Myl Phelps
Aug 25, 2017 · 3 min read

Bonjour Grégoire,

c’est la première fois que je lis un récit sur “nous”, soit tous ceux qui ceux reconnaîtront, ceux qui ne l’ont pas vécu de près mais dont chaque centimètre carré de peau est imprégné par peur. En gros, ceux sur qui l’action terroriste fonctionne à merveille! Nous sommes terrorisés. J’étais enceinte au moment des attentats, seule chez moi, et mon compagnon travaillait dans un bar bobo cool de Paname (la cible parfaite quoi). J’allais m’endormir quand j’ai reçu un texto d’une pote –“t’as vu?”, “non quoi?”– alors comme toi, je me branche sur BFM-TV dont le matraquage d’images pulvérise mes stabilisateurs émotionnels. Je me suis mise à trembler et à claquer des dents, cela a duré trois heures, jusqu’à ce que mon compagnon rentre enfin (j’étais persuadée que les terroristes allaient finir dans son bar et lui ne semblait pas prendre la mesure de la gravité de la situation). Je n’avais jamais vécu ça, j’étais gelée, la bouche déshydratée, pétrifiée et je m’en voulais, je m’auto-ordonnais d’arrêter, pour le bébé. Les jours qui ont suivi, je tremblais à chaque passage d’avion (“dis donc il est fort cet avion? Il ne vole pas trop bas? Putain est-ce qu’il ne faudrait pas que je me cache sous le lit au cas où?”), sursautais à chaque bruit détonnant. Aujourd’hui encore, je me fige, comme toi, lorsque le portail en métal de la résidence où je vis claque, chaque soirée qui a précédé le 14 juillet m’a rendue nerveuse (les gamins de mon quartier adorent faire péter des pétards), ce matin encore dans le métro je dévisageais un homme qui portait sur son front la tache brune synonyme d’assiduité religieuse (je sais, c’est absurde et stigmatisant), et j’ai tiqué lorsque l’orage a éclaté. Mais quand même avec le temps, et les mots bienveillants de mon plus proche ami (bon et aussi un peu de sophrologie et quelques séances chez une merveilleuse psy qui pratique l’EMDR — pour les soldats traumatisés de retour de combat), j’apprends à vivre avec l’idée qu’on peut finir éclater en bouillie à chaque instant (ce qui en vrai si on calculait tout cela en probabilités serait sûrement une part infime par rapport aux accidents de voiture, les maladies, la vieillesse) Bon et alors ? C’est notre lot, notre époque, tes grands-parents ont vécu la guerre, tes parents ont eu de la chance, et nous on vit le terrorisme. Continue à vivre comme avant (en étant encore plus optimiste et bouffeur de vie et en véhiculant des idées humanistes le plus possible), ne te laisse pas envahir par la peur (elle est inutile dans ces cas là et comme dit ma vieille tante “la peur n’évite pas le danger”). Quand tu sens l’angoisse monter. Regarde, observe, ce qui est bien réel autour de toi, sens les odeurs, sens l’air caresser tes bras, regarde les enfants se marrer, discuter. Regarde le réel, ne le fantasme pas. Petit à petit nous apprendrons à garder notre sang-froid en cas de menace réelle. Mais pour tous les autres jours pas la peine de se mettre en mode warrior. Il faut juste revenir aux essentiels.

PS : je fais le même métier que toi, toujours le nez dans l’actu, ça n’aide pas à prendre du recul sur les événements bien sûr. Si tu peux, essaie de trouver des piges chez Géo, Néon ou même Poules & jardin ;D, n’importe quel feel good magazine, et si tu en as la possibilité, échappe toi à la campagne de temps en temps, juste pour te rappeler qu’il y a autre chose que la haine et la violence dans le monde. Et que la majorité de l’humanité est bienveillante.

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    Myl Phelps

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