La mort numérique : sur les sentiers de l’e-mortalité
En 2098, plus de 50% des comptes Facebook appartiendront à des défunts. Une seule donnée, un million de questions.

Loi, économie, éthique et Culture sont aujourd’hui chamboulées par l’essor d’Internet qui s’immisce dans chacun des aspects de notre existence : travail, études, famille, relations et même mort. C’est à travers la question de la mort, que nous, six étudiants de Sciences Po, avons étudié la controverse qu’entraine l’existence humaine, limitée, dans l’infinité d’Internet.
Pour comprendre ce qui se cache derrière ce concept de mort numérique, nous sommes allés à la rencontre de différents acteurs : universitaires, entrepreneurs, parlementaires, notaires, religieux et associations.
Face à une définition floue, chacun d’entre eux nous a permis d’identifier différents enjeux liés à la question de la mort virtuelle, jusqu’à obtenir un panorama des problèmes soulevés : qu’advient-il de nos données post-mortem ? Quelles valeurs ont-elles ? Que puis-je léguer ? Que constitue réellement mon identité ? Qu’ai-je envie de dévoiler ? Comment faire son deuil ?
Nous avons été surpris de voir à quel point tous les pans de la vie d’une personne peuvent être taraudés par des questions avec lesquelles nous vivons chaque jour sans réellement nous en soucier…
Et pourtant.
Je ne prends que peu de risques à parier que ceux qui me lisent aujourd’hui ont au moins un compte Facebook, Twitter ou Gmail. Je ne prends pas non plus de risque à assurer une chose : nous sommes tous mortels. Donc tous concernés.
Julie est morte et vous êtes son unique héritier
Toutes nos condoléances. Vous devez faire part de la mort de Julie. Le plus simple serait de publier un statut Facebook depuis son compte pour prévenir la plupart de ses connaissances. Mais c’est impossible. Même en possession de son mot de passe, selon la loi OAuth 2.0. system, il vous est légalement interdit d’usurper l’identité de Julie, peu importe la raison.
Loi américaine ? Certes. Mais saviez-vous qu’en vous inscrivant sur les réseaux sociaux, vous acceptez d’être soumis à la loi californienne, quelle que soit votre nationalité ?
La question de la territorialité est donc centrale : peut-on envisager un droit mondial relatif à Internet? Louise Merzeau, docteure spécialisée dans les NTIC alerte à ce sujet :
Aujourd’hui il y a une urgence absolue à développer des protections juridiques car les lois numériques ne sont pas suffisantes (le numérique est transnational) il faut donc développer des discussions, des principes autour de ce droit à la maîtrise de ses traces”.
Très vite émergent les problématiques liées aux différences culturelles propres à chaque pays. Comment légiférer de façon homogène une loi quand chaque culture aborde les questions des données et de la mort sous différents angles ? Philippe Gosselin, député LR et commissaire à la CNIL, nous a informé de cette spécificité :
Aux Etats-Unis, l’équivalent de la CNIL est une institution liée au commerce, la Federal Trade Commission. Pour nous ce n’est pas l’autorité de la concurrence qui gère les compétences de la CNIL. C’est révélateur : nous l’envisageons sous un angle considéré comme plus philosophique, très éthique. Les Américains la voient sous un angle utilitariste de vente de données ”
À ce jour, les deux pays ont légiféré sur la question des données personnelles après un décès, mais deux visions opposées s’affrontent : la France souhaite autoriser les héritiers à accéder aux données en cas de non préparation de l’individu avant sa mort (processus législatif en cours en 2016), tandis que la Californie a décidé d’empêcher les héritiers d’accéder aux comptes du défunt si celui-ci ne l’avait pas prévu en amont de sa mort (Assembly Bill 691: Privacy expectation after life).
Qu’en penser : droit à l’héritage contre droit à l’intimité ?
