Relancer le projet de coopérative politique

Pour rassembler autour de la candidature de Benoît Hamon

Nous sommes à un moment historique qui rend aujourd’hui possible une revanche de la gauche sociale sur la gauche politique.

Ensemble, pour réinventer le mouvement coopératif

Comme l’explique Richard Senett dans Ensemble, la gauche politique a gagné ses premières victoires sur la gauche sociale dans plusieurs démocraties occidentales au début du 20ème siècle. Le gauche sociale s’est construite au cours du 19ème siècle sur un mouvement de la base, d’associations et coopératives qui agirent localement pour répondre aux enjeux sociaux liés à la révolution industrielle. Pour gagner des batailles face au patronat, la gauche politique a fini par privilégier un fonctionnement très centralisé et hiérarchisé à l’opposé de la logique coopérative de la gauche sociale.

En France, aux XVIIIe et XIXe siècles, il existait, dans la société civile, un réseau riche et varié d’institutions coopératives, d’ateliers et de petites organisations qui constituaient une sorte de socialisme de fait, même si on n’employait pas alors ce mot-là. Je crois que c’est de là que vient la séparation, au début du XXe siècle, entre la gauche politique, celle des partis, et la gauche sociale, celle des syndicats. (Richard Sennett)

C’est une approche centralisée, parfois proche de la discipline militaire, qui a permis à la gauche de prendre le pouvoir et de construire un compromis entre forces capitalistes et enjeux de justice sociale. Le PS et la sociale-démocratie en sont les héritiers tandis que les acteurs de la gauche sociale sont restés marginalisés jusqu’au début du 21ème siècle.

La transformation numérique affecte tout autant l’économie fordiste que les partis politiques qui l’ont accompagnée. Elle fragilise les organisations bureaucratiques qui ne disposent pas de l’agilité nécessaire pour s’adapter à internet. Elle redonne du pouvoir à la base qui peut interpeller les organisations jusqu’à leurs sommets. Elle permet de créer rapidement des collectifs qui font contrepoids aux décisions centralisées.

La plupart de nos institutions ont été conçues pour l’économie fordiste : le droit du travail, le système bancaire, le dialogue social, la protection sociale, la fiscalité, les réglementations sectorielles dans des secteurs comme les transports, l’hôtellerie, l’éducation ou la santé. Lorsque l’économie devient de moins en moins fordiste et de plus en plus numérique, ces institutions deviennent inopérantes et même contre-productives. (Nicolas Colin)

Ces bouleversements redonnent aujourd’hui une chance au mouvement coopératif qui cherche à se réinventer par le numérique, avec l’arrivée du mouvement coopérativiste de plateforme qui vise à reprendre le pouvoir sur les plateformes numériques capitalistiques.

La théorie du coopérativisme de plateforme repose sur deux principes : la propriété communale et la gouvernance démocratique. Elle associe l’expérience de près de 135 années d’autogestion par les travailleurs, des quelque 170 années du mouvement coopératif et de la production de communs par les pairs propre à l’économie numérique de compensation. (Trebor Scholz)

Cette nouvelle approche est également une chance pour la gauche sociale. Mais pour réussir son avènement, il faut réinventer le parti politique pour créer une nouvelle forme de coopérative politique. L’idée lancée en 2010 par Dany Cohn-Bendit peut aujourd’hui trouver un nouveau souffle grâce aux progrès récents des civic techs qui annoncent une véritable révolution.

Les outils numériques peuvent faciliter un fonctionnement plus proche de la coopérative grâce à la possibilité de consulter en temps réels les militants.
Il reste néanmoins de nombreux problèmes à résoudre pour éviter qu’une logique de consultation systématique ne paralyse un parti et ne l’empêche de peser au quotidien de l’action politique. Il faut aussi veiller à se doter des moyens pour remédier à la fracture numérique et garantir un accès démocratique aussi à ceux qui n’utilisent pas facilement les outils d’internet.

Avec des outils numériques qui permettent à chaque adhérent.e de voter de son smartphone, et aussi de déléguer sa voix, on peut imaginer un fonctionnement beaucoup plus agile pour un parti. Adossé à un réseau de militants/coopérateurs qui se donnent les moyens de donner accès aux outils numérique à ceux qui n’utilisent pas quotidiennement internet, elle peut permettre de recueillir les voix de chacun.e.

Les principes de la démocratie liquide peuvent aider à imaginer ce que pourrait être un fonctionnement agile d’une coopérative. La démocratie liquide inventée par le parti pirate allemand consiste à donner à chacun.e la possibilité de déléguer sa voix sur tels ou tels thèmes et à aussi de retirer sa délégation de voix quand il/elle le souhaite. Des projets comme Democraty.earth se multiplie pour développer des outils opérationnels et sécurisés qui permettront la mise en oeuvre de la démocratie liquide dans n’importe quelle organisation.

