Le jeu, pas la guerre

Après l’attaque de Saint-Etienne-du-Rouvray, le Président de la République l’a encore rappelé : nous sommes en guerre. Mais alors que les attentats se multiplient, il faudrait “faire la guerre pour de vrai”, pas pour de faux comme l’insinue Nicolas Sarkozy dans une interview au Monde.

Selon l’ancien président, à défaut de vouloir envoyer des soldats au sol en Syrie et en Irak, cette guerre devrait commencer par la condamnation de tous ceux qui visitent des sites dits djihadistes. Elle vise donc à user de la violence d’Etat dans le monde virtuel d’internet. Dans les faits, de nombreuses mesures ont commencé à être prises dans ce sens et le gouvernement ne cesse de tester de nouveaux outils pour agir par le net.

Déradicaliser comment?

L’Etat Islamique utilise effectivement tous les outils d’internet comme des armes pour mobiliser tous ceux que le réseau terroriste attrape dans les pièges tendus, que ce soient des petits délinquants en quête de renommée, des malades psychiatriques pris dans leur paranoïa ou des homosexuels refoulés en quête de purification de leurs “péchés”. Nicolas Sarkozy voudrait croire qu’il est possible d’emprisonner toutes ces cibles potentielles dans des centres de radicalisation : selon lui ce serait quelques centaines de personnes tout au plus à comparer aux 70000 malades psychiatriques internés par an. Dans les faits, les caractéristiques de fragilité sur lesquelles s’enracine la doctrine de l’EI concernent certainement des milliers de personnes voire des centaines de milliers. Certains voudraient croire qu’il suffirait de se concentrer sur les étrangers, les doubles nationalités ou les enfants d’immigrés. Pourtant, on a vu dans tous les pays des jeunes “de souche” se radicaliser de la même manière que ce soit dans des banlieues déshéritées, dans du périurbain délaissé mais aussi au coeur des villes dans les quartiers les plus huppés. Si on pense qu’il faut emprisonner toutes les personnes fragilisées qui pourraient “se radicaliser en quelques mois”, c’est donc une fraction immense de la population qu’il faudrait interner. Oui, il faut redonner des moyens au système de santé psychiatrique qui est aujourd’hui complètement désorganisé par les coupes budgétaires. Mais non, ce ne sont pas la construction de quelques centres de déradicalisation qui changeront la donne.

Confusion des réalités entre jeux de guerre et guerres réelles

Le succès de l’EI est d’utiliser tous les codes des réseaux sociaux pour plonger leurs proies dans une réalité qui n’a plus rien à voir avec leur quotidien : construite à partir des images d’horreur de la guerre en Syrie, en Irak ou en Palestine, cette nouvelle réalité peut se confondre avec les jeux vidéos de guerre auxquels la plupart des apprentis terroristes ont certainement déjà joué. Cette réalité du Moyen-Orient n’est pas la leur en France ou en Allemagne mais ils vont la prolonger pour devenir eux-mêmes les protagonistes de scènes de massacres. Les attentats de Charlie Hebdo ou du 13 novembre avaient certainement été organisés en lien avec le cœur du réseau. Mais pour les derniers attentats, il semble que les auteurs aient choisis eux-mêmes leur cible au plus près de chez eux, uniquement guidés par quelques messages très sobres de “commanditaires” : “choisis une église”, “prends un véhicule et fonce dans la foule”…

Cette vague d’attentats sans précédent en nombre de victimes en Europe — et bien pire encore si on compte tous les continents touchés, en premier lieu le Moyen Orient — montre la vulnérabilité de ce qui est devenu le principal média de notre démocratie, internet.

Les médias dans la guerre

Avant internet, les autres médias ont aussi été au coeur des guerres : les journaux ont cultivé le discours patriotique amenant aux guerres de 1870 et de 1914, la radio a émergé avec la première guerre mondiale puis a été un outil massif de propagande du régime nazi mais aussi dans les pays en guerre contre l’Allemagne. Le cinéma d’information a contribué dans le même temps à la mobilisation des populations en soutien aux armées, tandis que la télévision lui a succédé et a accompagné la guerre froide. La télé a d’une certaine manière permis aux deux parties opposées de cultiver au sein de leur population respective la conviction du bien-fondé du régime dans lequel chacun vivait, en omettant de qualifier les crimes qui étaient réalisés sur le front bien réel des guerres menées ailleurs, principalement dans les anciennes colonies.

