Sympathy for the Devil — in Jordan!

# Immersion dans le champ de bataille de la nouvelle géostratégie moderne, où les services d’intelligence stratégique incubent les soft-powers occidentaux à côté du djihadisme.

Ici, à Ma’an, ville puritaine 100% salafiste, où le diable se fait remarquer pour son goût de l’éclectisme, catalyse dans sa société tous les mouvements géostratégiques mis en œuvre au Moyen-Orient. Je me suis introduit dans le foyer infernal du djihadisme jordanien !

Sur la route qui relie Amman, la capital au sud de la frontière syrienne, et Aqaba, cité balnéaire au creux d’un golf conduisant à la mer rouge, porte jordanienne de l’Arabie Saoudite et de l’Egypte, Ma’an est une étape stratégique pour toute organisation islamiste armée. Faisant couler beaucoup d’encre sur elle, Ma’an est la tâche noire du pays. Délaissée par l’État, pourtant très fort, capable d’y installer un centre de renseignement plutôt que de pourvoir à de réels projets de développement, la rancœur est forte, égale au sentiment d’injustice partagé. Les citoyens de la ville de Ma’an, reconnus pour leur tempérament rebelle, trouvent séduisant, à certains égards, le discours de l’État Islamique qui a décidé de faire de la Jordanie sa prochaine cible, au détriment du front Al-Nosra. L’État jordanien, dont le département d’intelligence (General Intelligency Directorate, abrégé GID) n’a au Moyen-Orient d’égal que le Mossad, qui joue un rôle prépondérant dans l’administration du pays, a décidé de tourner cette situation à son avantage au détriment de ces citoyens. Tout ceci pourrait rester anecdotique si la Jordanie n’était pas l’arrière camp stratégique des opérations internationales menées dans les guerres contre la terreur et les régimes répressifs du Moyen-Orient ainsi que le principal pays d’accueil de ses réfugiés.

Les conséquences de la trahison du pacte d’alliance pour la création d’un état panarabe par l’application des accords secrets Sykes-Picot de 1922 qui régissent le partage de la région par les vainqueurs de la 1ère guerre mondiale, sont rémanentes dans le discours salafiste qui n’hésite pas à accuser les régimes d’illégitimes et fondés sur la connivence occidentale de quelques tribus arabes. En même temps qu’un rejet de la présence occidentale, ils revendiquent un panarabisme.

Dire que le salafisme est ici prégnant est un euphémisme. Son empreinte est aisée à reconnaitre en se tenant dans la ville car les plus fervents d’entre eux se distinguent physiquement par leur quête de l’authenticité identitaire du prophète. Concrètement, cela se traduit par un mimétisme esthétique pour le prophète (habillement, barbe des cheikhs) et un fort attachement traditionnel dans les comportements au quotidien : posture assise particulière, manger avec ses mains, privilégier le bâtonnet de siwak à la brosse à dent, la liste est longue. Ce mimétisme massif est paradoxal car si le titre commun de cheikh (ambivalent car il désigne aussi la qualité de prêcheur reconnu) qu’il confère est prestigieux, toute représentation du prophète étant prohibée comme l’ont rappelé tragiquement le dernier attentat contre la rédaction de Charlie Hebdo.

Une grande ferveur religieuse

Le salafisme étant une mouvance islamique ultra-orthodoxe et rigoriste, son expression politique situe le mouvement à l’extrême droite dans le Moyen-Orient sunnite à l’exception de l’Arabie Saoudite puisque ce pays est en pratique une théocratie wahhabite, courant parent du salafisme dont la distinction s’opère plus sur le plan politique que conceptuel. D’ailleurs cette distinction est si ténue que Ryad le soutient en dehors de ses frontières, allant jusqu’à l’armer comme en témoigne son Frankenstein aujourd’hui dédaigneusement appelé par l’acronyme arabe « daech ».

Plus dangereusement, il s’observe par une affirmation subversive parfois violente à l’égard des institutions nationales qu’il associe (à juste titre) comme corolaires de l’occident comme en témoignent les drapeaux noirs du salafisme djihadiste aux côtés de ceux de l’Arabie Saoudite brandis lors d’émeutes épisodiques de Ma’an depuis les années 80 jusqu’à aujourd’hui en manifestation contre l’aide du FMI.

Dans un pays où l’Islam salafiste est prégnant, conjuguez cette défiance avec une alternative politique islamiste radicale et un goût prononcé pour les armes, vous obtenez le terreau fertile pour l’influence du salafisme djihadiste d’Al-Qaeda (“la base “) via son front Al-Nosra (“la victoire”) qui même si elle est en perte de vitesse face à l’épouvantail médiatique Daesh, reste l’organisation djihadiste locale préférée (observez l’ironie des noms).

Ainsi, Mohammad al Shalabi dit Abu Sayyaf (à ne pas confondre avec le groupe indonésien) s’il était autrefois chef d’une branche d’un réseau djihadiste armé, aujourd’hui retraité de force après son incarcération, il reste un militant politique incontournable, réputé pour sa véhémence. Pourtant, le chef de fil du Mouvement Salafiste Jihadiste Jordanien (MSJ), emprisonné pour son rôle dans les émeutes, doit aujourd’hui sa liberté depuis 2011 d’encourager les jeunes du coin à partir au Djihad (ce dont il se vante ouvertement) à la magnanimité de l’État qui a mué sa peine de mort en peine de prison à vie pour finalement le rendre après dix années à la société civile. Personne ne trouve rien d’étonnant à cela ?

