La demande énergétique en France, “transition” ou “continuité”?

Des scenarios prospectifs de demande énergétique sont régulièrement publiées par divers organismes ou associations, avec des résultats assez variables.

Citons deux exemples :

  • l’association Négawatt, depuis sa première publication en 2003, estime qu’avec une politique volontariste d’économie d’énergie on peut diviser par deux la consommation d’énergie en France d’ici à 2050.
  • deuxième exemple, dans les bilans prévisionnels qui sont mis à jour tous les ans, le gestionnaire du réseau de transport d’électricité (RTE) table toujours sur une croissance de la consommation électrique, à moyen terme (d’ici à 2020) comme à long terme (d’ici à 2030).

Ces deux prévisions sont-elles compatibles? L’une des deux anticipations est-elle erronée?

Essayons de décrypter un peu ces deux perspectives apparemment opposées.


Travailler sur nos consommations avant de trouver des nouvelles sources

En cette période où l’on parle beaucoup de la “transition énergétique”, on aborde presque toujours en premier lieu le sujet des sources d’énergie, comme les éoliennes ou le solaire. Ces nouveaux procédés sont certes captivants, mais on perçoit à travers cet intérêt un autre désir: on exprime une urgence à trouver rapidement une source pérenne, abondante et bon marché de cette énergie si chère à nos modes de vie consuméristes.

On arrive donc à la réflexion sur le niveau de nos consommations souvent en second temps, alors que ce besoin en énergie serait plutôt la première problématique à aborder.

Quand on aborde la problématique énergétique, deux questions semblent primordiales:

1) de quelle quantité d’énergie avons-nous besoin aujourd’hui?

2) comment ce besoin va-t-il évoluer à l’avenir?

La première question concerne le présent, et les réponses peuvent être trouvées relativement aisément en piochant dans les nombreuses statistiques et mesures à notre disposition: on sait que la France consomme chaque années 3000 TWh (térawatt heure, un million de kilowatt heure) d’énergie primaire (pétrole, gaz, uranium…), ce qui lui permet de profiter de 2000 TWh environ en énergie finale (chaleur dans les bâtiments, lumière, transport…).

Les estimations peuvent varier un peu selon les sources (état, Ademe, fournisseurs d’énergie, associations…) mais on est toujours assez proche de ces chiffres.

La deuxième question est une projection sur l’avenir, et c’est là que les divergences peuvent être fortes. On a donc des réponses variables selon les organisme : croissance, stabilité, décroissance…

Personne ne détient de boule de cristal, mais les grandes entreprises de l’énergie déploient beaucoup de moyens pour anticiper l’avenir, et on pourrait supposer que leurs perspectives sont solides. Voyons cela d’un peu plus près.


L’avenir s’anticipe en général comme une propagation des tendances du passé.

Prenons le scénario du réseau de transport d’électricité français (RTE), qui est une entreprise a priori neutre, fonctionnant encore sur le mode du service public afin d’assurer un transport de l’électricité sûr et équitable pour tous. Leur scénario pour l’avenir est mis à jour tous les ans, et il est publié sous le nom de « Bilan prévisionnel de l’équilibre offre-demande d’électricité en France ». Il est a priori élaboré avec des méthodes statistiques qu’on pourrait qualifier de scientifiques.

Bien sûr il ne porte que sur la consommation d’électricité, mais il peut tout de même être comparé à d’autres scénarios globaux, qui donnent souvent le détails de leurs prévisions par type d’énergie ou d’usage.

Voici la perspective de la demande affichée dans la publication 2015 :

La difficulté liée à la prévision de l’avenir est bien illustrée dans ce graphique, car nous n’avons pas une seule tendance proposée mais cinq tendances possibles.

Cependant le scénario de référence (en noir sur le graphique) est celui qui est considéré par le RTE comme le plus probable, et il affiche une croissance de la consommation jusqu’en 2020.

Ce scénario prend en compte la loi sur la transition énergétique, qui compte de nombreuses dispositions de promotion de la sobriété énergétique, et pourtant il est croissant (peut-être est-ce lié à l’intitulé de la loi : « transition énergétique pour la CROISSANCE verte »…).

Plus intéressant encore, le scénario dit de MDE renforcée (maîtrise de la demande en électricité), qui donne la tendance en cas d’application d’une politique d’économie d’énergie plus efficace encore, est quasiment stable, et même en légère croissance.

Ces croissances affichées sont a priori cohérentes avec les hypothèses utilisées, lesquelles sont largement explicitées dans le document complet.

Pour mieux les comprendre on doit d’abord connaître les principes utilisées pour ce type de prévisions. De façon simple, on peut retenir que les scénarios pour l’avenir sont souvent calqués en premier lieu sur une approche tendancielle, c’est à dire que l’on propage dans le futur la tendance observée sur le passé. La difficulté est souvent de choisir l’intervalle du passé qui doit être retenu pour créer la tendance future. Par exemple, si l’on regarde les figures suivantes (bilan prévisionnel RTE 2014, historiques corrigés), on voit que la tendance moyenne entre 2001 et 2008 est bien plus croissante que celle entre 2010 et 2013.

Et dans la prévision à plus long terme, c’est bien la tendance croissante qui est préférée (courbe noire sur le graphique ci-dessous).

Les prévisions sont bien sûr élaborées à partir d’hypothèses plus complexes, et elles sont en général sectorisées (par type de consommations) puis agglomérées.

Une des hypothèses majeures des prévisions du RTE repose sur la prévision de la croissance économique, car RTE considère que la croissance de la consommation d’électricité est très liée à la croissance du PIB. C’était le cas historiquement, mais ce couplage restera-t-il important demain ?