La démocratie liquide est un fonctionnement qui redonne une capacité d’agir aux électeurs bien plus importante que la démocratie représentative. Elle garantit par ailleurs l’égalité de chaque voix dans le débat, là où la démocratie participative peine à faire entendre ceux qui n’osent prendre part au débat. A chaque fois qu’une décision doit être prise, chacun.e peut choisir de faire porter sa voix ou de s’en remettre à la personne à laquelle il/elle l’a déléguée. L’outil numérique peut favoriser une information adaptée, priorisée en fonction des préférences de chacun.e, et garantir une transparence des votes réalisés par les délégué.e.s. Et il peut permettre aussi à chacun.e de s’investir en fonction de son emploi du temps, de décider à un moment de s’impliquer dans les décisions qui font l’actualité, et à d’autres de se mettre en retrait tout en s’assurant que sa voix sera portée par le/la déléguée qu’il/elle aura choisi.e.

D’autres approches de démocratie directe peuvent favoriser une appropriation au quotidien par chaque membres des décisions qui se prennent au sein d’une coopérative. Par exemple, la méthode du sondage délibératif développée par James Fishkin consiste à mobiliser un échantillon de participants tirés au hasard qui débattent et prennent des décisions sur un sujet donné.

Le mise en oeuvre progressive de la démocratie directe peut s’inscrire en complémentarité du fonctionnement des partis traditionnels, et permettre aussi de faire collaborer différents partis au sein de la coopérative. Ainsi des commissions fonctionnant sous des formes de démocratie directe peuvent être constituées dans un premier temps comme des instances consultatives qui émettent des positions proposées à chaque parti. Cela pourrait ainsi alimenter la réflexion de groupes parlementaires issus des partis traditionnels, dont les décisions seront prises sous le contrôle du parti mais après dialogue avec les commissions consultatives de la coopérative.

Se donner la possibilité de candidats de la coopérative aux législatives

La logique coopérative peut aussi faire émerger des fonctionnements radicalement différents au sein des institutions. Ainsi dans les circonscriptions pour lesquelles les différents partis membres de la coopérative s’accordent à n’investir qu’un.e candidat.e commun.e, celui/celle-ci pourrait être iss.e d’une primaire citoyenne avec l’engagement de porter directement les décisions prises par la coopérative. Les député.e.s élu.e.s dans ce cadre auraient alors pour rôle de porter à connaissance des membres de la coopérative tous les votes auxquels chacun.e d’entre eux/elles doit participer, et de voter en fonction des votes de la coopérative.

Dans cette logique, la coopérative pourrait s’ouvrir à tout.e député.e qui souhaite se conformer à ses engagements et constituer ainsi un groupe politique dédié, à côté des groupes politiques classiques, vers lesquels il sera aussi possible pour un.e député.e de revenir. C’est une manière de lancer l’expérimentation institutionnelle sans attendre un changement institutionnel formel. Ce n’est que si l’expérimentation fait ses preuves, qu’une transformation des institutions pourra être proposée, par exemple en co-construisant une nouvelle constitution en s’inspirant des propositions de la fondation Nicolas Hulot. La coopérative pourra très en amont être mobilisée pour préparer ce projet.

Amorcer l’idée de coopérative dans la campagne présidentielle

Le PS et EELV peuvent être les deux premiers partis à s’engager dans une telle coopérative, et pourquoi pas y associer rapidement le PCF. Grâce aux outils numériques disponibles, il est même envisageable aujourd’hui de rendre rapidement concrète la coopérative auprès des citoyens.

Des applications ont déjà été lancées pour permettre à chacun.e de voter facilement sur de nombreux sujets : l’une d’elles peut être employée pour montrer à tous ce que pourraient être les principes de cette nouvelle coopérative. Chacun.e pourra télécharger l’application, voter sur des sujets divers de la campagne, et à l’issue de chaque vote, avoir un retour du candidat, qui décidera si oui ou non, il reprend la proposition votée ou expliquera en vidéo pourquoi il ne peut la suivre comme telle.

Quelle que soit l’issue des présidentielles, cette première phase pourra préparer une montée en charge de la coopérative à l’approche des législatives. Dans les circonscriptions où les sections locales accepteront de jouer le jeu, des primaires électroniques pourront être ouvertes afin de désigner des candidat.e.s de la coopérative. L’outil utilisé pour laprimaire.org pourra être mobilisé dans ce cadre.

Si Benoît Hamon est élu président, il pourra ouvrir la coopérative à tous ceux et toutes celles qui acceptent de partager son projet et constituer une majorité solide qui ralliera en premier lieu ceux qui auront soutenus Jean-Luc Mélenchon ou Emmanuel Macron parce que séduits par leur insoumission aux partis traditionnels.

Si Emmanuel Macron est élu, cette coopérative pourra chercher à peser pour être la majorité de gauche d’un président qui promet de gouverner avec la gauche et la droite.

Si Fillon ou Le Pen sont élu.e.s, cette coopérative pourra constituer le socle de l’opposition pour résister et, comme le font actuellement les américains face à Trump, pour réinventer ensemble la démocratie.