C’est à se demander si, comme l’affirment les media, la menace est réelle. En effet, aucun attentat n’a jamais été recensé dans la ville, la violence n’a jamais dépassé le niveau de la tentative d’intimidation. Suite à des bavures policières qui ont conduit à la mort d’un citoyen, on a observé le criblage de murs au gros calibre ou des départs de feu volontaire dans des zones inoccupées à défaut de ne pouvoir s’en prendre aux poubelles qui brûlent déjà à cause des coffee-shops qui y déchargent leur charbon ardent, ni au reste des infrastructures publiques puisqu’elles sont inexistantes ! La violence est aussi rare que les abris-bus ici, à Ma’an, où règne une grande ferveur religieuse. C’est normal quand on sait que la piété est un excellent rempart contre la déviance d’autant plus dans une société tribale où il y a, par nature, une « solidarité organique » pour reprendre la terminologie wébérienne… ou peut-être tout simplement parce qu’ici la loi coranique est plus observée que la loi civile et, qu’en conséquence, l’alcool (ou autres drogues), qui n’est pas un moindre facteur, est strictement « harram » !

On s’y sent mille fois plus en sécurité qu’en France, j’en témoigne encore. Durant mon séjour de 45 jours à Ma’an, j’ai bien recensé une démonstration de virilité qui a conduit les deux parties au poste de police puis une semaine à l’hôpital de Pétra mais finalement aucun n’a porté plainte pour coup et blessure ; pour cause : les blessures accusées étaient des griffures superficielles ! Aller jusqu’à Pétra pour si peu… le motif devait surtout être la visite d’un des plus magnifiques des trésors antiques comptés au patrimoine de l’humanité… et pour moi l’occasion de le souligner!

Avec l’incroyable faune touristique à moins d’une heure de Ma’an, et le gisement d’enlèvements possibles qu’il représente pour une organisation terroriste, il y a fort à douter du fondement d’un réel état d’insécurité.

Il y a un brouillage médiatique indéniable sur l’affiliation au salafisme djihadiste. Alors que les journaux brandissent la menace de Daech sur la Jordanie (titres de journaux) en décrivant Ma’an comme la porte d’entrée du califat, les partisans locaux sont très minoritaires et « aucune affiliation au groupe État islamique n’a été revendiquée lors des émeutes et manifestations. » confie un journaliste local. Les revendications sont avant tout subversives avant d’être djihadistes. Le nom de Daesh est employé par provocation dans une tentative sournoise de s’affirmer en opposition aux autorités. « Le facteur tribal dans les conflits a été atténué au profit de la relation entre le salafisme et le péril insurrectionnel qu’il pourrait susciter». Les media exacerbent l’association du salafisme extrémiste à l’opposition populaire locale contre l’empire d’un État pro-occidental. Pour suppléer pacifiquement à son action coercitive contre les tribus indisciplinées de Ma’an, l’État ferait-il le pari de créer une cohésion dans l’opinion nationale par une coalition contre une menace de l’intérieur ?

La méfiance est de mise…

Quant aux armes brandies, alors que bien des habitants de cette ville y seraient favorables, l’État policier n’a jamais désarmé la population locale. Apprenez que les porter pour nombre d’entre eux c’est simplement l’expression matérielle et symbolique de leur fierté renforcée par l’apparence audacieuse de pareille exception culturelle. Les habitants fiers de leur identité bédouine aiment à les sortir en toute occasion. Il n’y a pas un soir sans qu’une célébration (mariage, naissance, diplôme, etc.) ne s’accompagne d’une parade dans le centre-ville aux sons des salves de kalachnikovs et autres armes automatiques fétichisée des habitants, de même qu’ils trompent leur ennui en s’amusant dans les rues au volant de leur véhicule. En dehors des nombreux coffee-shops, il n’y a absolument aucun lieu de vie distrayant. La ville est d’un ennui tel que je pardonne volontiers aux habitants de désagrémenter mes nuits à coups de frein à main et de feu !

Bref, il y a manifestement un contrôle médiatique par la désinformation et la propagande. En fait, la déformation n’intervient que peu dans cette communication élaborée si bien qu’on ne peut pas démentir l’information officielle, mais la propension à l’amalgame de l’opinion publique suffit à faire le gros du travail.

Il faut se rendre sur place pour apprécier cette réalité bien loin d’afficher un État Islamique menaçant. C’est tout juste si les partisans du MSJ, présenté (à tord) par les media comme une souche dormante de Daesh, certes virulent mais qui n’en reste pas moins un groupe politique, osent effrayer les méchants occidentaux.