Et pourtant, le futur n’est pas à l’abri des ruptures de tendances.

Petit aparté: dans le livre « La troisième révolution industrielle », Jeremy RIFKIN estime que la forte dépendance aux énergies fossiles de notre civilisation amène une succession de crise : lorsque la croissance économique mondiale repart à la hausse, les prix de l’énergie et des matières premières remontent et font ensuite chuter la demande. Il suppose que la troisième révolution industrielle amènera une nouvelle période de croissance économique et qu’elle sera caractérisée par une forte décorrélation entre le PIB et l’énergie, rendue possible entre autres causes par l’abondance des énergies renouvelables.

Ceci implique que dans l’avenir, la croissance économique ne pourrait redevenir forte que si l’énergie en est découplée, hypothèse contraire à celle du RTE.

L’hypothèse « RIFKIN » n’est pas forcément plus vraie que l’hypothèse « RTE », car seul l’avenir peut nous dire qui a raison. Cependant, si l’on regarde sur les trois dernières années les différentes tendances annoncées dans l’électricité, et celles qui se sont vraiment réalisées, on voit que les scénarios des bilans prévisionnels du RTE ont toujours été trop croissants : sur les trois graphiques suivants, la courbe noire pointillée (prévision de l’année précédente) est toujours supérieure à la courbe noire continue (prévision mise à jour).

Bilan prévisionnel RTE 2013
Bilan prévisionnel RTE 2014
Bilan prévisionnel RTE 2015

Il ne s’agit pas ici de pointer des erreurs, car rappelons-le à nouveau, personne ne détient la vérité quant à l’avenir. De plus l’objectif premier du RTE est d’assurer la sûreté du réseau électrique, et il est clair qu’il est préférable de se tromper un peu en excès plutôt que l’inverse. Enfin la période actuelle nous met dans une situation de ballottage : il est difficile de savoir si après une stabilité de plusieurs années les consommations repartiront à la hausse, sous l’effet du consumérisme toujours bien vivant, ou à la baisse, grâce à une réelle transition énergétique.

Mais ce qui est clair c’est que, vu d’aujourd’hui, tout semble possible.


Un scénario de transition est tout à fait envisageable.

Néanmoins ces constats peuvent amener une crédibilité supplémentaire à des scénarios prospectifs plus « écologiques ». Par exemple, le scénario de l’association Négawatt, dont le nom est assez parlant, suppose d’emblée que l’on peut parvenir à réduire drastiquement la demande en énergie à confort égal. Cette hypothèse est forte, et bien entendu on ne peut pas considérer qu’elle est acquise. Cependant ce travail a une grande valeur démonstrative, car il détermine assez précisément ce qu’on peut atteindre en appliquant une politique volontariste de maîtrise de la demande.

Le scenario Négawatt est un peu différent de celui du RTE dans le sens où il affiche une hypothèse de rupture a priori: il répond à une question du type “quelle est l’évolution de consommation si l’on met en place une politique ambitieuse de maîtrise de la demande?”. On pourrait considérer que cette hypothèse préalable est trop en décalage avec la situation actuelle pour être scientifiquement acceptable. Mais le fait de travailler sur l’avenir rend toutes les hypothèses difficilement vérifiables, et les scientifiques acceptent toujours plus facilement les hypothèses basées sur la continuité d’un paramètre considéré comme invariant. Les hypothèses de rupture sont donc souvent rejetées, alors qu’elles ne sont pas moins valides.

De façon implicite, ce scénario rejoint la perspective de la troisième révolution industrielle de RIFKIN, car il implique que la santé économique de nos sociétés soit découplée de la consommation d’énergie. On pourrait nommer cela une « croissance VERTE »…

Le scénario Négawatt est paru pour la première fois en 2003, puis il a été mis à jour plusieurs fois depuis cette date. Le scénario qui sert de référence aujourd’hui est celui de 2011.

Dans le graphique suivant on peut visualiser la tendance imaginée par Négawatt (courbe bleue du graphique de droite).

Dans ce graphique, la dernière année connue était 2010, et la suite des événements a suivi d’assez près la tendance envisagée par Négawatt. On pourrait conclure que le scénario est donc validé, et que l’avenir a plus de chance de partir à la baisse qu’à la hausse. Néanmoins, la cause de la stagnation de la demande en électricité sur les quatre dernières années n’est pas uniquement liée à nos efforts en termes d’économie d’énergie. La crise économique est aussi passée par là, réduisant donc les investissements dans l’industrie et dans le tertiaire. Ce qui a encore aujourd’hui, comme le RTE le souligne, un impact sur les consommations.


Les actions d’aujourd’hui rendent les différents scenarios possibles.

La question sur l’évolution de nos besoins futurs n’a donc pas de réponse toute faite. La consommation de demain est déterminée par nos actions d’aujourd’hui, et elle n’est pas uniquement la conséquence d’une croissance passée.

Ce qui paraît net, c’est qu’il y a devant nous deux options possibles, celle de la croissance de la consommation, et celle de la sobriété. Personne ne peut écarter rationnellement aujourd’hui l’une ou l’autre des options, à part en exprimant un point de vue idéologique. C’est un fait nouveau, car il y a cinq ou dix ans, les scénarios de croissance de la consommation étaient souvent les seuls considérés sérieusement par les professionnels de l’énergie.

On peut seulement espérer que dans trente ans nous nous retournerons avec la fierté d’avoir mis en application la meilleure des options, de préférence celle qui laisse une place à la croissance de la vie plutôt que la croissance débridée de nos consommations énergétiques.


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