C’est comme si j’étais mort d’une grippe.

Moi.

Mort d’une grippe.

Ici.

Mort d’une grippe.

On ne meurt pas d’une grippe. Pas ici.

Pas ici. On ne meurt pas d’une grippe ici.

On meurt on meurt de plein de choses d’accident de coup de meurtre de vieillesse de solitude de peur de maladie mais de maladie grave comme le sida le cancer ou des trucs comme ça mais pas de grippe. Pas ici. Ici on ne meurt pas de grippe ce n’est pas possible depuis longtemps depuis très longtemps ici on ne meurt pas de grippe. On ne meurt plus de grippe. Ce n’est plus la peine. Ici on peut mourir de plein de choses par hasard par erreur par inadvertance on peut mourir à chaque coin de rue chaque jour chaque seconde partout même chez soi tout le temps comme ailleurs depuis toujours. De tout tout le temps mais pas de grippe pas ici. Ce n’est pas vrai. Jamais. Plus. Plus jamais de grippe ici on ne meurt. On est malade de grippe. On n’est pas bien de grippe. On se plaint des fois. On s’arrête de travailler ou on continue on fait comme si ou on ne fait pas comme si mais on continue si on a la grippe et qu’on a un travail. Et pareil si on n’a pas de travail et qu’on a la grippe. On continue on fait comme si. Mais on ne meurt pas. On ne meurt pas. On ne meurt pas si on a la grippe ici. On ne meurt pas. Ce n’est pas vrai. Ce n’est pas possible. Ce n’est plus vrai. Plus maintenant.

Avant oui. Plus maintenant. Ailleurs peut-être. Sûrement. Il paraît. Mais pas ici. Ici non. Ici non eh bien moi oui. Moi oui. Moi ici oui. Moi ici la grippe je meurs oui. Moi ici je suis mort de la grippe. Ici maintenant. Je suis mort de la grippe. Alors que d’habitude non plus ici plus maintenant ailleurs avant oui ici maintenant non eh bien moi ici maintenant oui. Je meurs. Pas du sida pas du cancer pas par hasard pas dans la rue. Ici chez moi ici de la grippe je meurs. Je meurs ici chez moi de la grippe. Ce n’est pas grave. On n’a pas le temps de dire ce n’est pas gr et on meurt. On n’a même pas le temps de finir de dire ave et on meurt. On meurt de la grippe ici chez moi maintenant sans même avoir le temps de finir de le dire sans même bien finir le mot pour être sûr que c’est bien ça c’est pas gr et pffff on est mort. Et pffff je suis mort. Je n’ai pas eu le temps de bien finir le mot je n’ai pas dit le mot grave en entier j’ai dit gr mais je suis sûr que c’est ça. C’est pas grave c’est grippe et pffff. Et je suis mort.

Ça j’ai le temps de le dire. Tu parles. Le temps maintenant de le dire. Je l’ai. Mais tu parles. Tu parles à quoi dire. A quoi bon dire. A quoi bon dire j’ai le temps. J’ai le temps et j’ai plus la grippe. J’ai plus la grippe et j’ai le temps. Alors quoi. Alors quoi ça veut dire. Ça veut dire quoi. J’ai le temps et j’ai plus la grippe. Ça veut dire. Ça veut dire si j’ai le temps que je suis ici. Ca veut dire maintenant que je n’ai plus la grippe. Que je n’ai plus la grippe maintenant. Que je suis ici et maintenant à pouvoir dire que j’ai le temps et que je n’ai plus la grippe ça veut dire que je ne suis pas mort. Pas ici pas de la grippe pas maintenant. Alors c’est pour ça que tout à l’heure quand je me suis dit que c’était comme si j’étais mort d’une grippe j’étais allongé et je me suis levé. C’est pour ça que je me suis mis à écrire que c’était comme si j’étais mort d’une grippe. Mais je n’étais pas mort puisque j’étais allongé et que je me suis levé pour écrire que c’était comme si j’étais mort d’une grippe. Comme si.

Je ne suis pas mort d’accord. Mais je ne suis pas guéri. Je suis ici et maintenant et j’ai la grippe.

Et tout à l’heure quand j’étais allongé à terre pour essayer de faire partir passer plutôt la grippe par le sol pour essayer de la faire couler hors de moi en silence en douceur les yeux fermés et les tempes ouvertes j’ai pensé à il y a quelques mois quand tout d’un coup je me suis arrêté du théâtre. Tout d’un coup. C’est là que je suis mort. Tout d’un coup. Ce n’était pas grave c’était une maladie pas grave on aurait pu la soigner c’était comme la grippe ici. On n’en meurt pas. Ici on ne meurt pas de la grippe. Personne ne comprendrait. On n’en meurt pas ici de la grippe. Eh bien moi oui. Ici moi je suis mort. Il y a quelques mois. Ce n’était pas grave. Et puis tout d’un coup pas pffff, tchack. Et je suis mort. Du théâtre je suis mort tout d’un coup. Alors des fois je me relève pour écrire que je suis mort. Des fois ça marche tellement bien que quand j’écris je me dis que je ne suis pas mort puisque j’écris. Alors des fois je ris quand j’écris que je suis mort. Mais pas longtemps. Je ne ris pas longtemps. Je ne ris pas longtemps parce que je me dis que je suis vraiment mort il y a quelques mois et ça ça ne me fait pas rire. Je ne ris pas longtemps je ne ris pas du tout. Parce qu’il y a tout mon temps là. Et moi au milieu. Et ma grippe qui vient de temps en temps me rendre visite pour me faire dire que je ne suis pas mort tout à fait. Ma seule source de vie là depuis c’est ma grippe.

De temps en temps.

Je.

Ma grippe.

De temps en temps.

Ici on meurt.

Quand même.

Mardi 12 Septembre 2000, rue Constance, Paris.

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