Croyances et connaissances

Il est regrettable que le discours ou l’argumentation politique souvent les confondent. Chers candidats, nous ne vous empêchons pas de croire, ne nous empêchez pas de penser !

Dans sa fameuse “lettre aux instituteurs” du 17 novembre 1883, Jules Ferry indique qu’il convient de “distinguer enfin deux domaines trop longtemps confondus, celui des croyances qui sont personnelles, libres et variables, et celui des connaissances qui sont communes et indispensables à tous, de l’aveu de tous”.

Qu’est ce qu’une croyance ? Une croyance est personnelle, libre et variable, nous dit jules Ferry. Personnelle, parce qu’elle m’appartient : je crois que l’Europe c’est la paix. Personnelle aussi parce qu’elle n’est pas forcément partagée : je crois au Père Noël. Libre, parce que je peux croire ce que je veux : je crois au Père Noël. Variable, parce qu’elle n’est pas fixe dans le temps : je ne crois plus au Père Noël ; ou que je peux en changer : je crois que Nicolas Sarkozy (ou François Hollande) sera un bon président de la République. Variable aussi parce qu’elle diffère :

  • d’un lieu à un autre, ou d’une culture à un autre : dans l’Égypte antique, le soleil est un Dieu. Pour les japonais, c’est une déesse.
  • d’une époque à une autre : Aristote croit en la théorie de la génération spontanée des moisissures sur les aliments ou des mites sur la laine. Le naturaliste italien du XVIIIe siècle Francesco Redi n’y croit plus. Il faudra attendre les expériences de Pasteur et de John Tyndall au XIXe siècle pour adopter la théorie microbienne.

Qu’est ce qu’une connaissance ? Les connaissances sont communes et indispensables à tous, nous dit Jules Ferry. Et il rajoute “de l’aveu de tous”, indiquant une dimension majoritaire tendant vers l’universel. Plus loin, à propos de la transmission de la sagesse, il précise : “ ce que vous allez communiquer à l’enfant, ce n’est pas votre propre sagesse ; c’est la sagesse du genre humain, c’est une de ces idées d’ordre universel que plusieurs siècles de civilisation ont fait entrer dans le patrimoine de l’humanité.” Il ne dit pas par là que les connaissances sont absolues et immuables, mais seulement que “l’aveu de tous” les fait basculer du registre de la croyance à celui de la connaissance. Pasteur et Tyndall font basculer la théorie microbienne dans le registre de la connaissance. De même, Darwin fait entrer la théorie de l’évolution dans le patrimoine universel. Cela n’en fait pas pour autant un savoir définitif, mais seulement une connaissance commune et indispensable à tous, toujours contestée à la marge par la croyance créationniste. Pasteur, Darwin et leurs théories appartiennent à tous, tandis que le créationnisme et ses prédicateurs n’ appartiennent qu’à certains.

Revenons à nos moutons : il est donc regrettable que le discours et l’argumentation politique, notamment au sein des partis dominants, confondent croyance et connaissance. Pour discréditer les autres, il convient de se placer résolument du côté de la connaissance supposée majoritaire et de cantonner ses adversaires minoritaires au registre de la croyance. Les systèmes sectaires ou totalitaires fonctionnent sur cette imposture : les croyances personnelles et variables des gourous ou des élites sont érigées en connaissances communes et indispensables.

Mais, il n’en va pas de même pour la politique et la science. Si la connaissance scientifique peut rendre certaines croyances obsolètes, c’est plus difficile en politique. N’est pas Pasteur ou Darwin qui veut ! Chers candidats, chers élus, assumez vos croyances, revendiquez-les, même ! mais respectez la connaissance. Nous ne vous empêchons pas de croire, ne nous empêchez pas de penser !

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