Les Dents




Il était seul. Il était seul et ses dents tombaient. Une par une d’abord toutes maintenant. Qui n’attendaient plus la réparation de la précédente. Qui se chevauchaient. Les cassures. Les cassures qui maintenant se chevauchaient. Et il rattrapait des bouts. Il rattrapait il retenait il récupérait. Il entassait il thésaurisait il mettait de côté. Plein la bouche et plein les mains maintenant il avait des bouts de dents. Petits gros. Plein la bouche et plein les mains. Jamais il ne referait le puzzle. Les chutes chutaient trop vite. A peine avait-il récupéré un bout de dent au fond de sa bouche au bord de ses lèvres à peine l’avait-il recueilli au creux de sa paume à peine l’avait-il regardé que déjà il sentait il savait le morceaux à venir d’ailleurs d’une autre ou de la même.

Déjà sa langue avait choisi frayé fait son chemin vers le trou à venir. Déjà l’autre tombait. L’autre morceau au creux de sa paume. A rejoindre les petits bouts déjà tombés. Il n’avait plus le temps de les relever les remonter vers sa bouche les replacer voir d’où ils venaient comment ils étaient il n’avait plus le temps. D’autres déjà tombaient. D’autres tombaient qui creusaient d’autres trous.

Il ne jonglait plus de la main à la bouche à la main à la bouche à la main. Il ne relevait plus. La main le bras les ruines. Il récupérait entassait. Las. Mais pas défait. Il continuait de sourire.

Plus ses dents tombaient plus il souriait. De devant. De l’air. De plus en plus. Au soleil et au vent. Tant pis. Bien fait pour elles. Elles n’avaient qu’à être là. Rester. Avec les autres. Accrochées tenues vivantes vivaces. Vives. Avec les nerfs les canaux les vaisseaux l’émail et la gencive. Elles n’avaient qu’à rester. Comme les autres. Comme celles des autres. Ouvertes et vives. Tant pis pour elles. Qu’elles tombent amochées aux fonds de mes poings qu’il refermait de toutes ses forces en serrant les dents qui lui restaient. Et plus il serrait plus elles tombaient plus elles frappaient sur ses poings qui s’ouvraient de douleur et s’emplissaient. Tant pis.

Désormais il parlerait seul avec les mains et la bouche grandes ouvertes le soleil réfléchissait dans le grand miroir devant lui.

Samedi 23 septembre 2000, rue Constance (Paris)