Les Civic Techs en France : les leçons du Grand Débat

Vous avez probablement entendu parler des plateformes de la Civic Tech, avec des exemples aussi variés que Democracy.os, Parlement&Citoyens, Assembl, ou encore CapCollectif.

Les Civic Techs ont connu un développement considérable ces dernières années, regroupant en un écosystème varié des plateformes collaboratives, des outils de votes, des espaces de débats, des outils d’aide à l’information et à l’expression citoyenne… En 2017, Corentin Costard de la société Bluenove faisait sa propre classification de cette grande famille 1, déterminant au travers de cinq besoins citoyens les réponses que peuvent apporter les Civic Techs. Cette classification me semble toujours d’actualité, j’ai donc réalisé cette petite illustration qui en résume les grandes idées :

La Civic Tech, un écosystème diversifié au service du citoyen

Cette classification a le mérite de se concentrer sur des besoins citoyens forts et de plus en plus présents dans les revendications des mouvements sociaux. Comme tout processus de décision sur le long terme, ces différents besoins se complètent, s’enrichissent mutuellement, et il n’est donc pas étonnant d’avoir en réponse des plateformes appartenant à plusieurs familles de Civic Techs : c’est le cas par exemple de Maires et Citoyens 2, qui propose une boîte à outils complète d’information, de débat et de vote au niveau local.

L’écosystème des Civic Techs, c’est donc une multitude de solutions techniques à des revendications civiques autour des notions de “participation citoyenne”, d’une démocratie plus directe, et d’exigence de transparence autant au niveau des politiques publiques que des individus qui les administrent. Ces derniers mois, ces revendications ont même pris une place centrale suite au mouvement des Gilets Jaunes, menant à l’organisation du Grand Débat et notamment à l’ouverture de la plateforme dédiée. Cette plateforme, une version largement appauvrie de l’outil proposé par CapCollectif, est loin de faire l’unanimité : vivement critiquée pour son manque de transparence, plusieurs acteurs des Civic Techs reprochent également un fonctionnement qui ne permet pas une expression citoyenne libre, et un manque d’information sur le mode de traitement des données récoltées 3.

Ainsi, ces derniers mois sont forts en enseignement et constituent une formidable opportunité de faire de la pédagogie sur le rôle que peuvent prendre les Civic Techs dans nos sociétés démocratiques. Car en effet, quelles leçons retenir des récents événements en matière d’outils numériques au service de la participation citoyenne ? Comment, autour d’un outil numérique, créer la confiance, convaincre et fédérer ?

Ceux qui me connaissent savent que je mets un point d’honneur à rassembler savoirs techniques, scientifiques et sciences humaines et sociales. Je m’appuierai donc sur une notion chère aux sociologues des sciences et techniques Michel Callon et Bruno Latour en tentant d’identifier les différents “points de passage obligés” d’une Civic Tech :

  • Être transparent :

Autour de l’idée de transparence, il y a deux grands axes qui partent d’un désir commun de rendre visible la politique au sens large.

Tout d’abord, la transparence des politiques : comment rendre visible le mécanisme des politiques publiques, les processus de décision ? Avoir autant une transparence des actions menées que des personnes, les élus représentants du peuple.

Mais il s’agit aussi de rendre transparent un autre acteur jusque-là considéré comme “impartial” : l’outil numérique, la plateforme participative, et les choix techniques qui l’entourent. En résumé, comment crée-t-on un outil qui ne soit pas une boite noire ?

> Lire l’article “La Civic Tech, Open data et le citoyen : une mise à l’épreuve de la transparence”

  • Gérer la masse :

Comment récolter les opinions et propositions de l’ensemble d’une nation ? Se pose ici la question de la masse, quand il s’agit de recueillir l’expression représentative d’une population de 67 millions d’individus. Au travers du désir de représentativité se pose aussi la question de la diversité : nous avons pu observer la disparité des participations lors du Grand Débat, les jeunes étant par exemple très peu présents 5. En bon professionnel du web, analyser l’accessibilité selon le device nous confirme quelques déconvenues côté mobile, mais en terme d’accessibilité les principaux concernés sont encore ceux qui en parlent le mieux, comme en témoigne cet extrait d’un article du site de presse spécialisée faire-face.fr :

> Lire l’article “Gérer la masse : les data et la démocratie”

  • Traduire :

Comment traiter les réponses récoltées ? Nous le savons, plusieurs méthodes peuvent être utilisées, de la traduction statistique primaire de questionnaires à choix multiples à l’analyse sémantique permettant de trier et prioriser (humainement et artificiellement) les données.

Les expériences à échelle nationale qui sont faites aujourd’hui à l’occasion du Grand Débat sont intéressantes car elles permettent une application à grande échelle de méthodes différentes qui mèneront potentiellement … à des interprétations différentes ! En cela, ceux qui comme moi s’intéressent à la question ne peuvent qu’être impatients d’en connaître les aboutissants.

> Article à venir sur ce sujet Civic Tech “Traduire”

  • Construire :

Comment construire, c’est à dire comprendre les données, prioriser les besoins, et retirer le meilleur d’un débat à échelle nationale pour le développement positif d’une société ?

Ce sujet me semble mettre en valeur une autre question sous-jacente somme toute assez classique car liée à l’idée même de démocratie : peut-on considérer que la quantité, soit les sujets les plus souvent rapportés quantitativement lors des débats, est un bon curseur d’orientation de la politique ? La question est totalement ouverte, au moment où nous sommes amenés à faire des choix importants pour la société d’aujourd’hui et de demain, notamment en terme d’écologie.

> Article à venir sur ce sujet Civic Tech “Construire”

Comme vous l’avez compris, plusieurs articles vont suivre sur ces différents axes de réflexion autour des Civic Techs.

. La suite ici : “La Civic Tech, Open data et le citoyen : une mise à l’épreuve de la transparence”

Vous souhaitant une excellente journée, je vous dis à très bientôt.

Ophélie Coelho

— — — — — — — — — — — — — — — — — — — -

  1. Cette classification a été publiée sur le site de Bluenove le 19 avril 2017 : https://bluenove.com/blog/civic-tech-une-nouvelle-classification/
  2. https://mairesetcitoyens.fr/
  3. Critiques notamment exprimées dans la lettre ouverte au Président de la République, signée par des acteurs de l’innovation démocratique sur la plateforme du Vrai débat : https://le-vrai-debat.fr/pages/lettre-ouverte-au-president-de-la-republique-23-01-2019
  4. On retrouve cette notion de “point de passage obligé” (PPO) dans la théorie de l’acteur-réseau. Cette théorie nous semble intéressante pour aborder le thème des Civic Techs, et en général tout objet technique fortement ancré dans les problématiques sociétales mettant en relation un nombre considérable d’acteurs et de volontés collectives et individuelles.
  5. Des alternatives ont été tentées pour remédier à cela, comme http://lefrenchdebat.fr/le-grand-debat/ ou encore le bot messenger Entendre la France https://www.entendrelafrance.fr/ .
  6. Article du 25 janvier 2019 sur l’accessibiité de la plateforme du Grand Débat aux utilisateurs handicapés : https://www.faire-face.fr/2019/01/25/accessibilite-grand-debat-national-handicap/