Theme Article #2 /// Miracle à Metaxourgeio

Metaxourgeio (incluant Kerameikos) est un quartier central d’Athènes qui subit à la fois les conséquences de l’immigration, de la ségrégation sociale et de la gentrification. Depuis son incorporation dans le tissu urbain au 19ème siècle, jusqu’à aujourd’hui, le quartier a accueilli des vagues successives d’immigration et d’émigration. Ces dernières années, Metaxourgeio a particulièrement attiré l’attention du monde culturel, social et académique, suite aux différents problèmes sociaux et à la pression croissante de l’immigration.

La situation au sein de l’agglomération

La grande partie du centre historique d’Athènes qui se trouve en contrebas de la place Omonia et qui borde l’avenue Peiraios (Psyri, Metaxourgeio, Kerameikos et Gazi), a été abandonnée et délaissée après la Seconde Guerre mondiale, alors que la ville connaissait un étalement urbain sans précédent. Les raisons de l’abandon des ces quartiers étaient liées aux tendances des populations, durant les années 1960, à se déplacer vers les banlieues aisées de l’Est de la ville (Kolonaki), comme indicateur d’ascension sociale, tandis que la partie occidentale voyait s’établir une zone industrielle. Le quartier d’Omonia Square était alors le pôle d’attraction pour les migrants, la prostitution et la petite criminalité. À cette époque Metaxourgeio s’est dégradé pour basculer vers la pauvreté. Dans les années 1960–1970, le quartier a commencé à attirer les populations défavorisées, comme les musulmans grecs — originaires de Thrace — qui vivaient autour de l’ancienne usine à gaz. Dans les années 1990, le district est devenu un refuge pour toute sorte de migrants vu que le quartier avait été négligé après la désindustrialisation : terrains vagues, bâtiments démolis, maisons abandonnées, appartements bon marché, etc. Metaxourgeio s’est ainsi développé en quartier industriel et résidentiel destiné aux classes sociales inférieures. Dans la deuxième partie du 20ème siècle, la ville d’Athènes s’est donc étendu vers l’Ouest avec l’établissement de quartiers plus problématiques sur un territoire inapproprié (usines, industries, habitants de niveau social inférieur).

Kerameikos & Metaxourgeio (KM) to the West, the Acropolis to the South and Kolonaki to the East

Néanmoins, en raison de son voisinage direct avec le centre-ville, Metaxourgeio est resté en relation constante avec les activités et le développement de l’agglomération. Metaxourgeio est d’ailleurs à côté de la gare centrale de Monastiraki, proche de nombreuses stations de métro et entouré par de nombreux quartiers administratifs et d’affaires.

Le quartier au 21ème siècle

Metaxourgeio se caractérise par de nombreuses petites rues avec des allées piétonnes entourées d’acacias et des bâtiments relativement bas, ce qui crée un environnement intime et agréable en opposition avec la forte densité du reste du centre-ville. Le quartier se caractérise par une grande variété architecturale : des bâtiments néoclassiques de la fin du 18ème, quelques immeubles modernes, des petits bâtiments d’après-guerre, des entrepôts délabrés utilisés comme garages ou ateliers. La plupart des anciens bâtiments sont en très mauvais état, négligés, voire scellés, et les toxicomanes ou les immigrés en profitent pour les squatter. Toutefois, certains bâtiments ont été restaurés et rénovés et sont désormais utilisés en tant que logements, bars branchés, galeries d’art ou nightclubs. Le renouvellement urbain a commencé au début des années 2000 et suit une tendance toujours plus croissante de nos jours.

Contrasts: restaurants, art galleries, street art and leftover buildings

Au sein de Metaxourgeio on retrouve dès lors une grande pluralité d’immeubles qui crée d’énormes contrastes : des appartements destinés aux classes moyennes, des magasins tenus par des migrants, des entrepôts en ruine, des galeries d’art — ainsi qu’une partie de Documenta 14 –, des maisons closes à chaque coin de rue, des hôtels qui abritent des centres pour réfugiés syriens, des restaurants bio, le siège social du parti SYRIZA d’Alexis Tsipras, un quartier chinois, des boites de nuit gays, des cafés égyptiens, des théâtres, etc. Il s’agit d’un quartier multiculturel et dynamique qui vit une véritable renaissance anarchique et underground. D’ailleurs, la mise en place d’une scène « néo-bohème » dans le district attire une clientèle de toute la ville. Ce développement constitue une des facettes de la gentrification que le quartier subit actuellement. Comme toutes les grandes villes, Athènes subit des transformations urbanistiques considérables : sa géographie, son terrain et ses espaces ont été radicalement transformés et ce processus de mutation n’est pas prêt de s’arrêter.

