Theme Article #3 /// Athènes : Relation entre Art et Economie

Quand on pense à Athènes on pense à la Grèce Antique, à la mythologie, aux dieux et à l’Acropole. Les Grecs sont considérés comme les fondateurs de la pensée philosophique et de la civilisation occidentale. Ce sont en grande partie les inventeurs de la logique, les précurseurs des mathématiques, de la physique, de l’astronomie et de la démocratie

Acropolis
The Mask of Agamemnon

Certaines productions politiques et culturelles du monde grec ont joué un rôle majeur dans le développement de la civilisation occidentale et on considère que la Grèce antique est à l’origine d’une nouvelle manière d’appréhender le monde, s’affranchissant des dogmes. L’art grec émergeant à cette époque est d’ailleurs considéré comme une référence au cours de l’Histoire — excepté peut-être au Moyen-Age –, que cela soit lors de la Renaissance, pendant l’Epoque contemporaine ou encore de nos jours. Il s’agit d’un modèle de l’équilibre classique.

La vision européenne d’Athènes au 21ème siècle

Aujourd’hui, la Grèce est dans une situation économique désastreuse. Athènes est devenue le symbole de la crise économique et migratoire que traverse l’Europe : austérité, chômage, crise financière et sociale, mauvaise gestion des finances publiques, arrivée massive de migrants, etc. La Grèce, berceau de la démocratie européenne, est depuis 2009 en grande difficulté et pointée du doigt comme le bouc émissaire de l’Union européenne et de la Zone euro.

Barbed wire in abandoned neighborhoods
anti EU graffiti
Leftover place with refugees

En Europe du Nord, quand on pense à Athènes c’est davantage en des termes négatifs : violence, racisme, crise économique, peur, austérité, scandales, afflux de réfugiés, etc. Or, ce sont les Grecs les premières victimes de l’austérité. Ce sont en effet eux les plus aptes à parler de leurs problèmes et il est nécessaire de se rendre sur place pour comprendre ce qu’il s’y passe — et ne pas se limiter aux seuls chiffres du FMI ou de la Commission européenne. De manière surprenante, dans cette période de trouble, Athènes est en train de s’affirmer comme un des centres artistiques européens : Documenta 14 y déménage pour 3 mois, le cinéma est primé sur la scène internationale, la renaissance artistique est en cours dans certains quartiers (Psyri, Metaxourgeio, Exarcheia, Gazi), on assiste à une émergences de collectifs artistiques et culturels, des nouvelles galeries pointues apparaissent, etc. Comment expliquer un tel renouveau dans un contexte économique tendu ?

Cecilia Vicuña in EMST — Documenta 14

Le rôle de l’Art

La fonction première de l’art est de produire de la beauté visuelle ou auditive à l’aide des émotions, du vécu. Mais l’art n’est pas que pure gratuité : il est l’expression nécessaire de l’essence de la vie. L’art nous révèle la beauté ou la misère du monde sous un nouveau regard. Comme le proclame Paul KléeL’art ne reproduit pas le visible, il rend visible”. En outre, Arthur Schopenhauer soutient que “l’artiste nous prête ses yeux pour regarder le monde”. Nous ne voyons réellement le monde et la nature que lorsque l’artiste nous apprend à le voir en tant que tel. L’art est avant tout une vision critique et libertaire du monde : il est en rébellion contre les contraintes, les règles imposées et les conventions. D’ailleurs, au cour de l’histoire il a souvent été question de subordonner l’art à sa véritable utilité — qu’elle soit politique ou morale –, considérant que l’art devait être exclu des villes, notamment à cause de son aptitude à susciter l’émotion plutôt que la raison (Platon, La République, La Cité idéale).

