Prière

Alors apparaît la silhouette et me voilà face au temps. Nu de tout ce que je crus être, orphelin de mes mots et vierge de mes ans. Qui es-tu toi qui n’appartiens à aucun souvenir ? D’où sortent ces entrailles dont tu jaillis soudain ? Est-ce le tissu de ma peau aux lignes de ta main, ou le reflet pétrifié du sillon où je me crus mourir ?

Qui es-tu toi qui t’approche timide et qu’il me semble reconnaître ? De qui me reviens-tu, quel message ancien ? Quelle voix, quelle issue ? As-tu perçu ici un rêve, y as-tu senti une présence ? Est-ce à moi que tu réponds enfin ?

Le voile fut gouffre, comme l’oubli, la mémoire où je souffre ; il frémit quelque chose. Le voile fut mur, qui maintenant s’ouvre ; le rideau et le temps. Il se pourrait que ta paume atteigne la mienne. Où irions-nous ? En cette terre inconnue et lointaine, sise au creux de moi pourtant ? Comme je voudrais être heureux quand j’y serai enfant.

Tu te souviens. Tu te souviens de la lune, tu te souviens des pierres grises, tu te souviens de l’arbre mort, tordu mais mobile. Tu te souviens du doux vent, de l’attente, un peu moins maintenant, d’autres attentes ont pris sa place. Mais il n’y a pas d’autre lune, pas d’autre pierre, pas d’arbre, il n’y a pas de vent. Tu te souviens et tu sens. Ta gorge dans les murs. Il suffirait que tu relèves la tête pour abattre le sommeil. Tu serais le plus fort. Toi et la lune, l’un sur l’autre, en équilibre posés. Pleins, gonflés. Tu te souviens des yeux ouverts, massant les pierres, quelque chose de gai. Dans l’œil et dans le temps. Au fond, la certitude d’éternité, le regard, le serment. J’avance.

Soulève les paupières, à l’équilibre, sans forcer. Tu peux être à la lune encore. Il suffit de croire, l’espace d’un temps. La lune, l’instant, à peine le présent, l’éternité. La renverser alors. A bout de bras la prendre, et à toutes forces tourner. Jusqu’à ce que le masque change. De la cicatrice au sourire. Il te suffit de croire. Dans l’immense insensé. Repousse, inverse la tendance. Un instant arrêtée. Au moins une fraction, au moins une seconde. Sans être vu. Faire crisser le murmure du monde. Oser oser. Pour être alors. Au bout de la force de tes bras. A la lune imprimé.

Tu n’inverseras rien, ni du cours, ni du temps. Le rêve n’est que promesse, et la mémoire mensonge. Imagine alors seulement, le rêve en la mémoire. La lune en la pierre, et l’arbre en le vent. Crois, vois, et envole. Puis endors jusqu’à matin. 0ù sous la pluie battante tu diras à qui saura entendre, Il fut une nuit où je sus, l’espace d’un instant, une fois être. Il fut, une fois, moi.

Tu te souviens mais le souvenir s’éloigne. Qui seras-tu sans ? Qui deviens-tu ? Tu es cet homme au cœur de pierre, au bois noué, l’arbre presque mort. Les sillons à ton front se creusent, et déjà s’abattent les traits de ta bouche. D’aucuns diront que ton regard est devenu dur et que bientôt nul ne te reconnaîtra plus. Tous parlent de toi à coups de mots qui te lacèrent. Ton souffle est court de ce que tu reçus. Tu n’as plus de jambes que les genoux à terre, de bras que les paumes au sol plantées. Il suffirait d’un rien pour que tu ne t’effondres tout à fait ; un petit rire tiré en coin qui se ficherait à ta fêlure.

Le gouffre est immense entre le souvenir et toi. Tant d’éternités qui maintenant vous séparent. Tu tentas de retenir les lambeaux qui se défont, mais rien ne reste, et le geste sans cesse fut à refaire. Tout s’enfuit, qui t’épuise. Un ventre qui pend et te pèse. Des mottes de chair à l’entre-jambes et aux aisselles. Rien là que tu ne reconnaisses. Il n’est que ton visage pour donner encore un peu le change. Ses yeux scrutèrent les miroirs, cherchèrent un regard dans les autres yeux.

Il ne te reste rien d’avoir décrit. Nulle trace, nul écho ; nulle onde. Au signal envoyé, chaque fois le même, à l’appel, nulle réponse jamais. L’épuisement. La fatigue, plus profonde, à chaque tentative nouvelle. Tu fus déçu, mais ne sus jamais de quoi. Et le monstre en ton gouffre, fut aussi grand que l’attente profonde. Jamais tu n’exigeas, ne réclamas, ni même n’osas la moindre demande. Jamais ne tentas jamais rien de toi. Tu fus le traitre impuissant de toi-même. On te dit de te taire, alors tu te terras.