Preuve en est ma récente aventure survenue durant mon séjour à Ma’an. Des officiers de police m’ont conduit à la station de police (et centre de renseignement du gouvernorat) après cette petite visite de courtoisie (mentionné dessus), on m’a expliqué que leurs services seraient soucieux de ma protection après une plainte déposée contre moi ! En principe quand une plainte est déposée, la suspicion s’oriente contre l’accusé pas contre le plaignant sauf que c’est ce qui est bel et bien arrivé, le dépositaire de la plainte me soutient corps et armes ! La plainte était plus qu’à l’évidence basée sur des faits infondés et injustifiés si bien qu’on ne m’a même pas invité à argumenter ma défense ! La police ne m’a même pas dit quelles étaient les circonstances de cette accusation. D’après eux, le plaignant serait relié au MSJ. Il s’agirait d’une tentative d’intimidation pour me faire tomber en disgrâce et quitter la ville. Le niveau de désespoir d’une aussi anecdotique tentative en dirait long sur le niveau de contrôle qu’ont les autorités sur le mouvement djihadiste. Tout le monde ici, y compris la police qui se porte entièrement garante de ma sécurité, contrairement au reste du pays, m’a assuré que l’on ne toucherait pas à un de mes cheveux. Conviction pour moi en est faite !

Mais quel était l’intérêt de me parler de ceci s’il n’y a aucune poursuite judiciaire ? Et puis cette convocation suit directement, au jour près, ma visite à l’ambassade de France où j’ai éprouvé l’inconfort de révéler que j’habitais à ce moment-ci la « dangereuse ville de Ma’an » alors que je venais demander des interviews pour écrire quelques papiers sur le rôle de l’aide internationale dans le pays.

Si rien ne prouve le fondement des allégations qui me sont rapportées par les inspecteurs de police, rien ne prouve non plus que leur report soit authentique et que ces allégations ne soient pas utilisées comme prétexte pour mieux connaître mes intentions et relations (longtemps questionnées) avec les habitants et me dissuader de me frotter à certains d’entre eux. Je dois avouer que dans un premier temps, ils ont réussi à susciter chez moi un état de confusion en instillant un réel sentiment de peur par la croyance d’une persécution virtuelle.

A vrai dire, la menace sécuritaire intérieure n’est pas réelle, l’État conforte artificiellement la diffusion du discours djihadiste. En lui laissant le terrain libre par le retrait des patrouilles de police mais en l’institutionnalisant (le MSJ en est un bon exemple) et en le surveillant de très près, l’État tient entièrement la situation sous contrôle. Sans aller dans le fantasme, il pourrait ainsi conserver une écoute sur l’activité souterraine, ici très développée, et, avec, une veille active sur les mouvements d’organisations terroristes transfrontalières que sont Al-Nosra et Daech, pour ne citer que les plus connues, dont le discours trouve une congruence sémantique chez les plus anti-américains.

Apprenez ainsi quelques mots d’arabe et vous pourriez aussi apprendre, lors d’un prêche, comment le « shaitan » américain pervertit les âmes impressionnables. Ainsi, USAID qui soutient le développement local, mènerait un dessein secret sous son apparence bienveillante. Une thèse largement diffusée par les chefs de tribus locales les plus remontés contre les autorités. Parmi eux, encore une fois Abu Sayyaf; présumement impliqué dans l’assassinat à Amman de Laurence Folley alors directeur de l’organisation de l’agence des Etats-Unis pour le développement international USAID, objet de nombreuses polémiques. Soupçonnée d’être un organe parmi la partie émergée institutionnelle d’une stratégie mise en œuvre par la CIA (De Santiago à Caracas, la main noire de Washington, Le monde Diplomatique de juin 2015), elle fait l’objet de vives critiques chez les plus anti-américains.

Si elle constitue une diplomatie de terrain des plus efficaces comme en témoigne un bon nombre de laudateurs parmi les habitants, l’organisation d’aide au développement, me confie une de mes étudiantes, aurait pour vocation « d’occidentaliser les bédouins les plus récalcitrants ». Au-delà de l’exemplarité de mise en œuvre du concept de soft-power forgé par Nye, qui s’illustre dans la méfiance à l’égard des organisations gouvernementales, le soft-power occidental des ONG est lui aussi accusé ! Tout de même, on ne peut pas empêcher aux volontaires de l’aide internationale de vouloir transmettre une bonne image de chez eux ! On connaissait l’ubiquité discursive du diable, mais ce n’est là que le prologue.

L’État aussi est de connivence chuchote-t-on. Le diable a les oreilles longues ; on me confie que « parler en mal du gouvernement, c’est risquer de se voir refuser un emploi ». On peut s’en faire une idée simple de la conscientisation d’une telle surveillance rien qu’en marchant dans la rue. Vous trouverez certes les portraits du roi actuel Abdallah II en grand format sur tous les bâtiments publics mais également aux côtés des enseignes privées parfois avec toute la déclinaison dynastique hachémite en fronton d’une boutique. Chacun y va de sa propagande pour se tenir au-dessus de tout soupçon.

La méfiance serait aussi de mise chez l’employeur si bien qu’elle irait jusqu’à conduire informellement le Curriculum Vitae du postulant jusque dans les offices de l’omnipotent Moukhabarat nom vernaculaire du GID, dont il apparait très vraisemblable qu’il soit un relai de la CIA, surtout depuis que leur lien fut surexposée médiatiquement lors de l’attentat suicide conduit par un agent double jordanien contre la CIA en Afghanistan et revendiqué par Al-Qaeda en janvier 2010.

