Seul

Une Chronique de Mor Callann

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Feb 16, 2015 · 3 min read

Seul.

Tous l’avaient laissé. En témoignaient les fenêtres brisées et le tas d’armes hétéroclites abandonnées sur le dallage de marbre.
Les dernières lueurs du jour dardaient leurs rayons à travers la salle du trône tendit que surgissait la lumière vacillante de centaines de torches portées par la procession silencieuse des révoltés. Sous les yeux aveugles des statues austères des rois antédiluviens entrait dans leur demeure le même peuple qui avait façonné leur trône et qui aujourd’hui ne voulait plus s’en souvenir. La mémoire est courte lorsqu’il s’agit du pouvoir.

Le souverain actuel n’avait pas, aux yeux de ce peuple qui se trouvait en face de lui, la tenue royale qu’inspiraient ses ancêtres du haut de leur socle. La tête penchée sur son épaule, la couronne déjà posé à ses pieds, il semblait mort, enveloppé dans son manteau pourpre et hermine, linceul de sa dynastie. Piètre ultime rejeton faisait il face aux nobles ancêtres qui depuis plus d’un demi millénaire avaient façonné parfois avec amour le royaume qui fut le leur. La débilité croissante du royal esprit était le secret le plus partagé du royaume. Les rumeurs croissantes furent l’une des innombrables raisons de la Révolution.

Et c’est ainsi que cet homme, celui que le peuple avait choisit de suivre, se retrouva en haut du trône où un vieux roi sénile l’attendait. Lorsqu’il arriva à sa hauteur le souverain lui tendit ses mains. L’Homme entoura les poignets du vieux avec de puissantes chaînes, lesquelles pendaient lamentablement en cliquetant jusqu’au sol. Simplement vêtu d’une fine chemise sous son noble manteau qu’il laissa choir, le roi s’avança à travers son peuple rompant l’insupportable silence. Les crissements de ses chaines le suivait, il avançait lentement, à petits pas malhabiles, sans guide, comme un somnambule égaré. La scène semblait répétée à l’avance, le roi savait où il devait aller pour enfin subir son ultime châtiment. Nombre de fois faillit il tomber. Aucun ne l’aurait aidé. Il traversait péniblement les salles que ses ancêtres avaient bâties et où les échos des chaines se répondaient infiniment jusqu’aux hautes voutes peintes. De ci, de là le lorgnait du haut de leur regard hautain ses aïeux. Tableaux incommensurables, pâles statues de marbres et pesants bustes de bronze, tout cela reflétait les fastes dérisoires d’une famille arrogante, creusant au fil des siècles, toujours plus profondément, des tombeaux plus vaste que leur demeure ici bas.

Le long d’une galerie, maintenant modestement éclairée par la Lune, le vieux se tourna vers le jeune qui l’avait suivit dans sa lente et pathétique procession. Les autres avaient disparus, ils étaient seuls. D’une voix éraillée il lui tint des paroles inaudibles qui firent se pencher l’élu du peuple. Le souverain eue juste à soulever les bras et à entourer de ses chaînes le coup de bœuf du roitelet. Il maintint la prise jusqu’à que ses bras cesse de battre inutilement les aires. “Imbéciles, imbéciles, imbéciles…” répondirent les échos à ses murmures. Il avait enfin la réponse à pourquoi sa famille avait régné si longtemps. Sa force et son habileté en avait toujours surpris plus d’un.

Le Roi grimpa ensuite sur un banc de bois ouvragé attrapa une torche, enfila un manteau laissé sur une patère solitaire et glissa sa main derrière le socle d’une armure. Un courant d’air suivit le déclic et le dernier souverain de Mor Callann s’engouffra dans le tunnel qu’avait dévoilé la peinture d’Angörn IV.

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    Sociopathe investigateur, violoniste par temps de pluie, généalogiste compulsif et consommateur régulier de Pépitos ©

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