Qui suis-je pour vouloir que tu te reprennes ? M’insupporterait-il de te savoir paisible en l’oubli où je te vois ? Mon désarroi est tel, qu’en la prière éblouie je viens à rêver que nous serons encore. Et pétri de vie et de lumière, je tente de te hisser jusqu’à ce que nous fumes.

Aux fleuves des après-midi entières, aux bouts de serviettes, aux ombres des arbres, aux biscuits à manger, aux bananes et aux yaourts à boire. Aux départs en silences après les déjeuners, aux soleils en voitures, aux shorts, aux larges serviettes et aux grands paniers. Aux sables dans les espadrilles. Aux radios dans les virages. Aux petits chemins de terre, aux lacets défaits, aux racines des arbres contre les claquettes, aux sacs sous les bras. Aux galets et aux rochers qui glissent. Aux silences en apnée. Aux livres pleins de sables, lus à moitié. Aux casquettes trop petites. A ses épaules, à son tricot de peau, aux coups de soleil à sa nuque. A ses robes sans manche, à ses bras de profil, ses maillots une pièce. A sa petite tête, à ses cheveux, avec un chapeau et des lunettes épaisses. A vous quatre. Aux voitures, brûlantes aux soleils.

Une fois vous avez presque pleuré ensemble. De vous aimer et de ne pas vous le dire. La petite a pleuré avant qu’elle ne parte. Dans ses bras à lui. Et elle a caressé le dos de la petite, en pleurant, et elle est partie. Alors tu es resté droit. Tu as regardé le ciel encore plus et ta bouche encore plus s’est pliée. Tu t’es tendu et tu as résisté. Tu n’as pas pleuré, tu as serré la gorge. Tes lèvres ont tremblé. Si tu avais pleuré, tu aurais pleuré à rebours ; depuis cette fois jusqu’à quand vous alliez aux fleuves en voitures. Tu aurais pleuré tout ce qu’ensemble vous avez fait. Tu aurais pleuré quand vous étiez petits, la vie qui vous sépare. Tu l’aurais pleuré lui, minuscule, elle immense, elle déjà loin ; et tes bras et ta gorge, ballants. Tu n’as pas pleuré, tu as parlé des toits crevés sur les maisons en ruine.

Tu as pleuré après. Pleurer tout seul c’est pleurer quand même. Au passé, aux souvenirs, à la vie, au temps, à la mort, aux silences. A la force que tu n’as pas de ne rien ressentir, à la force que tu n’as pas de rire, à la force que tu n’as pas de parler, à la force que tu n’as pas d’avoir de la force. Tu ne te tais pas, tu es incapable d’articuler. Et encore une fois, vous vous êtes laissés sans rien vous dire, que quelques demi-gestes et quelques mots fêlés. Il te reste ce qui disparaît, passe, ceux qui changent même avant que de changer. Ce qui ne se dit, ni ne se parle. Il te reste des mots, des voix, des échos de paroles cassées. Ce qui te retient éloigne. Petit à petit, vous disparaissiez.

Et là c’est moi encore qui parle. Qui encore à mon tour m’empare de tes phrases et remplace ta voix. Qui te recouvre de bruits jusqu’en ton refuge. Qui viens te chercher alors que tu ne me demandes. C’est moi qui questionne et interroge, qui réveille et qui dérange. C’est moi qui exhume. Le désir m’est comme l’envie, et presque comme l’espoir. Mais ces mots jolis ici sont les pires des outrages. J’en ai envahi ta paix et déchiré ton secret. C’est moi qui souille et qui viole ; c’est moi qui, de mots, profane.

Mais qui dira sinon ? Qui écrira que tu fus pétrifié de trop d’amour ? Impuissant, plus que malhabile ou maladroit. Qui dira que tu fus entier en ce qui t’empêcha ? Tes grimaces figées étaient de celles qui n’osent le sourire. Et toujours tes mâchoires retinrent les cris en les creux profonds de ta gorge et de toi.

Et toujours tu détournais les regards. L’on disait que tu rêvais et étais ailleurs, mais nul jamais ne fut plus présent que toi. Au souffle et à la parole. Au secret de la voix. A chaque parcelle où te posaient tes pas. Aux pavés comme aux chemins de pierres. Au mur qui t’entoura comme à la meurtrière. Nul ne fut plus présent que toi. Au fracas des mots, aux masques des visages.

Tu entendais ce que peu savent entendre. Ta chair se hérissa. Tu entendis. Derrière le sourire la cicatrice, et au fond de l’orbite le tombeau. En la sarabande et la danse, le pas du pénitent. Le croc dans la quenotte et dans le refrain le sanglot. Tu entendis, tu vis. Si petit, si seul et si fragile. Si lent, si faible, si rien. Invisible. Tu te demandais si ce que tu souffrais était la preuve suffisante de ton existence. Ecartelé, tu vécus tous les déséquilibres : fuir aurait été disparaître, et pour être il te fallut souffrir.