A chaque moment de l’histoire, des journalistes des régimes démocratiques ont lutté pour garantir leur liberté et éviter de se voir transformer en instrument de la propagande de guerre. Ils ont créé des journaux et des radios indépendants. Avec la télévision et le cinéma, ils ont dû faire face à des médias devenus beaucoup plus capitalistiques mais ils ont tout de même réussi à trouver des niches pour produire des documentaires et des émissions indépendamment de tout pouvoir. Ces batailles ont permis peu ou proue de sauver jusqu’à présent l’essentiel de ce qui faisait le cœur de nos démocraties.

Internet complique aujourd’hui cette lutte, car le métier de journaliste est frappé de plein fouet par le phénomène d’uberisation : chacun peut devenir journaliste avec son smartphone et les réseaux sociaux mettent en compétition productions de journalistes professionnels et contenus mis en ligne par tout un chacun. C’est sur ce nouveau paradigme que l’EI arrive à mobiliser contre les démocraties en utilisant leurs propres médias.

Plutôt que de souhaiter que l’Etat organise big brother sur les réseaux sociaux et l’ensemble du web, au mépris des principes fondamentaux, ne faudrait-il pas au contraire chercher à mobiliser la force de ces outils pour servir la démocratie et la liberté d’expression? Ce qui fait cette force, c’est la multiplicité des contenus que permet internet : texte, image, vidéo, podcast, bande dessinée, images animées mais aussi le jeu.

Pokemon go illustre la force et la rapidité avec lequel il est possible d’embarquer des millions de personne dans une forme de guerre virtuelle. Une guerre qui fait malheureusement quelques victimes, mais uniquement dues à l’absence de vigilance de personnes qui oublie les dangers quotidiens qui sont de traverser une rue ou de conduire une voiture…

Gamifier le fact checking

Pour lutter contre le terrorisme et les objectifs poursuivis par ces auteurs — retourner une partie de la population contre l’autre — de nombreux journalistes concentrent leurs efforts sur le fact checking: il s’agit d’identifier les rumeurs et les mensonges colportés autant par les hommes politiques, les journalistes que par les réseaux sociaux, pour rappeler les faits et diffuser une information exacte. Ces journalistes utilisent tous les outils disponibles sur internet : vidéo, infographie, etc.

Plus efficace encore serait de mobiliser un jeu qui fonctionne sur les mêmes fondements qu’un Pokemon go : se sentir actif d’un combat partagé avec une multitude d’autres participants et qui favorise la collaboration pour la poursuite d’un objectif commun.

“Jouer”au fact checking consisterait à pouvoir jouer partout sur la scène virtuelle, que ce soit dans les réseaux et forums publics que sur des espaces d’échanges privés, pour traquer les mensonges et les messages de haine qui sont propagés.

Le sujet du terrorisme est un sujet grave, comme beaucoup d’autres sujets qui sont manipulés sur la toile au détriment des plus fragilisés, mais puisqu’il se propage en se confondant parfois avec un jeu, employer le choix du jeu est aussi une manière de se placer sur le même terrain.

Pour tout ceux qui voudront participer à développer de tels jeux, l’ambition doit servir la sensibilisation aux risques de la toile, mais aussi l’apprentissage de l’analyse des contenus véhiculés pour identifier et faire face aux rumeurs. Et participer à un exercice de fact checking en jeu collaboratif c’est aussi prendre le risque d’être soi-même soupçonné de répandre des rumeurs et ainsi faire l’expérience de la difficulté à identifier toute vérité.

Si l’on pouvait créer à travers le jeu un phénomène aussi massif que pokemon go au profit du fact checking, on mettrait en place un formidable outil à disposition de l’ensemble des acteurs institutionnels, et en premier lieu du corps d’enseignant qui pourrait le mobiliser du primaire à l’université pour former à l’analyse des médias. Ce sera peut-être aussi un outil d’aide à la lutte contre le terrorisme mais le plus important aujourd’hui est sans doute de le concevoir bien au-delà de ce concept flou que serait la radicalisation. On mélange dans la radicalisation la crainte qu’une religion, en l’occurrence l’islam, serait capable, par ce qu’elle contient en elle-même, de convertir en masse, et la réalité du mode opératoire de l’EI qui n’est pas finalement de convertir mais d’embrigader à travers les nouveaux médias.

Si aujourd’hui l’EI est l’acteur le plus dangereux du web, il est probable que d’autres réseaux terroristes, mafieux voire même des Etats utilisent demain les mêmes techniques, non pas pour convertir mais pour mobiliser des personnes contre leurs concitoyens.

Refusons d’attribuer tous les maux à une religion, comprenons plutôt le rôle des médias incluant internet, et travaillons à ce que ces médias continuent à nous garantir des principes fondamentaux de nos démocraties: la liberté d’expression et la liberté de conscience.

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