Les Longueurs

Je suis rentré.
Je suis tendu.
Dedans.
Peut-être ce cahier va-t-il m’aider à écrire.
Peut-être que ces pages, que ces lignes, que ces longueurs, que ce toucher vont m’aider à écrire. Des longueurs, comme à la piscine, le jeudi soir, avant, quand j’étais petit. Des longueurs, le jeudi soir, à Charenton. Des longueurs. Dans la chaleur moite de la piscine, des longueurs, le son sourd et calme de l’eau dans les oreilles, et cette sensation de bien-être à la surface, glissant, et dedans à la fois. A chaque longueur du bras, l’eau qui coule sur les flancs et moi qui coule sur l’eau. Rien autour. Des bruits de voix rassurants. Je ne suis pas seul, autour. Je suis seul dedans, dans l’eau, à chaque brassée je continue. Pourvu que cela ne s’arrête pas. Je ne sens plus rien que ces longueurs chaudes. Je pourrais tenir des heures. Je tiens d’ailleurs, des longueurs. Souvent je pense à cette sensation, dans l’eau, au chaud, à tourner en rond, longueur après longueur, et ça n’a pas de fin ; surtout ne pas sortir du bain.
Que je revienne à la ligne, et chaque fois, d’un coup de talon, reparte dans l’autre sens, encore une fois, encore et encore, sans s’arrêter. J’aimerais continuer des heures, à écrire ; avec un stylo facile, des feuilles et des lignes à n’en plus finir, à n’en plus voir la fin, à rajouter un cahier sur l’autre à chaque fois. Ne pas en voir la fin, ne rien se dire, continuer les longueurs pour les longueurs, les unes après les autres, dedans, dans la chaleur, dans le chaud, et surtout, que cela ne s’arrête pas, surtout pas, faire des longueurs juste pour être là, juste pour les faire ; des longueurs pour des longueurs, juste pour les faire, les unes après les autres, en glissant, glisser le stylo facile, lent, souple, long, chaud, et à chaque ligne aller un peu plus loin, tenter, le grand, l’espace, la longueur, allonger un peu, un peu plus, plonger la main, tendre un peu plus le muscle, de tout le corps, tendu mais souple, tendu et souple, le corps qui tient au bout de la main, au bout des doigts tendus, dans un élan, sur une poussée des jambes, aller le plus loin possible et sentir l’eau de ces lignes sur les flancs glisser, chaud autour, être dedans et juste à la surface, ne rien attendre, ne pas même vouloir plonger, vouloir rester à la surface et glisser dessus, encore longtemps, le plus longtemps possible, à tout jamais, toujours, juste entendre quelques morceaux de mots, quelques bouts de voix au-dessus, pour se rassurer, pour se dire je ne suis pas seul au-dehors, et continuer, glisser, donner un nouveau coup de talon et de rein, et repartir dans l’autre sens.
Jeudi 3 février 2000, rue Constance (Paris)