- L’héritage vous est du : si Julie avait laissé des traces sur le web, comme des écrits ou des images, n’aimeriez vous pas les récupérer ? C’est ce qu’a tenté de faire le père de Marsha Merhan, écrivaine iranienne morte subitement. Son dernier livre n’était enregistré que sur son compte Google Drive, inaccessible à un tiers. Il aura fallu un procès pour que le père de l’écrivaine puisse enfin avoir accès à ce livre et ce uniquement sur CD. Le reste du drive de Merhan reste inconnu : d’autres romans brillants ? Un film ? Un projet encore secret ? Disparus.
- D’un autre côté, qu’en est-il de notre vie privée ? Protégés par des mots de passe, nous nous permettons une réelle intimité sur internet. Si vos pairs avaient accès à vos comptes, que craignez-vous qu’ils trouvent ? Les autoriserait-on à tout savoir ? Facebook s’est opposé a cette éventualité malgré un procès lui ayant été intenté : la famille de Sarah Daftary, jeune américaine décédée à la suite d’une chute, a cherché à savoir si sa mort était accidentelle ou volontaire. Pour avoir plus d’informations, il était envisagé d’accéder aux conversations de la jeune femme. Facebook, fidèle à ses CGU, n’a cependant jamais voulu dévoiler les informations personnelles de la défunte.
Dans le cas français, si vous récupérez les données de Julie, que compteriez-vous en faire ?
Les supprimer ? Complexe.
Une grande partie de la réflexion qui a animé les débats au Sénat et à l’Assemblée Nationale lors du vote du Projet de Loi pour une République Numérique portait sur la question suivante : doit-on autoriser la suppression des données ?
Le débat s’articule autour des questions de propriété privée, du droit de disposer de ce qui nous appartient, et de l’importance de la préservation des données pour l’Histoire et les archives. En effet, aujourd’hui la plupart de nos interactions se fait sur Internet. Donner le droit aux personnes et aux héritiers de supprimer l’ensemble des données peut être catastrophique pour la récolte des archives historiques. Simultanément, les en empêcher reviendrait à les priver de leur droit fondamental à la propriété.
En toute connaissance de cause, quel serait votre choix ? Tout dépend des données récoltées…
Le droit à l’oubli
Imaginez que votre Julie n’ait pas exactement la vie virtuelle que vous pensiez.
Si vous trouvez dans ses comptes des informations pouvant entacher sa réputation, voire la vôtre, vous décideriez donc de les supprimer. Or, peut-on réellement parler de suppression des données ?
Louise Merzeau insiste beaucoup sur ce point dans ses études : avec l’avènement du numérique,
“on ne peut plus ne pas laisser de traces, on ne peut plus disparaitre. Aujourd’hui, il y a une notion d’inversion entre mémoire et oubli, car jusqu’à l’avènement du numérique, l’Homme devait faire des dépenses et des investissements pour laisser une trace. Dorénavant des techniques sont développées pour le droit à l’oubli, pour pouvoir être effacé”
La nécessité d’un droit à l’oubli en Europe a été évoquée officiellement pour la première fois en 2012 à la Commission de l’Union Européenne. Dès 2018, doit être promulgué un règlement sur la protection des données dont l’article 17 reconnaît un « droit à l’oubli ». En France, ce droit a été introduit dans l’article 32 du projet de loi pour une République Numérique présenté en 2015.
L’objectif du droit à l’oubli est avant tout d’offrir à chacun un droit au déréférencement seulement (ce terme est plus adéquat étant donné l’impossibilité de l’effacement sur le net). Il est alors primordial d’instruire tout un chacun à l’impact que ses traces laisseront, le droit à l’oubli n’étant qu’illusoire.
L’archivage des données : entre recueillement et travail de deuil
Les traces n’impliquent pas seulement la personne qui les laisse, mais aussi celles qui les affrontent. Imaginez une notification chaque année à l’anniversaire de Julie…le travail du deuil et du recueillement se complexifie avec le numérique.
