Ces chiffres qui nous gouvernent

La sarabande des nombres — Apologie de la soustraction — L’ascension de l’hypoténuse — Les algorithmes nocifs — Conjectures ioniques — Les coefficients du chaos — Les fractions répétitives — La prolifération des neutrons — La trajectoire de Kepler — Les courbes décisives.

Cette succession de phrases, aussi incohérentes que cocasses soient-elles, représentent les 10 chapitres du savoureux roman de l’écrivain congolais In Koli Jean Bofane “Mathématiques congolaises” (Babel, Actes Sud, 2008), mon livre « coup de cœur » en ce moment. Grand merci à l’âme charitable qui l’a mis récemment mis entre mes mains.

Ce roman, un pur délice et véritable miroir de nombreuses cités africaines, nous plonge en plein cœur de Kinshasa, dans une république si peu démocratique où la violence rivalise avec l’injustice et la misère, où la corruption est érigée en mode de gouvernement, et à travers ses quartiers dont les habitants, tenaillés par la faim (“nzala”), ne survivent que par débrouillardise, « dans un univers où la vie et la mort semblent jouer à “qui perd gagne” à chaque coin de rue ».
On y fait la connaissance de Célio Matemona, surnommé « Célio Mathématik », qui grâce à un vieux fascicule de maths, dans lequel il puise définitions et théorèmes, opère une fulgurante ascension sociale, en devenant chargé de communication d’une éminence grise du Président de la République.

Au départ, Célio manipule l’opinion publique en faveur du président à coup d’extrapolations mathématiques fantaisistes, mais le précieux “ Abrégé de mathématique à l’usage du second cycle », oracle d’où il tire sa connaissance, finira par se transformer en une arme mortelle contre le pouvoir corrompu.

Ce livre, ticket gratuit pour Kinshasa, est fascinant, profond, intelligent, plein d’humour et permet de comprendre les sombres jeux de pouvoir qui trop souvent nous entourent.

Petit extrait :
« Célio leur avait affirmé que, selon l’Abrégé de mathématique à l’usage du second cycle de Kabeya Mutombo, édition 1967, dans une inéquation du premier degré, lorsque l’on mutiplie ou que l’on divise les deux membres d’une inégalité par un nombre, autre que 0,
1°) Si ce nombre est positif, l’inégalité subsiste ;
2°) Si ce nombre est négatif, l’inégalité change de sens.
Ce qui dans l’absolu n’était pas terrible, non plus. L’inégalité est une plaie contre laquelle il faut lutter de toutes ses forces, déclara-t-il. »

Si ce charabia vous semble, de prime abord, assez loufoque et obscur, vous n’êtes pas seul(e).

Personnellement, j’ai toujours eu au lycée des rapports assez tendus avec les mathématiques. Je dois avouer aujourd’hui que je ne m’étais engagé dans la filière scientifique pour ne pas perdre de vue certains camarades de classe, avec qui j’avais créé des liens étroits, surtout lorsqu’il s’agissait de tester la patience d’un prof.

J’aimais les sciences, mais j’étais, disons…peu réceptif à ce monde que je jugeais en totale rupture avec le monde réel.

Je me demandais comment (a+b)² = a² + 2ab + b² pouvait bien me servir plus tard, parvenu à l’âge adulte. Je concevais difficilement le futur usage du compas, cet objet que l’on plantait joyeusement dans le fessier d’un rival amoureux, beaucoup plus chanceux avec notre dulcinée.

Ce n’est que plus tard, le cerveau parvenu à maturité, et avec la fin du bouleversement hormonal, que je me rendis compte que les chiffres étaient partout et nous gouvernaient.

Je pus donc établir un lien entre mon succès au billard avec les symétries axiales apprises au lycée. Les maths devenaient palpables, applicables dans mon petit monde.

A l’université, en faculté des sciences et technologies (FST) — affectueusement appelée Faculté Sexuellement Transmissible par quelques têtes à l’imagination fertile — en développant des bases de données relationnelles, mon jeune esprit fut exposé au principe de clé primaire ou contrainte d’unicité qui permet d’identifier de manière unique un enregistrement dans une table ; principe qui trouve aujourd’hui toute son importance notamment en période électorale, avec l’enrôlement des électeurs dans le fichier électoral.

Aujourd’hui, grâce aux mathématiques, je cerne mieux les contours de ce concept de taux d’intérêt, ou comment nos banques plument légalement leurs clients, en prêtant plus cher qu’elles n’empruntent. Quoi de plus normal dans toute société qui se veut progressiste.

Aujourd’hui, je sais qu’en appliquant la fameuse règle de trois, lorsque je cuisine [Pardonnez Seigneur, ce vil mensonge], pour toute recette, s’il y’en a pour trois, il y’en aura pour six, avec quelques ajustements sur le nombre d’ingrédients ; ou encore, maintenant que bon nombre de burundais avons compris la nécessité de déployer une mission d’observation sur la jauge à essence, il peut être judicieux de faire appel à cette même règle pour facilement déterminer la proportionnalité entre distance parcourue et consommation d’essence de nos véhicules. Sauf que cette règle, pourtant rigoureuse, perd toute sa vigueur lorsqu’elle fait face à une légère pente et un levier de vitesse placé en position neutre (N).

Les maths permettent par exemple, à mon gouvernement de calculer le nombre de briques nécessaires pour la construction d’un collège communal, ou à estimer le nombre de quidams dans une éventuelle manifestation pour mieux la prévenir et éviter tout débordement.

On ne s’en rend peut etre pas compte mais les maths nous ont rendus moins bête, ont développé notre capacité à raisonner et à critiquer éventuellement la pertinence d’une information. Célébrons les maths, chers amis, célébrons .

Alors, qu’en est-il des “mathématiques burundaises”, me direz-vous?

Chez nous, les chiffres sont magiques, moins rigoureux, et s’accommodent bien aux circonstances et aux mains qui les manipulent.

un exemple tout bête:

2 mandats présidentiels + 1 autre mandat hypothétique = 2 mandats en définitive. C’est aussi simple que cela.

CQFD