Making a murderer : le binge watching de l’extrême

Depuis 3 mois, je voulais regarder la série documentaire événement de Netflix “Making a murderer” mais je n’avais eu ni le temps, ni le cran.

J‘avais vu passer beaucoup de choses sur Internet, je connaissais la promesse : les codes de séries télé appliquées à un reportage totalement noir, s’étalant sur une vingtaine d’années sur la condamnation à 2 reprises d’un homme présenté comme victime du système judiciaire américain. J’avais vu la bande-annonce, ça ne m’avait pas complètement préparé.

Parce qu’après 11h de binge watching pour visionner à la suite les 10 épisodes de la série, on ne ressort pas de l’expérience complètement intact. Si les 3 premiers épisodes ne m’ont pas complètement embarqués, c’est l’entrée dans les procès qui rythmeront les épisodes suivants pendant plus de 4 heures qui change la donne et créé un niveau d’attachement (parfois répulsif) avec l’ensemble des protagonistes. La misère a rarement autant porté ses stigmates à l’image : les rides se marquent, les pas se font lourds, on redoute la mort de certains d’entre-eux, on ne sait plus quelle distance prendre avec ces gens qui soudain deviennent familiers.

Si toutes les techniques d’un TV show à l’américaine sont bien présentes avec générique esthétisant, cliffhangers quasi systématique et retournements de situation à chaque épisode, le choix de ne pas utiliser de voix off et très peu de musique pour privilégier les conversations téléphoniques et les témoignages renforcent encore ce sentiment de voyeurisme consentant et addictif quelque peu perturbant. Une plongée dans l’Amérique profonde que même “Extrême Make Over” n’avait pas complètement osé. Le montage au service du story telling ajoute au réalisme mais devient souvent une répétition inutile lorsqu’on enchaîne les épisodes.

Le documentaire accusé de pratiquer quelques impasses embarrassantes pour assurer la charge contre la police et le système judiciaire, ne permet pas complètement de statuer sur l’innocence ou la culpabilité de Steven Avery. Dans tous les cas, les faits sont troublants. Mais le plus déstabilisant est que l’histoire continue maintenant dans la vraie vie. A coup d’interviews télévisées, de reportages feuilletonnants dans la presse à scandale, de pétitions pour libérer Steven Avery.

J’ai choisi en guise d’illustration cette interview de Dean Strang puisqu’il constitue le “personnage” qui m’a le plus ému par son impuissance et le niveau de son investissement émotionnel qui se révèle à 2 reprises au cours des derniers épisodes.

A la différence de mon entrée dans d’autres séries, ce binge watching était sans préméditation. J’ai senti en cours de route que si j’arrêtais, je n’aurais pas forcément le courage d’y revenir. Mais j’en sors un peu déstabilisé de cet attachement à des gens de la vraie vie dont le destin me concerne dorénavant.

C’est dans une tonalité de culture totalement américaine que la poursuite se déroulera sous nos yeux, avec une nouvelle avocate qui a décidé que le cas de Steven Avery ne pouvait pas en rester là.