SYRIZA’s Headquarter on Plateia Eleftherias and SYRIZA Youth Organization on Avdi Square

Une mosaïque humaine

Dès le 19ème siècle, le quartier de Metaxourgeio s’est développé comme une zone destinée aux classes moyennes et inférieures. Après le déplacement des populations aisées vers l’Est de la ville, les immigrés, les Roms et les classes défavorisées sont venues s’établir dans les quartiers Ouest. Encore de nos jours, Metaxourgeio est habité par de nombreux hommes célibataires, isolés, installés dans des anciens bâtiments abandonnés qui manquent souvent des commodités de base (eau, électricité, gaz, chauffage) et qu’ils louent à bas prix dans des conditions douteuses. Ces hommes mènent une vie précaire dans un statut d’illégalité — ou de légalité partielle — d’insécurité élevée et de pauvreté. Ils sont marginalisés sur le plan social et culturel, et ils organisent leurs propres lieux de culte en créant des réseaux de réception pour les nouveaux arrivants. À Metaxourgeio, dans des quartiers entiers, ces hommes mettent en place des épiceries chinoises, des centres d’appel pakistanais, des coiffeurs indiens, des agences de voyages afghanes et d’autres magasins « ethniques » : ces immigrés créent l’impression d’une nouvelle ville au sein de l’agglomération. Actuellement, la population permanente d’immigrés représente 27–29 % de la population à Metaxourgeio, alors que l’indice respectif pour l’ensemble de la municipalité athénienne est de 15–17 %. Le quartier a attiré des groupes très spécifiques de migrants. Les nationalités qui s’y trouvent proviennent de pays comme l’Egypte, l’Iran, l’Irak, la Syrie, l’Afghanistan, la Chine, le Bangladesh, le Pakistan, la Turquie, le Liban, l’Albanie, etc. Une simple promenade dans les rues permet de réaliser que le quartier est une véritable mosaïque humaine et qu’il y coexiste des personnes de tout âge, toutes nationalités et situations financières. Il s’agit d’un lieu hybride où se rencontrent des migrants et la classe moyenne, des étudiants et des travailleurs, des jeunes et moins jeunes. Le mélange de toutes ces personnes a créé une mosaïque humaine multidimensionnelle avec de nombreuses implications sociales ou financières. La majorité des immeubles du quartier sont des exemples tangibles de cette multiculturalité : un bref coup d’œil aux noms inscrits sur les sonnettes permet de voir des noms grecs à côté de noms albanais, polonais ou pakistanais.

Young Syrian Refugees in King Jason Hotel, Chinatown and Afghan shops

Aujourd’hui, alors que la xénophobie et le racisme prennent de l’ampleur dans de nombreuses métropoles, on peut affirmer qu’à Metaxourgeio la coexistence des différents groupes culturels permet de réduire les phénomènes de violence urbaine. Les magasins tenus par les Indiens, les Pakistanais, les Chinois, les Russes, les Géorgiens et d’autres immigrés, dispersés dans le quartier, jouent un rôle prépondérant dans l’apaisement des tensions entre les différents groupes ethniques. Ces magasins permettent la reconnaissance des identités de chaque habitant au sein de la ville. Bien que les relations quotidiennes ne soient pas particulièrement fortes entre les communautés, elles favorisent la tolérance et l’intégration des immigrés au sein de la société. Des Chinois qui emploient un Pakistanais dans leur restaurant, un barbier bangladais qui rase un Afghan, des Roumains qui fréquentent les cafés grecs, sont autant d’exemples des liens qui se tissent entre les différents groupes dans un environnement urbain complexe.

Gentrification ou dégradation du quartier ?