Aujourd’hui à Athènes, l’art est une part de lumière dans les temps sombres de la crise. Le rôle de l’art ne se limite toutefois pas à susciter l’évasion pour permettre d’oublier les problèmes du quotidien. L’artiste va traduire ses émotions de révolte et d’espérance dans ses oeuvres afin de sensibiliser son auditoire. Dès lors, l’art sert à éveiller les consciences et faire réfléchir par rapport aux difficultés. Les Grecs sont des gens courageux qui ont besoin d’espoir et de nouveaux projets pour construire une nouvelle société. Dans cette perspective, l’art est un instrument de résistance qui joue un rôle fondamental dans la volonté de changement des populations : il s’agit d’une critique, une réflexion sur la société qui va faire évoluer les choses et les mentalités. Le progrès a d’ailleurs besoin de catalyseurs — dont l’art et la culture — qui jouent le rôle de passerelles entre les différentes composantes de la société grecque. À Athènes, en tant qu’artiste, c’est presque un devoir de faire évoluer les mentalités et de remettre en question le monde politique et les décisions économiques. D’ailleurs, toute société naissante, ou renaissante, engendre un art positif qui exalte des principes nouveaux. Grâce au renouveau artistique, les choses pourront évoluer.

EMST — Documenta 14

Athènes : L’art de renaître

À Athènes, le monde culturel est touché de plein fouet par la crise, avec un désengagement quasi total de l’Etat et des instances culturelles. Dans ce contexte, beaucoup d’artistes se battent pour continuer à créer avec un mot d’ordre : la culture plus forte que la crise. La crise a fait naitre l’envie de créer, de se battre avec de nouveaux messages existentiels, politiques ou économiques. Dans ces temps durs, les Athéniens sont grands et dignes. On assiste à une renaissance artistique, avec une forte solidarité entre les artistes, où la vivacité et la créativité sont mises en avant pour critiquer l’ordre établi.

La scène artistique athénienne reflète la révolte envers l’austérité et les déceptions des choix économiques et politiques européens ou nationaux. La crise a affecté le travail des artistes d’un point de vue financier mais d’autre part cela a donné de l’inspiration avec des nouveaux sujets, nouvelles idées à traiter. Nous l’avons vu, l’art est une forme de résistance et la crise peut être propice à la création, au point où des journalistes évoquent une nouvelle vague artistique majeure à Athènes. Avec la crise, la réalité est plus dure, c’est une évidence. Mais, dans une certaine mesure, cela a donné plus de force aux artistes. Dans cette situation économique particulièrement tendue, les artistes ne prennent plus leur rôle et leur fonction à la légère. Choisir de prolonger son engagement en tant qu’artiste, peintre, réalisateur, musicien, est une décision forte dans une telle situation.

Do it yourself exhibition — We are bud

Il y a moins d’aide d’Etat et moins de subventions. Mais en contrepartie, une solidarité forte et puissante émerge aujourd’hui entre les artistes dans ce contexte difficile. De nombreux collectifs, communautés d’entraide se développent dans des bâtiments laissés à l’abandon. Les artistes et les intervenants qui ont du succès vont généralement partager leurs bénéfices avec les autres membres de la communauté. Ces collectifs peuvent mettre en place des événements artistiques ou culturels (expositions, vernissages, lectures de poésie, boites de nuit éphémères, concerts, etc.) mais également des événements faisant la promotion du soutien aux réfugiés et aux personnes défavorisées. À Athènes, on assiste à une renaissance artistique et underground (surtout do it yourself), malgré le contexte de crise et l’absence de planification politique efficace. La création artistique et la débrouillardise deviennent une forme de résistance du quotidien : “Je crée, je respire”. De leurs côtés, les populations locales vont soutenir ces initiatives artistiques et citoyennes — dans les limites de leurs moyens — avec encore plus d’enthousiasme vu la période très difficile. Il y a dès lors un réel besoin de solidarité entre les populations, qui va renforcer les initiatives artistiques, les mouvements collectifs, l’ouverture de nouvelles galeries indépendantes, etc.

Alexandre Meeùs

Sources :

http://www.citylab.com/cityfixer/2016/11/athens-greece-historic-houses-metaxourgeio-preservation-communitism/507602/

http://www.europsy.org/marc-alain/artfonctions4.html