Toutes ces messes basses ne sont toutefois pas qu’une extrapolation de la réalité. Retranchés dans une immense station, vous ne verrez aucun policier dans les rues alors qu’ils sont omniprésents et surarmés partout ailleurs dans le reste du pays. A la place, vous constaterez que le service de renseignement (il en est implanté dans chaque ville) est extrêmement actif dans cette ville de moins de 40 000 habitants. Après, l’épisode du “septembre noir” , apogée de la guerre intestine entre palestiniens et jordaniens dans les années 70, le Mukhabarat s’est érigé comme seul outil administratif efficace pour faire appliquer la politique intérieure.

Pour ma part, (malgré avoir signalé mon lieu de domiciliation à Amman) comme je le disais plus haut, je l’ai vérifié en découvrant les autorités m’ont retrouvé et m’ont attendu à Ma’an sur mon lieu de travail (par ailleurs non déclaré) à mon heure supposée d’arrivée, pour m’interroger sur les motifs de ma présence.

Cette omniprésence du nez de de l’État dans les affaires privées pousse à l’analogie orwelienne et il n’en faut pas plus aux salafistes pour accuser l’État de contrôle les foules en vue de les plier au modèle occidental. Rien est plus sûr à vrai dire, seulement le discours étant tenu par les extrémistes, il s’en trouve de fait décrédibilisé par une large partie de la population. Cette entreprise de décrédibilisation du discours des salafistes extrémistes est au centre de la stratégie sécuritaire mais aussi politique comme nous le verrons par la suite.

Dans un article du Monde Diplomatique de Juin 2015, (Une obsession du monde arabe par Akram Belkaïd) un analyste du Centre des études politiques et stratégiques d’Al-Ahram au Caire explique que « les services de sécurité influent sur l’opinion publique par la diffusion continuelle de rumeurs ». Les lancer « dans les cafés et dans la rue » suffit à ce que « ces rumeurs confortent une certaine manière de voir le monde et renforcent tout ce qui plaide pour l’existence de complots. C’est une constante arabe. » De même à Ma’an vous entendrez partout dire que ce sont les Etats-Unis et Israël qui stigmatisent la ville puritaine pour jeter l’opprobre sur sa piété « salaf ».

Intégrer la Jordanie dans une dynamique internationale

De nombreux rapports, loin d’être fantaisistes, proposent comme seule remédiation à cette instabilité, le développement économique local. Pourtant dans les bureaux de la municipalité l’on s’affaire plus à boire le thé que de se pencher sur les soucis des administrés. En fait, ce que l’on pourrait prendre pour de la corruption (sport national) par l’entretien d’emplois fictifs, n’est pas autre chose qu’une présence figurative en vue de conserver les maigres crédits alloués, qui ne permettent guère de marge d’action, dans l’attente incrédule d’un soutien de l’État comme en témoignent ouvertement les employés municipaux.

A la place, l’administration territoriale s’en remet aux organisations internationales à but lucratif ou non pour opérer une activité minimale ainsi qu’aux fonds tels que ceux alloués par l’USAID pour créer de l’emploi privé dans le gouvernorat. Il faut souligner que l’Etat œuvre au travers de JEDCO, un consortium privé-public, au développement économique financé à 65% (soit 75 millions d’euros) par les aides européennes, utilise les subsides publics, il ne tire aucun intérêt des prêts qu’il octroie uniquement aux ressortissants nationaux. Malgré cet évangélisme étatique et international au secours de Ma’an, toute la valeur ajoutée créée dans l’économie du gouvernorat provient, à son grand désarroi, d’entreprises internationales comme l’a souligné Hana Uraidi. Le PDG de JEDCO dont il faut souligner qu’il est une femme, s’était exprimée en ces termes lors d’une réunion privée (dans laquelle je me suis infiltré) entre les acteurs économiques locaux visant à valoriser la zone économique spéciale de Ma’an. Face aux maigres entreprises jordaniennes qui s’installent timidement dans la zone franche de Ma’an, le développement tentaculaire de groupe comme le bétonneur Lafarge en est une bonne illustration.

L’État, perçu comme un acteur central dans la lutte contre daesh, s’il contribue à créer cette agitation, se devait justement bien pour en tirer quelque parti ; ainsi il interpelle plus encore l’aide internationale déjà très présente dans le plus gros bassin d’accueil de réfugié de la région (plus de 700 000 d’après le UNHCR) en brandissant la menace interne d’un Etat Islamique. Mais ne vous y trompez pas, cela serait peut-être moins pour en tirer une rente, comme en sont persuadés les habitants de Ma’an, que pour amadouer l’opinion publique nationale qui y voit dans ce flot sincère d’organisation occidentale venue en solidarité, la manifestation providentielle de l’Occident. Les réfugiés constitueraient autant de relais du soft-power occidental dans les pays d’émigration voisins.

