Paris, capitale « 0 déchet »

Dans le Ventre de Paris, Zola faisait des Halles centrales de Paris un monstre gorgé d’une nourriture abondante, noyé sous des flux incessants de nouveaux arrivages, tout entier tourné vers l’alimentation et la consommation.
Plus d’un siècle plus tard, Paris ne brille toujours pas, loin s’en faut, par son « métabolisme urbain » maîtrisé : elle importe de grandes quantités de matériaux, produits et énergies et génère beaucoup de déchets. En moyenne, les habitants de la métropole parisienne jettent 410 kg de déchets par an ; en 2015, seulement 17,4% des déchets produits à Paris étaient recyclés, très loin des moyennes nationale et européenne et des objectifs fixés par la loi sur la transition énergétique (55% en 2020 et 65 % en 2025). Une telle situation a un impact économique et environnemental intolérable à l’heure où la crise sociale couve et où la planète devient une « étuve ».
Face à cette situation, il faut avoir l’ambition de faire de Paris une métropole « 0 déchet ». Cet objectif n’est pas inatteignable : San Francisco recycle aujourd’hui 80 % de ses déchets et s’est fixé un objectif « 0 déchet » à l’horizon 2020.
L’effort à consentir ne doit néanmoins pas être sous-estimé : il réclame un véritable changement de modèle, d’une économie linéaire (« produire, consommer, jeter ») à une économie circulaire (« réduire, recycler, réutiliser »), qui n’en est qu’à ses débuts.
Ce changement est une responsabilité collective. Mais la ville de Paris a un rôle majeur à jouer dans cette indispensable transition. Elle doit jouer ce rôle en adoptant une action résolue reposant sur deux piliers : la réduction de la production de déchets et l’augmentation du taux de recyclage de ces derniers.
Avec l’objectif « 0 déchet », c’est l’exemplarité de Paris et la qualité de sa gouvernance qui se jouent. Un tel changement n’est en effet envisageable qu’en associant tous les acteurs de la ville dans tous les domaines urbains : fabricants, constructeurs, commerçants, opérateurs de collecte et de traitement des déchets, fab lab, citoyens… La réduction des déchets n’est pas une politique technocratique sectorielle : elle ne peut réussir que dans le cadre d’une gouvernance participative, inclusive et transversale.
Réduire la production de déchets
La réduction de la production des déchets requiert des changements dans les méthodes de production, qui doivent mieux tenir compte du cycle de vie des produits, et les comportements de consommation.
La ville doit mettre en place les mesures favorisant ces changements : restreindre voire interdire la publicité papier dans les boîtes aux lettres (qui représente environ 1/3 de la production de papier) et remplacer les bouteilles d’eau dans l’espace public par des fontaines à eau. Sur le plastique, nous voulons à terme interdire sa vente, que ce soit le plastique utilisé pour les bouteilles d’eau ou les emballages. Il faut privilégier les matières biodégradables, recyclables ou réutilisables, en mobilisant les commerçants et en soutenant les entreprises innovantes dans ces domaines. La Ville pourra décerner un label spécifique aux cafés, aux commerçants, aux restaurateurs, qui font l’effort d’éviter le plastique en plus de l’interdiction récente des sacs. Enfin, nous voulons donner encore plus d’ampleur aux ressourceries pour favoriser la réparation des objets et l’économie circulaire.
Il faut aussi mettre en place une tarification incitative de la collecte pour changer nos comportements de consommateurs. Il s’agit plus précisément de moduler la taxe d’enlèvement des ordures ménagères en fonction des quantités de déchets réellement produites par les usagers (plus on dépose de déchets dans les poubelles, plus on paye). D’après un rapport de l’Ademe de 2016, la tarification incitative des ordures ménagères permettrait de réduire la masse de déchets produite par un foyer de 30 à 50%. S’il est vrai que la mise en place d’un tel système n’est pas aisée en milieu urbain du fait de la présence d’immeubles d’habitation collectifs, des solutions techniques existent, comme l’installation d’un contrôle d’accès au local poubelle.