Même si les cultures diffèrent, se souvenir ou parler du défunt sont des moments extrêmement importants dans le processus de deuil. Selon Magali Montu, responsable de l’association Dialogue & Solidarité, ces éléments ont beaucoup évolué durant cette dernière décennie
“Les personnes considèrent la mort comme une question intime, privée, qu’on ne partage pas beaucoup. On ne met plus des signes des obsèques à venir, on ne met plus les faire parts… Les éléments publics se réduisent aujourd’hui.”
Néanmoins, avec Internet qui réouvre les frontières de l’intimité, on retrouve une dimension publique à la mort : selon le professeur Tony Walter de l’université de Bath, spécialisé en Death Studies, à l’heure du numérique, la mort est à nouveau un évènement public, autour duquel la communauté s’exprime. En effet, lors de la création d’un groupe Facebook commémoratif par exemple, tous les amis du défunt peuvent participer au rassemblement des souvenirs. Le besoin de la commémoration est alors très présent : nous sommes prêts à modifier le but-même d’une plateforme telle que Facebook afin qu’elle corresponde à nos normes sociales.
- Pour répondre à ce besoin grandissant, Facebook a donc du s’adapter
Dans les conditions d’utilisation du réseau social, il est possible de rendre un profil “immortel” : pour cela, il faut se rendre dans la section “Qu’arrivera-t-il à mon compte en cas de décès”, qui est une partie souterraine des paramètres de sécurité Facebook. Etant donné qu’il n’y a aucune politique d’inactivité pour supprimer ou désactiver un compte, il revient à un utilisateur de faire la demande de mémorialisation d’un profil.
Avant 2007, Facebook n’autorisait la mémorialisation que pour une période de 30 jours à partir de l’envoi du certificat de décès, avant que le compte ne soit supprimé. Cette possibilité est apparue après la mort du meilleur ami de Max Kelly, le chef de la sécurité de Facebook. Mais c’est à la suite d’une fusillade dans un établissement scolaire dans l’Etat de Virginie en 2007, où de jeunes étudiants ont perdu la vie, que Facebook a franchi une nouvelle étape en autorisant un délai permanent de mémorialisation.
Ce changement de politique est survenu suite à une demande consensuelle des étudiants survivants et des familles des défunts : les profils des étudiants décédés étaient devenus des mémoriaux à part entière, et il était important pour les survivants de pouvoir continuer à s’y rendre et à honorer la mémoire de leurs camarades, sans limite de temps. Ainsi, la mémorialisation du profil devint un jalon de l’immortalisation numérique. - Vous avez aussi à disposition d’autres espaces de commémoration en ligne
Cimetières virtuels, réseaux sociaux commémoratifs, ils sont accessibles par tous et partout. Dans un monde où les familles sont plus éparpillées, et où les valeurs traditionnelles de rassemblement se perdent, Internet peut se présenter comme un retour aux valeurs collectives. L’identité numérique d’un défunt est perçue comme aussi importante, voire plus, que les reliques physiques. Jacynthe Touchette l’illustre en 2012 dans “Le Patrimoine Numérique, Le Web et La Mort,” en ces termes : “Alors qu’il apparaît naturel de donner un espace physique pour commémorer la mémoire d’un défunt, il pourrait paraître logique de lui donner un lieu virtuel afin de commémorer son identité numérique”
C’est à travers ce constat que s’est développé l’e-death business : cette nouvelle vague prisée par les entreprises met à notre disposition des services de commémoration de la mémoire du défunt. Des centaines de sites se sont développées. Par exemple, sur Jardin Du Souvenir, il est possible de créer une tombe virtuelle pour Julie, et d’y déposer des offrandes achetées en ligne.
L’e-death business : un pas vers l’immortalité ?
Demain existeront des opportunités quant au désir intemporel des Hommes à accéder à l’immortalité, et les impasses où la mort de Julie vous porte s’évaporeront. Mais est-ce possible aujourd’hui? Marius Ursache y a déjà réfléchi et souhaite offrir une forme d’immortalité aux internautes. En 2014, cet ingénieur créé une start-up dont l’objectif est de participer à l’invention de l’immortalité virtuelle.