Cette opération s’avère nécessaire pour intégrer la Jordanie dans une dynamique économique internationale alors qu’une large frange de la population provinciale tient l’Occident en horreur en raison du souvenir colonial ainsi que pour son ingérence sans commune mesure par ailleurs dans le monde (je ne sais pas quel anniversaire ils fêtaient, mais j’ai pu observer une certaine allégresse ce 11 septembre dernier !). D’après un mémo (révélé par Nafeez Ahmed) du UK Foreign & Commonwealth Office (FCO) of Middle East and North Africa, l’Initiative pour la Transparence des Industries Extractrices (EITI en anglais), « améliore la gouvernance, aide au développement et participe à niveler le terrain pour les investisseurs ». On perçoit d’autant mieux les efforts néo-coloniaux pour imposer le libéralisme économique quand on regarde pourquoi Edward Oaken qui a quitté ses fonctions de directeur du FCO pour prendre le poste d’ambassadeur du Royaume-Uni à Amman en Février, cumule les visites de courtoisie avec les pays voisins en même temps que les dîners avec les compagnies pétrolières.

Il est de notoriété publique que l’État jordanien cultive de très bonnes relations avec les Etats-Unis. Comme l’Arabie Saoudite, depuis les années 80, il s’est converti au libéralisme, à l’économie de marché et accélère la marche depuis que le roi Hussein a abdiqué en 1999 en faveur de son fils Abdallah II. C’est même l’histoire d’un mariage étonnant entre les descendants du prophète (la dynastie Hachémite s’en réclame) et l’Occident depuis le mandat britannique qui aujourd’hui se concrétise pour intégrer une nation (principalement salafiste) dans les institutions internationales. Le roi qui suscite même des standing ovations au Parlement Européen (avril 2012) puis dernièrement le 10 du mois de mars de cette année (2015). Le prince Zeid n’est pas en reste, représentant des Droits de l’Hommes à l’Organisation des Nations Unis depuis 2012, son engagement mondial est unanimement reconnu malgré la critique populaire par ses compatriotes pour sa condamnation de l’homophobie.

Un mariage qui s’illustre même au sens premier du terme puisque le roi Hussein a épousé tour à tour une anglaise et une américaine. Pour le reste, tous les membres de la famille royale ont poursuivi une partie de leur éducation en Angleterre et aux Etats-Unis, y compris la reine actuelle Rania, née palestinienne. Les descendants du prophète envoient des messages (d’amour de l’occident) forts à leurs sujets !

Malgré les efforts pour attirer les compagnies occidentales qui ont donc le champ libre pour opérer dans le plus gros gouvernorat du royaume en terme de superficie, il n’y a pas encore foule. Difficile en même temps de faire de la promotion fiscale si d’autre part on vante l’insécurité de Ma’an ! Tous les rapports, qui préconisent un développement économique, agités aux nez des pays occidentaux pour lutter contre l’instabilité sociale, sont autant d’éventails qui n’ont pas fini de brasser contre une tempête de sable.

Jouer un rôle important dans la construction d’un État Palestinien

Pour les Etats-Unis, bien qu’à relativiser au regard du rapprochement avec l’Iran, l’effectivité de alliance jordanienne parachève sa stratégie d’alliance pro-sunnite pour rompre un peu plus avec le diable israélien. Alors qu’Obama a claqué la porte à Benyamin Netanyahou à sa sortie du Congrès américain où il s’y était égaré le 3 mars dernier lors de sa campagne, avec la progressive reconnaissance internationale de l’État palestinien s’augure une page décisive de l’Histoire à laquelle les Etats-Unis peuvent espérer figurer au premier plan.

En conséquence, les islamistes qui assimilent les Etats-Unis à Israël et l’État jordanien aux USA, se trouvent dans l’inconfort d’un enclavement de leur discours dans un registre perçu de plus en plus comme paranoïaque : être pro-État jordanien serait être pro-israélien. Les deux pays qui longtemps avaient été en guerre suite au refus de l’application du plan de partage de la Palestine, s’étaient peu à peu rapprochés au moment de la guerre civile, alors que l’OLP (Organisation de Libération de la Palestine) bien implanté à l’Ouest du Jourdain (aujourd’hui territoires palestiniens de Cisjordanie), défiait l’autorité centrale jordanienne en lançant des attaques contre Israël.

Tandis qu’Israël déclarait récemment « qu’il pourrait venir défendre les positions jordaniennes si l’État Islamique venait à briser les frontières nord » (the Daily Beast) en respect de l’accord de paix de 1994, la division s’achève avec l’opposition entre nationalisme jordanien et position partisane pro-palestinienne. Les plus opposés à l’incursion occidentale sont évidemment les salafistes extrémistes mais aussi les jordaniens d’origine palestinienne qui constituent la moitié de la population. Leur coalition politique sera donc un obstacle tant que l’opinion publique assimilera la résistance contre l’État pro-occidental à celle de l’occupation des territoires palestiniens par l’État Israélien. En insistant sur la violence antinationaliste des djihadistes salafistes, l’État force sur le terrain de Ma’an et donc dans l’opinion nationale à amalgamer les plus subversifs partagés entre pro-palestiniens et salafistes extrémistes. L’État désigne ainsi en ennemi commun les antinationalistes afin de tempérer cette division séculaire entre jordaniens et palestiniens. Les populations palestiniennes de Jordanie qui seraient tentées de se placer sous la bannière salafiste, ont raison de craindre cette assimilation et, en réaction, tempèrent d’elles-mêmes leur ressentiment contre l’État comme en témoignent la dynamique des partis politiques dont tout le spectre peut se décliner en positions en rapport à l’assimilation des palestiniens.