À Athènes, le quartier de Metaxourgeio et son voisinage sont généralement considérés comme un territoire abandonné et particulièrement négligé par les pouvoirs publics et les classes sociales supérieures. Les autorités municipales perçoivent d’ailleurs les environs de manière très négative et le quartier pose de nombreux problèmes : dégradation du parc immobilier, petite criminalité (prostitution, usage de drogues), manque d’espaces publics aménagés et de mobilier urbain, etc. Il existe plusieurs quartiers d’Athènes qui présentent les mêmes problèmes, mais nulle part ailleurs, on utilise autant le terme « dégradé » pour décrire la région. Quand les Athéniens et les médias décrivent le quartier, c’est majoritairement pour parler du négatif : négligence, immigration, problèmes de drogues, maisons closes, etc.

Heroin addict, brothels and leftover buildings

Néanmoins, dans ce contexte particulier, le quartier doit faire face à une gentrification imprévue et progressive par la classe moyenne et supérieure. Ces nouveaux arrivants sont en quête de loyers inférieurs, attirés par l’amélioration des quartiers voisins et l’établissement de nouvelles infrastructures (métro, zones piétonnières, restauration des sites archéologiques). À cela s’ajoute de nombreux lieux branchés qui participent au renouvellement du quartier : restaurants bio, galeries d’art, salles de concert, théâtres, bars trendy, boites de nuits excentriques dans des lieux abandonnés, etc. Récemment, le prix des loyers a considérablement augmenté, exerçant une pression sur les classes inférieures. Il est évident que le quartier connaît une transformation et que le processus de gentrification ne devrait pas s’arrêter. Cette évolution entraine une amélioration des logements, mais également une augmentation des prix. Les rues sont plus vivantes, plus propres et plus sûres la nuit tombée. Mais il faut relativiser ce processus, la présence d’immigrés et des classes sociales inférieures continue également d’augmenter, rendant le quartier encore plus dynamique, multiculturel et particulier. Jusqu’à présent, le renouvellement du centre d’Athènes a été réalisé de manière peu orthodoxe et généralement sans l’avis des habitants, vu l’absence de planification centrale concrète et approfondie. Les projets de modernisation ont souvent été le résultat d’initiatives privées, souvent underground et assez radicales, ce qui confère au quartier un dynamisme et une identité très forte.

À Metaxourgeio, ainsi que dans l’Ouest de la ville, l’idéal serait d’établir une stratégie de renouvellement assez douce, qui permettrait de préserver le parc immobilier et de sauver une partie importante de l’architecture athénienne. Il est impératif que les résidents locaux soient consultés et pris en compte lors du processus de décision au niveau social, environnemental et urbanistique afin de ne pas nier la multiculturalité du quartier. Des solutions décisives et efficaces sont en effet nécessaires face aux problèmes des locaux. Ce n’est que de cette façon que l’identité du quartier pourra être préservée et que certains résidents ne seront pas négligés, mais aux contraires réhabilités et renforcés lors de la gentrification. Toutefois, une partie importante de la population sera inévitablement déplacée — ce qui est déjà le cas — dans ce processus de transformation des environs.

The Ble Papagalos bar on Avdi Square, The Breeder Art Gallery and Latraac skateboard, beers & eggs

La métamorphose de Metaxourgeio doit beaucoup aux efforts d’artistes indépendants et aux gérants de petites entreprises, dont les galeries, les théâtres et les restaurants ont contribué au renouveau artistique de la région. Alors que les quartiers voisins de Psyri et de Gazi ont connu un renouvellement important grâce à des initiatives publiques, la résurgence de Metaxourgeio est principalement due aux efforts individuels de nombreux petits commerces et d’initiatives « do it yourself » (voire notre post sur les soirées du collectif Communitism). Au cours des dernières années, le quartier a attiré de nombreux artistes émergents, grecs ou étrangers, grâce à une scène particulièrement dynamique et solidaire. Dans les rues de Metaxourgeio on ne parle d’ailleurs pas de « do it yourself » mais plutôt de « do it ourselves » ! Dans un prochain article, nous vous expliquerons quels sont nos véritables coups de cœur dans le quartier et les envisons (galeries d’art, salle de concert, restaurants, bars, boites de nuit, skatepark).

Vamiali’s Art Gallery, Communitism building and Documenta 14 venue on Avdi Square

Alexandre Meeùs
www.odysseeproduction.com

Sources: