Mes “120 battements par minute”

Samedi 20 mai 2017–21h30

Le générique arrive presque à son terme dans un silence glacial. L’immense et prestigieux Théâtre Louis Lumière du Palais des Festivals semble prostré. Ou éteint. Je ne sais pas. Je sais juste que je suis bouleversé. Et si j’étais le seul ?

A cet instant précis, je supporterais encore moins des applaudissements polis que quelques sifflets. Je ne me suis jamais senti aussi isolé que parmi ces plus de 2000 spectateurs privilégiés. Mon voisin semble presque endormi. Je repense aux messages reçus plus tôt par des amis journalistes, “ce film est un chef d’oeuvre”. Je ne peux pas être le seul.

Il aura donc fallu attendre que les lumières s’allument pour que le public s’autorise à rompre le silence, d’abord presque timidement comme pour ne pas briser un moment suspendu, puis dans une interminable standing ovation qui fait plus que me rassurer.

Mon voisin tente de cacher se yeux rougis. L’équipe du film est en larmes. “120 battements par minute” est un grand film, nous sommes au moins 2.000 à le savoir. Des émotions se croisent entre douleur et bonheur. Je ne peux plus prononcer un mot.

Début 2016

Parmi mes amis, des amis d’amis, à la salle de sport : personne n’ignore qu’un casting géant se tient dans Paris pour le nouveau film du réalisateur de Eastern Boys. Pendant de trop longues semaines pour ne pas s’interroger sur le sérieux du projet.

Lorsque j’apprends que je connais celui qui vient d’être choisi pour l’un des 2 rôles masculins principaux, j’y vois un clin d’oeil du destin. D’autant qu’il avait arrêté le métier de comédien bien avant que nos chemins se croisent.

Août — Octobre 2016

Pendant quelques 12 semaines, c’est un tableau impressionniste qui se dessine autour du film : Arnaud partage plus des émotions que des informations. C’est d’ailleurs son retour au cinéma et son parcours intrigants qui m’intéressent, davantage que le film.

Quelques mois plus tôt, j’ai acheté les droits d’une pièce qui retrace la lutte menée par quelques New-Yorkais face aux ravages d’une maladie alors sans nom qui décime la communauté homosexuelle au début des années 80. Une pièce militante écrite par celui qui fondera quelques années plus tard Act Up. J’y consacre quelques moments d’énergie comme investi d’un devoir de mémoire. Avec parfois le sentiment de me battre face à un mur invisible.

Je finis par comprendre que le film que m’évoque Arnaud retrace un morceau d’histoire d’Act Up Paris au début des années 90. Je me protège de cette mise en abyme déroutante en ne retenant que l’expérience incroyable que doit être de retrouver les saveurs d’un tournage qui semble dense, intense mais heureux.

Mars — Avril 2017

La rumeur commence à se répandre : Robin Campillo pourrait être l’un des 4 réalisateurs français sélectionnés pour la grande compétition cannoise. Quasiment personne n’a vu le film.

J’apprends que je serai à Cannes pour vivre mon 20ème Festival professionnel, 2 semaines avant que la nouvelle tombe : “120 battements par minute” est sélectionné en compétition officielle ! Je suis content pour l’équipe du film, un peu inquiet de cette exposition dont je connais la violence dont elle est capable pour avoir assisté à plusieurs minutes de huées à l’issue d’une projection quelques années plus tôt.

19 et 20 mai 2017

Je vis un peu de la folie cannoise par procuration. Comme un tourbillon supplémentaire dans la tempête que représente le Festival pour tous ceux qui y travaillent. Les retours plus qu’enthousiastes de mes amis journalistes à la sortie de la projection presse du samedi matin font naître pour la première fois l’urgence pour moi de voir ce film. Impossible donc de dire non à la place qu’Arnaud m’a mise de côté. Je m’excuse auprès de mon équipe de les lâcher en pleine journée de travail chargée sans leur laisser beaucoup de choix. Je pars en courant rue d’Antibes pour enfiler un smoking avant de replonger dans la foule sous un soleil de plomb pour récupérer mon ticket et prendre place dans l’immense salle qui se remplit.

Standing ovation après la projection officielle de 120 battements par minute

Que dire du film ? Une claque gigantesque. Je ne suis même pas sûr d’avoir pleuré. Ce n’est qu’en sortant de la salle, en croisant un visage connu, que je réalise que je ne suis plus capable de prononcer un seul mot et que j’en suis réduit à faire un détour pour éviter de dire bonjour à une tête connue. Impossible d’enchaîner avec la fête du film à laquelle j’ai la chance d’être invité. Je me replonge dans le travail pendant 2 heures. Lorsque j’arrive devant la plage qui accueille toute l’équipe (et une playlist étonnante), je suis presque soulagé de réaliser que la foule amassée m’empêchera de rentrer. Je n’aurais pas su mettre des mots sur ce que je ressentais à ce moment là. Et encore moins exprimer mes remerciements à Arnaud à la hauteur du cadeau qu’il vient de me faire. Je rentre me coucher en me demandant si je vais m’en sortir demain, quand j’aurai retrouvé la parole.

4 juillet 2017

Les articles dans la presse se multiplient et sont unanimes. Plus qu’un Grand Prix du Jury, le film reste auréolé de sa dimension “Palme du coeur” que les Festivaliers et le Président du Jury Pedro Almodovar lui ont attribué. Plusieurs de mes amis ont pu assister à l’une des avant-premières, d’autres y seront demain. Je suis à la fois soulagé de savoir que je pourrai enfin échanger des émotions avec d’autres simples spectateurs et dépossédé puisque je sais déjà que chacun se trouvera percuté par une histoire tellement plus universelle que le scénario pourrait le laisser penser. Mais la perspective d’un succès populaire pour un film de cette facture là, sur ce sujet là, me donne de l’espoir, si non du bonheur.

Nous serons désormais nombreux à nous projeter dans le personnage de Nathan. Celui qui incarne l’universalité. Celui qu’incarne Arnaud. Dont la performance résonne jusque dans le prestigieux New York Times.

Arnaud Valois — 120 battements par minute

Je sais déjà que je retournerai voir “120 battements par minute” en salle à sa sortie le 23 août. En tentant cette fois de ne pas me laisser percuter. Et peut-être juste me laisser emporter par le rythme de Bronski Beat sur Smalltown boy qu’on n’écoutera plus jamais pareil.