Ce dont tu portais la charge ne te revenais pas. Comment tant de terreurs pouvaient tenir en un si petit toi ? Tant de larmes, de cris, tant de souvenirs ? Comment tant de rochers immenses et d’immenses colères ? Comment autant de vacarmes, plus qu’en temps de guerre ? Tes dents crissaient de fièvres et tu portas une faute comme on porte la croix. Mille ouragans se soulevèrent, et dix mille outrages s’abattirent sur toi ; dix mille tonnerres. Un acharnement venant de toutes parts, auquel rien tu n’opposas. Une conjuration parfois, une voix sans espoir, Une prière.

Que d’autres étés reviennent, d’autres printemps. Que nos maisons s’ouvrent de nouveau à d’autres enfants, nouveaux, les nôtres. Que d’autres demains réouvrent nos fenêtres, que d’autres voix d’autres silences, d’autres éclats de rires et de vies résonnent dans nos murs. Et que nous soyons là, encore un peu, au milieu. Que d’autres matins d’autres lunes nous réunissent et nous revoient autour de nos tables grandes et rondes, emplies d’amours et de chansons. Que d’autres histoires d’autres légendes bercent nos rêves, encore un peu au creux de nos enfants. Que d’autres étés, d’autres demains, d’autres matins, pour que ceux qui partent aujourd’hui ne nous laissent pas tout à fait seuls.

Ton cou à tes genoux sous le poids. Tu ne vis pas les ciels descendre. Ne relevas pas plus la tête. Laissas se perdre quelques bribes dans peu de souffles. Ta voix s’échappa, entre une enceinte et un rempart ; on ne l’entendit pas.

Ta langue gonfle de tout ce que tu ne sus dire. En toi l’haleine noire des décombres oubliés. Le cadavre des fautes étouffées, la toux folle des colères. En toi la masse du silence, et le râle et le crachat pétrifiés. Des siècles que tes poings se tordent et que tes os craquent. Des siècles à ta bouche déformée. En toi la douleur cloîtrée des mâchoires de pierre. Le legs est le prix qui se paye. Ta voix porte celle de tes spectres et leurs voiles recouvrent ton regard terrifié. En ton sein, l’arbre est tordu aux liens qui t’entravent. Le pal, le pic, le croc, le gibet ; ta lignée. L’attache où l’on t’accroche, où tu te tiens fidèle. Ton sang en découle, ta vie en saignées. De l’écorce à la peau, du sillon en la veine. De la veine à la perte, de la perte en l’oubli.

Ecoute alors ce qui ici bat. Je suis le vif et le vivant. L’infini dressé pourtant, le souffle qui persiste. Je suis celui qui croît au ciel, et au soleil qui en face grandit. Je suis la bouche qui avale, le poumon large qui s’emplit. L’averse puis l’arc-en-ciel. Le regard d’éther et la parole bleue. Je suis l’irréalisé qui enfin advient.

Nulle limite, je suis le chant inconditionnel d’amour, l’éternelle étendue. Je suis la main qui s’offre aux yeux grands ouverts. Le prénom qui accueille. Je suis la phrase partagée aux bras qui se serrent. L’écoute communiée au silence comme à la liesse. L’âme et au-delà de l’âme. Je suis le simple et je suis l’Esprit. Ecoute, toi qui rampe et toi qui gis. Creuset où je m’incarnais. Ecoute, terre, chair, c’est moi qui parlais lorsque tu disais Je suis, et c’est moi que tu sentis mourir quand tu hurlas Je meurs. Il te reste pourtant un minuscule de moi ; une flammèche, pas même une flamme. Alors écoute en toi, le Verbe.

Je verrai des ciels merveilleux, des nuits paisibles et douces, chaudes comme du coton, le nez en l’air, les pieds plantés dans la terre, seul, heureux, je respirerai, sentirai le vent, je fermerai les yeux puis les ouvrirai, je dirai Je suis ! J’ouvrirai la bouche et sourirai. J’écarterai les bras et prendrai tout, en moi rien qu’en moi. Tout seul, j’écarterai les bras et prendrai tout. Je courrai aussi des nuits entières, entre les ombres et la lune, plus léger de saut en saut, je courrai et danserai, poserai les mains sur les pierres, embrasserai les arbres, regarderai aux ciels le fond des yeux, j’ouvrirai la bouche et rirai aux étoiles. Je verrai des ciels merveilleux, où je n’apparaitrai même pas, tellement je serai libre.

Entends la voix des mots captifs qui se libèrent. Sens la lueur des cieux éclatants à présent. Elles avancent, ils se soulèvent. Relève la colonne, le front, et la paupière, inspire ! Accueille. Il est au fond de ta gorge des échos de répliques qui te disent. Tu y entassas tant de pages que ton vivant y vibre encore. Mais si muet que tu le crus longtemps mort. Entends le si tu, le si ténu, le si caché. Le retenu en ton île échoué. En la caverne où ta voix antan fut poussière. Vois, il est une source au fil de ta blessure, une lueur à la faille. Là apparaît la silhouette, et te voilà face au temps. Il est au filet qui point une vie aux sublimes promesses.

Ajaccio, le 30 mars 2014

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