Le ciel est rose feu. Les croisées étaient entre le ciel et moi, j’ai ouvert la fenêtre. Le ciel est vif et doux. La braise ce matin est au-dessus de la ville. Une nappe, pas une chape. Le manteau n’obstrue rien à l’horizon qui, au contraire, invite au rêve. J’ai pris des photos, mais qui ne fixent rien. Ne rien retenir je sais, être à cet instant, ce matin. Je remercie.
Les pitons enneigés découpent sans déchirer. Sans, ce ciel ne serait pas tout à fait ce ciel. Merci. L’eau, d’huile, invente une couleur de rose et de gris. Je ne sais où je suis ; être.
Déjà, subrepticement, un vent fait son office. Bientôt le premier plan sera d’azur tout à fait. A peine le temps d’écrire, que le ciel déjà est presque blanc. Les sommets paraissent grandir à vue d’œil en ce nouvel écrin renversé. L’eau maintenant est de métal. Si je tourne la tête un frisson me pénètre.
Je veux faire jaillir de moi la sève et le génie. Sentir bouillir les cellules, gronder et monter en mes muscles et en mes veines. Je veux me sentir trembler, lâcher et répandre. Je sens en moi une sève fragile. Chaude, bouillante, et je serai vivant ; de glace, et je serai glacé moi-même.
Le ciel de feu a fait place à une plaque froide. La vie est là, mais terne et presque morte. Je sais qu’il est mille et une vies, je sais que je serai vivant quoi que je fasse. Mais les nuages qui barrent maintenant la croisée paraissent une aile immense déployée. Il n’est point là d’augure mauvaise ni de tristesse. Il n’est point de mauvais présage. Le ciel était de vie, il semble maintenant suspendu et pétrifié, prêt à casser comme un verre fragile. Si par malheur un oiseau passe, l’image pourrait se briser en mille tessons.
Je veux célébrer autant le chaud que le froid, célébrer partout où se trouve la vie. Je veux sentir le ciel parcourir mon corps et mes veines. De glace ou de feu, je veux sentir le ciel parcourir mon corps et mes veines. Je suis du côté de la vie, c’est en cela que je tremble. Je suis vif et vivant, je suis éveillé ce matin.
Mon âme, mon corps et mon cœur me suffisent, qui s’occupent de moi. Au loin, partez au loin, mental errant et pensées vagabondes ! Je suis tout à mon âme, mon corps, mon cœur, je suis tout au monde et à l’univers ! De la fumée monte d’une cheminée lointaine, un oiseau, tranquille, passe au-dessus de moi, je n’ai plus froid, j’ai refermé la fenêtre. Je suis allé rechercher le son de ma voix pour lire ce que je vois là. J’écris, et lis à haute voix ce que j’écris. Il n’est que moi qui peux écrire, il n’est que moi qui peux entendre ce que j’écris. Il n’est que moi ce matin, l’univers.
Assis, je suis au rebord de ma fenêtre.
Tant que j’écris je ne vis pas.
Vivre serait vivre, et vivre serait être et disparaître.
Il y a quelques secondes, la sensation en moi. Une boucle, un lien, un anneau, entre moi et l’univers ; entre moi et l’univers, l’univers et moi. L’Absolu peut-être. L’Absolu je crois. La sensation d’être. Je suis encore. Il y a quelques secondes, et je suis encore. Le temps n’existe pas, et mon corps résonne de ce qui passe là. Il y a quelques secondes, en l’univers et moi.
Une brume impériale envahit peu à peu feu le matin plein de promesses. Ceci est le monde aussi, ceci est le monde. Une barge immobile n’en finit pas de partir et semble s’étendre à l’infini ; ceci est le monde. Je ne vois rien pleuvoir, et mon ouïe pourtant m’avertit, ceci est le monde, le monde est ceci.
Tremble mon âme au plus près de l’infini. A l’instant d’un temps disparu, tu es où jamais auparavant tu n’avais su être. Tu es auprès de mon âme, mon âme, en paix tu peux rester. Tu résonnes maintenant en l’univers et en moi. Tu rayonnes. Je suis maintenant traversé de tant de flux et de frissons. Aucun en lequel tu ne sois. Je suis face à ton âme, mon âme, comme je suis face à moi. Tu n’as pas de rire, tu n’as pas de voix, tu n’as pas de corps. Tu n’as pas de peau, pas de mémoire. Tu n’as pas de cœur, et tant de peurs pourtant te tourmentent. Tu as une âme mon âme, je suis face à toi. Mille visages mille fois t’ont tenté, ont tenté de te pendre. Mille blessures, mille peines, mille plaies. Mille malheurs et mille morts. Un voile se lève au ciel, et une étoile apparaît. En ce matin de marbre et d’hiver, où le gris des cieux étouffe le cri du monde, un voile se lève et une étoile apparaît. Ce que je vois n’est rien à côté de ce que je sais. Ce que j’entends, ce que je sens, ce que je touche. Le voile se lève, et ton âme apparaît.
Je suis rendu au bord du précipice des mots. Je fais un pas et tombe ou m’envole. Disparais. Je veux le silence du silence, au-delà de toute pensée, souffle. Je ne me recroqueville, je me recueille. Je veux disparaître, comme l’univers et l’infini.
Je suis en toi, âme, tu es en moi, comme l’univers en l’infini.
Je suis au bord du gouffre et mes pieds sentent le vide. Aucun mot, maintenant, n’ose venir, qui me laissent seul et suspendu. Un mot, un souffle, une inspiration, et je fends les airs de mon crâne. Je suis au bord du gouffre et mes pieds sentent le vide.
Je ne vais pas me lever de cette chaise tant que l’heure ne sera pas venue. Pendu, suspendu à ses cinq pieds de fer. Je suis face au temps comme à moi-même.
Que je ne pense pas. Que je ne pense pas que je pense. Que je ne pense pas à ne pas penser. Mes images, mes idées, mes peurs. Mes fantasmes et mes tourments. Que je revienne à moi, moi qui ne suis moi qu’à l’instant même.
Je ne veux pas sortir de ce que je fais ; mon chemin. Me dérouter serait me dévoyer, me dérouter. Comme mon chemin me fait, je fais mon chemin. Nous sommes, l’un et l’autre, à notre image.
Depuis quelques minutes, une heure presque, je suis perturbé. Je ne réussis pas à écrire. J’écris par morceaux, lambeaux, fragments, mais n’écris pas comme je voudrais écrire. J’écris par éclats, je vais, tente, mais ne poursuis pas. Je n’ai pas de tête à ça ; mon crâne est envahi d’idées agitées de peurs. Je suis excité et ne tiens pas en place. Je viens de mettre une musique énorme dans mes oreilles, Hey Joe par Johnny Hallyday. Je ne veux plus entendre mes idées, je ne veux plus m’entendre ne pas écrire. J’écris. Je me balance et écris.
Vais-je réussir, un jour, à dire ? L’amour, la force, la rage et la foi. La sève et la vie. La fièvre. Vais-je réussir à dire, un jour, à un autre que moi ? Un être, un maître, un héros. Un autre, une âme. Un homme, une femme. Venir au monde.
Jeudi 17 février 2011, Chemin du Loretto