip vidéo de chanteuses ultra-sexy, la nudité de la publicité et bien évidemment les couvertures de magazine féminin. Il y a fort à parier que 50 ans en arrière, les arguments devaient avoir plus de teneur spirituelle dans la bouche des imams.

Les disciples de Caroline Fourest et autres Clémentine Autain (des femmes respectables à bien d’autres égards) visiblement n’ont pas compris que le féminisme en France n’est pas le même que dans les pays musulmans, que porter le voile n’est pas la même chose que porter un brassard avec la svastika. Le féminisme est pluriel. Chaque combat n’est pertinent que dans son contexte social. Assurément le combat des « fourestistes » (comme certains les appellent déjà) n’est que la transposition de la thématique du choc des civilisations dans le champ de mars, et pourtant trivial, de l’apparence vestimentaire par les féministes, autrefois laissés aux recteurs d’académie sous le nom de laïcité ou encore de sécurité chez les parlementaires réactionnaires.

Quand, dans bien des pays musulmans, les femmes se voient souvent imposés le port du voile qu’elles souhaitent retirer comme un geste d’émancipation, il faut bien se rappeler qu’en France les femmes, elles, sont déjà émancipées depuis longtemps. Par conséquent, il faudrait plutôt se demander si, de même que le voile en Orient est une marque distinctive de féminité, celles-ci ne sont pas les seules facteurs de rémanence de l’incursion pernicieuse de la discrimination dans nos mœurs à l’instar du virilisme caricatural dans son attachement à l’archaïsme de la galanterie. C’est à se demander si le féminisme « laïc » n’est pas le pendant machiste du féminisme.

Heureusement le féminisme n’est pas réductible à la question de l’apparence, il est un combat sans genre pour l’égalité des traitements contre la discrimination du genre, il est moins le nom d’une résistance dans le rapport de force patriarcal qu’une lutte pédagogique pour faire entendre que l’humanité ne compte pas deux espèces rigoureusement différentes sur le plan anthropologique partagés entre « sapiens virilis » et « sapiens famines » ; en conséquence que toute affaire de discrimination est un phénomène moral en correspondance d’une culture donnée.

Les militants du féminisme musulman de France qui revendiquent le port du voile ont donc de commun avec leurs adversaires de prôner l’affirmation de la féminité comme reconnaissance de l’égalité des statuts homme-femme mais malheureusement partagent le même tabou sur l’entretien d’une distinction des genres, de l’androgyne et de ce qui touche à l’identité sexuelle qu’il laisse en creux. Plutôt que de se quereller en diatribes improductives qui ne conduisent à rien d’autre que la sédition du féminisme faisant des théories surannées de Samuel Huntington une prophétie auto-réalisatrice, elles pourraient dépasser le stade du féminisme superficiel pour traiter du fond égalitariste, notamment en s’attaquant à la question du machisme le plus virulent qu’est l’homophobie d’autant plus que, en la matière, certains discours islamiques parfois prêchés dans nos mosquées ne sont pas exempts de responsabilité ; un combat duquel la légitimité de leur concertation en feraient les pourfendeurs désignés dans la France contemporaine. Espérons que l’affirmation de l’identité personnelle finisse par se manifester autrement dans l’espace public où paradoxalement toute revendication marginale, si particulière qu’elle soit, s’interprète comme un acte identitaire, car malheureusement sous ses habits mobilisateurs sont usurpées des voix nues qui, lorsque laissées à la rue, se radicalisent.

Nicolas

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