Les cartes sont données : pour les jordaniens il s’agit de choisir de soutenir un État jordanien pro-occidental et capitaliste ou la menace djihadiste qui menace ses frontières.

Si pour l’ensemble de la population jordanienne, le choix du parti à prendre est évident, il l’est beaucoup moins à Ma’an, où les habitants se sentent abandonnés par le gouvernement où tous les ingrédients pour escamoter des théories du complot sont réunis pour décrédibiliser d’autant leur communication à rebours de celle des autorités. A Ma’an, forcé de choisir son camp, quel qu’il soit, on sympathise avec le diable. Si beaucoup se font une idée intuitive de la situation, ils ignorent combien la réalité pourrait dépasser leur fiction faite de complots.

On comprend d’autant plus la taille de l’enjeu quand on considère sous l’angle économique ce qu’entrainerait une réconciliation palestino-jordanienne. Si Amman veut éradiquer le ressentiment anti-occidental et jouer un rôle important dans la construction d’un État Palestinien, c’est aussi en raisons de débouchés économiques majeurs. La Jordanie qui se trouve être le pays le plus consensuel dans sa diplomatie avec Israël, aurait bien besoin d’apaiser les tensions au sein de ses frontières où vivent de très nombreux palestiniens pour assouvir ses prétentions. Le royaume qui était près à offrir un droit de passage pour acheminer via un pipeline le pétrole irakien jusqu’en Israël avant que les américains décident de la chute de Saddam Hussein, s’était confronté à la réticence de l’État hébreu en raison de la vulnérabilité des infrastructures contre un attentat palestinien. Aujourd’hui, bien que la Jordanie importe 95% de son pétrole depuis l’Arabie Saoudite, elle pourrait bien dans un avenir pas si lointain exporter les quelques 31 milliards de tonnes de pétrole de haute qualité concentré sur plus de 60% du territoire dans sa partie centre-ouest (AFP, via Fox News 19 septembre 2013) qui d’après les prospections en feraient la 4ème plus grosse ressource mondiale de pérole. Le gisement le plus méridional se trouve être à Ma’an, dont la région, plus grande de tout le pays, constitue la 3ème réserve du pays.

Alors que ces ressources précieuses sont connues au moins depuis les années 2000, il peut paraître curieux qu’aucune tentative sérieuse d’exploitation n’ait été entreprise. En échange d’un tarif préférentiel sur son pétrole l’Arabie Saoudite, la Jordanie peut compter sur cet allié sur-militarisé (aux vues des dépenses) en attendant qu’elle parvienne à régler ses dissensions intérieures et qu’en même temps sa diplomatie progresse avec Israël. Comme ses finances actuelles ne lui permettent aucun investissement superflu, elle fait l’économie de constructions très couteuses tout en espérant profiter de la remontée future des cours quand les gisements voisins commenceront à s’affaiblir et rendre insoutenable la guerre des prix qui pénalise l’Iran et la Russie.

Si, à long terme, ces réserves pourraient être cruciales pour négocier la constitution d’un État Palestinien, Amman avance prudemment. Mêmes si leurs réserves ne pèsent pas lourdement face aux gigantesques ressources jordaniennes, les compagnies occidentales comme BP ou Genel présentes en Iraq agitent la table des négociations, rendant les positions diplomatiques pour le moins versatiles au gré des décisions de soutien aux factions impliquées dans les conflits comme le gouvernement régional du Kurdistan (GRK), Al-Qaeda et même l’État Islamique.

A court terme, tout au moins, son pétrole permettrait de maintenir la pression psychologique des pays du golf sur la Russie. Face au temps d’aménagement que requiert l’infrastructure d’extraction, s’anticipe à Ma’an la transition énergétique en construisant d’immenses fermes solaires et de champs éoliens pour profiter d’un des meilleurs ensoleillements au monde. S’accélère en parallèle un programme de recherche nucléaire officiellement pour la création d’une centrale électrique, au cas où le pétrole et le soleil venaient à manquer bien sûr (sic).

Tous les vecteurs indiquent un mouvement centrifuge vers le conflit palestinien

Alors que démarre une troisième intifada, que nous apprend leur computation dans le cadre du conflit syrien ?