Eterni.me a un slogan simple: « Become virtually immortal ». Comment ça marche ? Vous vous inscrivez en ligne et Eterni.me vous propose de créer votre avatar. Une fois votre avatar créé il va chercher à en apprendre davantage sur vous et va petit à petit se connecter sur vos différents comptes pour agglomérer de plus en plus d’informations. Vous pouvez ensuite discuter avec lui (grâce à des enregistrements audio où il a copié votre voix) et lui apprendre à devenir vous, pour que vos proches puissent discuter avec lui une fois que vous serez mort. Ainsi vous pourrez continuer à exister en ligne et vos descendants pourront savoir qui vous étiez en échangeant avec votre avatar. C’est mieux qu’un album photo non?
La survie de nos données en ligne après notre mort ouvre alors un large potentiel de réflexion sur les enjeux d’une éternité virtuelle. Celle-ci fait rêver de nombreuses personnes qui veulent laisser une image impérissable d’eux. De très nombreuses start-ups l’ont bien compris et entreprennent de permettre aux internautes de préparer en amont de leur mort leur éternité virtuelle.
On peut distinguer différents types d’entreprises du e-death business en fonction des services qu’elles offrent:
- Améliorer l’expérience du deuil (Digital Legacys qui dote les tombes d’un QR a été créée par Rick et Lorie Miller aux États-Unis)
- Permettre au futur défunt de préparer par avance des messages qui seront envoyés post-mortem (If I die)
- Offrir une éternité virtuelle (Eterni.me)
- Permettre au futur mort d’optimiser la gestion de ses données post-mortem (Safebeyond)
- Optimiser la gestion des données et mettre en relation avec des spécialistes juridiques (Planned Departure, Testamento)
Mais, n’est-ce vraiment qu’une question technologique ?
Face à cette grande diversité d’offres, le philosophe Daniel Bougnoux nous met en garde contre la croyance en une immortalité virtuelle offerte à chacun, et cela à partir d’un argument très pragmatique qui est celui du nombre de données présentes sur Internet. D’après lui, tout comme certains auteurs des siècles précédents ont été oubliés et d’autres non, une potentielle immortalité virtuelle dépend des autres et non de nous.
En 2013 une étude énonce que 90% des datas ont moins de deux ans. Si notre « bruit » ne se fait pas entendre dans la masse, conserver nos données dans un flot d’informations en ligne n’a pas de sens. Ainsi Internet n’est vecteur de visibilité que si les autres vous mettent en avant, vous regardent…au final, tout dépend de l’algorithme.
Bref, l’e-mortalité n’est pas un long fleuve tranquille. Les difficultés que vous avez effleurées lors de ce parcours témoignent du manque d’anticipation des grands acteurs du numérique et du manque de coordination des plus petits. L’évolution du net ne se structure pour l’instant qu’autour d’un micromanagement, sur des initiatives personnelles, particulièrement émotionnelles dès que l’on touche à la mort. C’est pourquoi la PDG de Planned Departure, Komal Joshi, insiste sur le besoin d’impliquer les médias dans ces problématiques. Il est primordial d’éduquer les utilisateurs, ou du moins de les informer, sur les spécificités de la fin de vie en ligne.
C’est dans cette optique pédagogique que nous nous sommes penchés sur la question de la mort numérique. Nous n’avons pas la prétention d’avoir offert un panorama exhaustif des problèmes posés, mais nous avons tenu à mettre en lumière une cartographie de ce qui se cache derrière l’e-mortalité, un nouveau concept que nous apportons. Nous pensons que les controverses qui s’articulent autour de la mort numérique peuvent être désamorcées par une éducation à ces nouveaux outils que la société découvre juste.
Finalement, perçu comme simplifiant nos vies, Internet semble plutôt complexifier nos morts.
Pour plus de précisions et d’immersion, plongez-vous dans le parcours complet des héritiers de Julie
Un travail de Sarah Belkahla, Elise Camoin, Pauline Chanvin, Alix de Maintenant, Florence Heron et Maxime Vincent, dans le cadre du cours Cartographie des Controverses, médialab Sciences Po.
