La France gâche son talent numérique

Il arrive régulièrement que nous développeurs, soyons confrontés à l’image que nous donnons à la société. Telle personnalité « technologique » nous explique que ce métier va bientôt être remplacé par « l’Intelligence Artificielle ». Telles politique ou dirigeant d’entreprise se plaignant de la pénurie qui touche notre industrie. Tel analyste financier ne comprenant pas pourquoi les états unis créaient des GAFAM pendant que nous créons des CapGemini et des Atos.

Le paradoxe est qu’on sait répondre assez facilement à toutes ces questions qui semblent insolubles à nos élites quand on fait ce métier depuis quelques années: c’est lié à la dévalorisation de ceux qui produisent du code. Ce sentiment est tellement répandu au sein de notre communauté qu’il y’a une sorte de partage tacite de cette connaissance, et que ces non-dits génèrent une frustration qu’un simple tweet suffit à mesurer.

Du coup je me demande si un des problèmes de notre industrie n’est pas simplement que nous ne partageons pas suffisamment nos points de vue sur ces sujets. Alors pour une fois parlons-en.

Le développeur et l’IA

Ce qu’on appelle l’Intelligence Artificielle (IA) et les nombreuses idioties qu’on entend sur le sujet sont un bon exemple de l’incompréhension, voire de la mystification qui entoure notre profession. Que signifie exactement que l’IA va remplacer les développeurs ? Que notre métier consiste à prendre des décisions qu’on pourrait automatiser ? Selon quels critères ? Avec quelles données ? Et au fait c’est quoi une IA si ce n’est pas du code ? J’imagine que ça signifie aussi que c’est les IA qui vont coder les IA ? C’est à peu près aussi stupide que de penser qu’on peut mesurer la productivité d’un développeur en comptant le nombre de lignes de code qu’il écrit.
Et pourtant c’est tout à fait symptomatique de la perception que beaucoup de personnes ont de notre profession : une activité automatisable, remplaçable, ou l’humain n’a qu’une très faible valeur ajoutée.

Développeur = loser

Cette perception globalement négative de notre métier, ou plus généralement de « ceux qui font » par rapport à « ceux qui dirigent » fait que notre système français forme des chefs de projet au lieu de former des développeurs. Les écoles d’ingénieurs valorisent peu la filière technique, et encouragent leurs étudiants à devenir chefs. Ce qui est légitime, puisque c’est une façon de mieux gagner sa vie. Autrement dit pour répondre à la pénurie de développeurs, nous formons massivement de futurs chefs de projets. Et étrangement cela ne règle aucunement notre problème de pénurie. Cela a même plutôt tendance à l‘aggraver, puisque ça accentue le jeunisme de la profession. D’après Uncle Bob, le nombre de développeurs double tous les 5 ans. Ce qui semble allez dans le sens de l’étude Stack Overflow la plus récente. Donc conclure à la pénurie c’est ne regarder que la partie émergée de l’iceberg. Oui la demande est très forte, mais la première chose à faire pour enrayer cette pénurie et améliorer la qualité de ce qui est produit est de valoriser correctement le travail de développeur. Arrêter d’expliquer aux jeunes que développer n’est pas un métier d’avenir, c’est à la fois faux et même dangereux pour la souveraineté numérique de notre nation.

Quand les chefs de projets parlent entre eux

Notre souveraineté numérique

Cette souveraineté parlons-en. Pourquoi n’y a-t-il pas de GAFAM en France ? Parce qu’aucune de ces sociétés n’a été bâtie par des chefs de projets uniquement. Ces entreprises ont rapidement compris que l’enjeu numérique passe avant tout par le recrutement et la valorisation de personnes qui comprennent les technologies. Attention, je ne dis pas que tout est parfait dans la Silicon Valley. Mais ce qui est certain c’est que les vrais bons développeurs français, ceux qui sont passionnés par ce métier et le font depuis longtemps, ceux qui sont vraiment compétents, ont du mal à s’épanouir dans notre pays. La grande majorité se retrouve poussée à devenir chef, ou part à l’étranger pour s’épanouir en vivant de leur passion du code. La France gâche son talent numérique, en encourageant ses étudiants en informatique à devenir chefs au lieu de valoriser le travail de développeur. La France gâche son talent numérique en développant à outrance le marché de la prestation de service numérique au lieu d’essayer de créer le prochain géant de la tech. Il faut rappeler que vendre de la prestation de service c’est avant tout du commerce de personne, ce qui est très différent de vendre un produit ou un service numérique.

Et nous dans tout ça?

Je vous propose de finir sur une note plus positive en discutant de notre part de responsabilité dans la situation actuelle et surtout des alternatives qui s’offrent à nous.
À chaque fois que nous n’osons pas dire non, à chaque fois que nous ne challengeons pas une décision inadaptée, à chaque fois que nous acceptons qu’un « chef » nous explique comment on doit coder, nous acceptons tacitement cette situation. À chaque fois que nous refusons de nous intéresser au métier pour lequel on code, et qu’on se contente de faire ce qu’on nous dit, nous acceptons tacitement cette situation. À chaque fois qu’on accepte qu’un intermédiaire prenne 30 à 60% de marge sur notre travail, nous acceptons tacitement cette situation.
Nous avons le devoir de changer de posture, pour changer ce système. Nous devons prendre nos responsabilités, et constater qu’il n’y a aucune fatalité.
 La première chose à faire c’est de partager, de vous former auprès de gens plus compétents, et d’aider les nombreux débutants à progresser.
Si vous travaillez actuellement dans une ESN qui vous explique chaque année qu’elle peut difficilement vous augmenter malgré sa croissance à 2 chiffres, mettez-la devant ses contradictions. Pourquoi votre TJM n’est-il pas corrélé à votre salaire ? Comment est utilisée la marge ? Pourquoi n’avez-vous pas droit à des formations ou des conférences ? Prenez ce qu’il y a à prendre, mais ne restez pas bloqué dans une société qui ne saurait pas répondre à ces questions.
Ensuite, si vous cherchez une entreprise qui a compris ces enjeux et qui valorise le travail des bons développeurs, ne baissez pas les bras. Ces entreprises existent, y compris en France, même sil elles sont encore l’exception et pas du tout la norme.
Enfin, envisagez de créer votre propre société, je suis persuadé que cela reste un des plus importants moteurs du changement à long terme. Nous devons créer nos propres entreprises du futur dans lesquelles nous pourrons nous épanouir. Vous pouvez commencer par du Freelance, ce qui a l’avantage d’être rapidement accessible et très peu risqué. Puis utiliser l’argent et le temps que vous aurez dégagé avec cette activité pour imaginer un nouveau business. Pas besoin de lever des millions et de devenir une licorne, déjà commençons par créer de petites structures autosuffisantes dans lesquelles nous pourrons nous épanouir. Être le numéro 1 mondial est beaucoup moins important que le fait d’être heureux de se lever tous les matins.

La France gâche son talent numérique, et nous devons prendre nos responsabilités pour l’en empêcher.

PS 1: Après plusieurs tentatives infructueuses de l’utilisation de l’écriture inclusive, je me suis résigné à rester dans un style simple. Merci de considérer que tous les termes “développeur” peuvent être remplacés par “développeuse”

PS 2: Merci aux nombreuses personnes ayant répondu à mon tweet initial et poussé plus loin dans la réflexion, en particulier Samuel Pecoul, Fabien Maury et Hugo Lassiège