Après un demi-siècle d’embourbement pour le projet d’un État sioniste dans la contradiction d’un binationalisme de fait, la seule solution possible pour défaire cette contradiction est la création d’un État palestinien à part entière. Israël semble commencer à tirer les leçons du temps en acceptant l’intervention de la communauté internationale alors que celle-ci ne s’est jamais autant affirmer favorable à la création d’un État palestinien. Si l’on comprend comment s’opère cette intervention pour la partie médiatrice israélienne, comment peut-il en aller pour la partie palestinienne dont l’autorité représentative s’effrite pour retomber sur les deux partis antagonistes : le Hamas et le Fatah ? On observe d’une part, depuis un certain temps, que le Hamas a opéré un virage vers une position occidentale puisqu’il siège désormais à Doha, au Qatar et dont il faut rappeler que Khaled Mecha’al, son chef, a passé 15 en Syrie avec les Frères Musulmans. D’autre part, un dialogue s’amorce entre le président égyptien et Israël à mesure qu’il regagne en légitimité dans la représentation du combat palestinien. Le général Al Sisi a d’ailleurs fait volte face à l’égard des Frères Musulmans ; chassés du pouvoir par les forces armées après leur élection régulière, ils étaient traqués jusqu’à ce que très récemment le général encense la fraternité, déclarant le 4 novembre au cours d’une entrevue diplomatique avec le Royaume Uni “ qu’ils étaient consubstantiels à l’Égypte (“are part of Egypt”), qu’il appartenait aux égyptien de décider de leur rôle à jouer”. Tout semble s’opérer dans le sens d’un bloc uni contre le bloc oriental (Russie, Iran, Syrie) dont la seule tache est le Fatah. La lutte acharnée d’Israël contre le Hamas qui n’a conduit qu’au renforcement de sa position, notamment grâce à la libération du tankiste Salit en l’échange de 477 palestiniens parmi lesquels comptent un grand nombre de militants du parti mais aucun du Fatah. Plus que sa force de combat, il a démontré sa capacité de gestion du conflit et de négociation et convaincu Israël qu’il était un interlocuteur digne de ce nom. Cette tendance s’est renforcé avec le conflit syrien : par l’affirmation indéfectible du Hezbollah au tyran Bachar Al Assad, s’opère une désolidarisation de l’alliance iranienne et du Fatah jusqu’alors soutenu par le Hezbollah libanais. Le Hamas, subside palestinien des Frères Musulmans se trouve renforcé face à son rival, le Fatah (Quand la Palestine refuse de disparaître, par Leila Farsakh pour LMD décembre 2012). Pour qu’un apaisement entre Israël et ses voisins sunnites soit envisageable, des négociations devront nécessairement en passer avec les FM. Si l’État hébreux pouvait compter sur les clivages régionaux pour se prémunir du risque obsidionale, l’issu du conflit syrien peut changer radicalement la donne. Il doit donc envisager des concessions quant à l’indépendance de la Palestine.

« Damas occupe une position privilégiée, notamment grâce à son alliance avec la République islamique ; une alliance que rien n’a ébranlée durant trente ans, pas même les divergences de vues entre les deux pays sur la paix avec Israël, dont l’Iran rejette le principe et que la Syrie accepte à certaines conditions, notamment la restitution du plateau du Golan, occupé par l’Etat hébreu depuis juin 1967. » (Onde de choc syrienne dans une région en ébullition, Alain Gresh, LMD avril 2012).

Le fait qu’aujourd’hui cette condition s’est renversée : Israël négocie avec les forces anti-Assad (dont Jabbal Al-Nosra) pour qu’en échange de son soutien il puisse annexer le reste du plateau du Golan et ainsi exploiter les réserves au large de l’actuelle Syrie. On comprend qu’à cette condition qui pourrait déterminer la sûreté de l’État israélien en faveur d’une relâche contre les palestiniens dont il convoite également le pétrole, les forces occidentales se mettent en ordre de combat contre l’ennemi Bachar.

Israël ne peut trouver qu’un salut dans son conflit avec la Palestine qu’en démantelant son opposition chiite

L’affaiblissement inéluctable de sa position le force à envisager une négociation avec un parti capable de contenir la colère palestinienne. Celui-ci se trouve désormais tout désigné : le Hamas, qui bénéficie d’un soutien régional grâce aux Frères Musulmans (FM). Le Fatah installé en Cisjordanie étant un ennemi juré de la Jordanie était de fait complètement exclus. Favoriser la position du Hamas permet de surcroit aux gouvernements de procéder à des négociations de façon plus unilatérale.

La force économique quelle est-elle ? Le pouvoir de partage de nappes phréatiques entre et pétrolifères entre l’Arabie saoudite, l’Egypte, la Jordanie et la Syrie. La position des FM qui devrait ressortir renforcée en Syrie (Al-Nosra soutenu par la coalition occidentale) oblige donc la Jordanie à contenir habilement la confrérie. Est-ce donc un hasard, que Action Islamique, son relai politique jordanien, ait mystérieusement désaffecté les élections alors que les sondages les portaient à la majorité des sièges parlementaires (voir MOPEPS / Carnegie, Jordan forever on the brink ) ? Elle ne peut pas encourir le risque que le parti se décrédibilise avant qu’il est à jouer son véritable rôle, d’autant plus que ses alternances au pouvoir l’ont déjà beaucoup ébranlé. De plus, leur participation immédiate au pouvoir risquerait de priver le pouvoir du soutien saoudien, farouchement hostile aux frères musulmans qui paradoxalement soutient le MSJ. La mouvance islamique jordanienne s’appuie sur le soutien populaire pro-palestinien. L’amadouer en l’installant en pouvoir c’est aussi s’assurer la pacification d’un large pan de la population lorsqu’il s’agira de négocier l’avènement de l’État palestinien. Cependant, la chose n’est pas si aisée comme l’a montré les vicissitudes du parti depuis l’émergence du mouvement citoyen Zamzam Initiative, soutenu spontanément par les FM, converti en parti s’est vu assailli par l’entrisme des FM qui l’a rapidement agrégé. Or, ses membres voyant la renonciation aux élections de 2013 des FM comme une conséquence néfaste d’une logique régionaliste du groupe transnational, la solidarité entre ces deux partis s’en trouve ébranlée (Defection threaten Jordan’s Brotherhood, Al Monitor).