Trier mieux, recycler plus
Le deuxième pilier de l’action municipale doit poursuivre une priorité : le recyclage.
L’augmentation du taux de recyclage passe d’abord par une amélioration du tri. Aujourd’hui, et comme a pu le souligner encore récemment la Cour des comptes, Paris est pénalisée par des performances en matière de collecte sélective des déchets recyclables particulièrement médiocres. L’observatoire régional des déchets d’Ile-de-France (Ordif) a estimé en 2016 que, à l’échelle régionale, s’ils étaient mieux triés, le recyclage des papiers et des cartons pourrait être multiplié par trois et celui des emballages plastiques par quatre.
C’est sur une amélioration du tri que San Francisco a construit son succès, grâce à ses fameuses « Fantastic 3 » : une poubelle bleue pour le recyclable, une verte pour le compost et une noire pour l’intraitable. La mise à disposition de ces poubelles s’est accompagnée de la mise en en place d’une tarification incitative pour limiter l’utilisation des déchets non recyclables. Paris doit s’inspirer de ces bonnes pratiques.
Il s’agit, d’une part, d’élargir le champ du tri sélectif, en vue notamment de la généralisation du compost de déchets alimentaires, qui représentent environ 30 à 40% de nos déchets, et du tri de tous les plastiques.
L’organisation des modes de collecte doit, d’autre part, être revue. Il n’est pas acceptable que certains immeubles parisiens ne disposent pas de bacs à tri sélectif. Par ailleurs, au-delà de la collecte en porte-à-porte, il faut renforcer la collecte en apport volontaire des usagers et l’organiser par flux. Il faut ainsi développer les consignes de bouteilles en plastique, en verre, canette en métal pour favoriser le recyclage en circuit fermé.
Mais il ne suffit pas de mettre en place les conditions de réorganisation du tri. N’ayons pas peur de le dire : en parallèle, on doit accompagner le changement des comportements des Parisiennes et des Parisiens pour améliorer la qualité de la collecte.
C’est le rôle de la ville, bien sûr, de les y aider. En les sensibilisant, d’abord, dès le plus jeune âge, en inscrivant par exemple des actions de sensibilisation sur ces enjeux dans les activités péri-éducatives. En les incitant, ensuite, à bien trier et à favoriser les matières recyclables, par un système de bonus/malus, comme l’a fait San Francisco. Notons qu’un tel système doit également concerner les entreprises : on peut ainsi imaginer une taxe pour les commerces et les entreprises qui produiraient des déchets non recyclables (comme Starbucks et ses gobelets à usage unique, par exemple), tandis que ceux qui auraient des déchets à 90 ou 95% recyclables ne paieraient plus de taxe de collecte des déchets.
Au-delà du tri, les modes de traitement des déchets doivent aussi évoluer. La part du recyclage reste en effet trop faible : l’incinération avec valorisation énergétique reste le mode dominant (63% à l’échelle de la métropole) et le traitement par enfouissement persiste (le Syctom apporte 28% des déchets résiduels ménagers enfouis de la région).
Dans cette situation, la mise en décharge des déchets doit être supprimée, en privilégiant désormais le recyclage à la valorisation énergétique. Cette exigence requiert de renforcer les capacités de tri à l’échelle du Grand Paris, par la construction de nouveaux centres de tri (un nouveau centre est déjà prévu à Paris XVII) et la modernisation des centres de tri existants. L’agence métropolitaine des déchets ménagers (le Syctom) doit continuer à augmenter ses investissements dans ce domaine. Là encore, San Francisco doit servir de modèle : Recology, la coopérative qui récolte les déchets de la ville, s’est ainsi dotée du plus grand centre mondial de tri de la planète, le Pier 96.
Le défi du « 0 déchet » est immense : il impose non seulement une amélioration des conditions techniques de collecte et de traitement des déchets mais aussi un changement profond de nos comportements de production et de consommation. Nous n’avons pas le choix : il n’y a qu’un Paris, et il faut le préserver des dérèglements à venir.