Pour s’assurer leur égibilité, il faut maintenir le statu quo sur les revendications palestiniennes. Si l’administration jordanienne obtempérait immédiatement à ces revendications, elle se serait tirée une balle dans le pied. Tout est une question de timing politique, car l’occasion ne se présentera pas deux fois. Mais il n’y a aucune inquiétude à avoir si cela est orchestré par la véritable administration centrale : le mukhabarat. D’autre part, cela doit passer par une déradicalisation de la mouvance islamique en détachant les extrémistes salafistes de la base pro-palestinienne. Comment s’y prend-on sinon en suscitant la peur d’une menace sécuritaire djihadiste ? At-on déjà mentionné pareils exemples ? Cela passe également par l’atténuation du ressentiment anti-occidental, or cela ne peut s’effectuer que par la cohabitation pacifique d’intérêts occidentaux privés avec des forces salafistes. Une bonne stratégie serait de faire siéger ces dernières au sein de l’administration territoriale. Où peut-on voir quelque chose de semblable se profiler ?

Si ces conjectures se vérifient dans le temps, ne pas voir dans le théâtre de Ma’an la mise en œuvres calculée de forces douces, de « soft powers », serait la démonstration ironique de l’existence de circonstances fortuites dans le sens de la paix. Si tout cela peut paraître fantasmagorique du fait que cela requerrait l’opération intelligente d’une puissance discrète capable d’œuvrer avec une précision toute verticale, on pourrait bien être témoin d’une démonstration magistrale de la nouvelle géostratégie de la part du mukhabarat jordanien à l’œuvre dans cette guerre syrienne pour un nouvel ordre régional. En toute logique les forces occidentalistes engagées en Syrie vont tenter de porter au pouvoir les Frères Musulmans et, ce, probablement par les voies démocratiques.

Si l’on pourrait encore avoir des doutes au vue d’une trop parfaite cohérence sans véritable signe explicite d’une intervention des services secret dans l’entretien du djihadisme, il reste un secret de polichinelle : d’après un haut fonctionnaire du ministères des affaires étrangères originaire de Ma’an, où je l’ai rencontré, le mukhabarat tiendrait d’une main de fer tous les leader d’opinion — comme on aurait pu le deviner avec la formidable accalmie du Hirak (mouvement pour un printemps arabe local) — et il offrirait 500 dinars jordaniens à notre sheikh Abu Sayyaf à chaque recrue envoyer dans les rangs d’Al-Nosra sur le front syrien !

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Tout en le stigmatisant, l’État cultive volontairement in vivo le salafisme djihadiste à Ma’an en ne faisant rien pour décourager le discours des recruteurs, en retenant les forces policières dans leur base, en surexposant médiatiquement et en canalisant vers l’extérieur une menace plus insurrectionnelle que terroriste et en asséchant l’administration et les institutions locales de financement public. Il a les moyens d’y remédier dans cette petite ville de 40 000 âmes comme il parvient bien ailleurs sur l’ensemble de son territoire. Mais invoquant la raison d’État, il contrôle cette menace, attire l’attention, les investissements économiques et les aides internationaux. Ce jeu fait aussi celui des Etats-Unis (ainsi que de la France et du Royaume-Uni) qui, quel qu’en soit le coût, peut ainsi espérer polir son image alors qu’ils ne sont pas vraiment en odeur de sainteté dans la région.

Il veut résoudre la fracture ethnique entre jordaniens et palestiniens, en mettant en scène dans le théâtre de Ma’an le modèle occidental pour seule alternative contre la menace de l’État Islamique. Au final, alors que le pays accueille des réfugiés de toute la région, il convainc dans ses frontières ses populations nationale et étrangères de la bienveillance occidentale tout en reconstruisant son image auprès des palestiniens. Cette stratégie s’inscrit dans la perspective de la résolution d’un conflit plus grand. Le roi Abdallah qui, dans son discours de mars avait déclaré que la « naissance pacifique d’un État palestinien entre Israël et son pays ne pourrait pas attendre une génération de plus », semble s’en donner les moyens par une stratégie remarquablement habile en tirant profit des évolutions des Frères Musulmans. La Jordanie a compris de ses leçons passées que la résolution du problème palestinien ne pourrait pas en passer sans elle ni plus encore par une dualité manichéenne sunnite (haine salafiste et capitalisme pro-occidental) dans le dialogue israélien qui se cristallise de façon flagrante dans la schizophrénie de l’Arabie Saoudite s’enfonçant toujours plus dans le totalitarisme théologico-politique. Si elle ne brille pas par un engagement dans son combat infranational pour les Droits de l’Homme à la hauteur de son action internationale, sous couvert de raison d’État, elle fait l’exploit d’utiliser dans le dossier palestinien la négociation pacifiste et d’y réintroduire une diplomatie effective à la hauteur se son ambition politique progressiste. Reste un facteur aléatoire à sa stratégie qui explique probablement pourquoi il mise tout sur un rapprochement international : le court terme de la présidence Obama face au délai qui court pour qu’une telle page se tourne. Nulle doute que la dynastie sera encore longtemps prospère et, tant que ses processus discrets opéreront, on continuera encore longtemps à voir ses portraits affichés dans la région de Ma’an.

Nicolas

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