Travail et numérique : l’âge des transitions

Exercice favori de l’été : sélectionner deux lectures des vacances, les confronter, bien agiter, faire reposer et raconter ce qui en ressort.

La sélection 2016 porte sur :

  • Le rapport “La transition numérique au cœur des territoires” de Nicolas Colin et l’équipe de sa société d’investissement TheFamily. L’ambition de leur étude est de “fournir un modèle de compréhension de la géographie de l’économie numérique”. Le rapport aborde en particulier l’impact de la transition numérique sur le travail et formule des recommandations sont formulées à l’intention des décideurs pour accompagner cette transition.
  • L’essai de Pascal Chabot “L’âge des transitions” paru en 2015. Le philosophe y explore le concept de transition. Par opposition au changement, qui est souvent subi, “la transition peut être pensée, désirée, peut-être même programmée” mais elle oppose aussi des visions de l’avenir. Opposé à une vision égoïste et à l’étroitesse d’esprit, Pascal Chabot invite à “une conscience plus altruiste capable de nourrir des actions plus justes.”

Alors que Pascal Chabot explore de multiples transitions, énergétiques, démocratiques, démographiques, il n’utilise jamais l’expression “transition numérique”. Pourtant, il mobilise la “Petite Poucette” de Michel Serres pour illustrer le rôle des outils numériques. Il insiste surtout sur leurs ambiguïtés en rappelant que les technologies numériques — citant l’iphone d’Apple et la livraison d’Amazon- reposent sur de l’exploitation humaine et des atteintes diverses à l’environnement. Mais plutôt que de sombrer dans la culpabilité, le philosophe nous invite à assumer la contradiction : on peut conserver les outils numériques mais on peut aussi vouloir en atténuer la violence. La transition qu’il propose vise à dessiner des futurs sans renier tout le présent.

La spécialisation des territoires dans l’économie numérique selon Nicolas Colin

La transition numérique décrite dans le rapport de Nicolas Colin adresse d’autres problématiques: pourquoi certains territoires deviennent des “écosystèmes entrepreneuriaux” qui captent la richesse grâce au numérique quand d’autres ne sont que des consommateurs du numérique (colonie numérique) ou au contraire ne parviennent pas à sortir d’un rôle de sous-traitant (base offshore)? La valeur ajoutée créée par le numérique se concentre dans les écosystèmes entrepreneuriaux et menace alors les autres territoires dont l’économie traditionnelle est concurrencée par le numérique.

Le rapport dresse aussi une liste d’initiatives jugées contreproductives: politique de cluster, soutien au très haut débit, commande publique auprès des innovateurs ; ces politiques habituellement recommandées pour soutenir la compétitivité d’un territoire ne fonctionnent plus dans la transition numérique. Le rapport se veut cependant rassurant : tout territoire peut bénéficier pleinement de la transition numérique, à l’instar de l’Estonie dévenue un véritable un écosystème entrepreneurial à succès. La principale condition est alors selon les auteurs de “libérer le potentiel d’innovation des entrepreneurs locaux” : les pouvoirs publics doivent accompagner les entrepreneurs mais il faut surtout éviter de les étouffer que ce soit par des programmes d’aides ou par des réglementations mal dimensionnées. Bref la transition numérique peut changer le monde, à condition d’une grande dose de “laisser faire”.

Rien à voir donc entre les deux conclusions de ces deux ouvrages. Pourtant leur confrontation permet d’identifier des convergences possibles, des enseignements ainsi que de nouvelles pistes de réflexion. En voici une analyse, organisée selon les 5 phases de l’essai de Pascal Chabot.

Première phase: pourquoi changer?

La réponse de Nicolas Colin est claire: parce que le paradigme de l’économie fordiste est éculé. Il faut maintenant comprendre le fonctionnement de l’économie numérique et reprogrammer tous nos logiciels politiques pour accompagner la transition numérique plutôt que s’y opposer.

Il montre ainsi que la transformation numérique impacte trois segments de travail.

Le devenir du travail dans la transition numérique
  • les travailleurs qualifiés de l’économie numérique : ce sont eux qui développent les nouvelles applications que ce soit chez les géants d’internet ou dans des startups innovantes;
  • les travailleurs peu qualifiés : ils travaillent à la demande sur les plateformes numériques qui font se rencontrer l’offre et la demande, à l’instar d’Uber pour les chauffeurs de VTC ;
  • les travailleurs des entreprises de l’ancienne économie, “l’économie fordiste” : ils n’ont d’autres choix que se convertir à la nouvelle économie et se former aux nouveaux outils numériques.

Le rapport ne porte pas de jugement sur ces évolutions du travail, pourtant beaucoup déjà ont décrié les dangers de telles évolutions de l’emploi.

Dans Global burn-out publié en 2013, Pascal Chabot s’est livré à l’analyse d’un mal profond de notre époque: le burn out.

Sur chacun de ces trois segments, il est légitime de craindre le burn-out : les startupers s’épuisent dans leur course à l’innovation, les travailleurs uberisés sont les nouveaux esclaves des algorithmes, et dans les organisations traditionnelles, la bureaucratie numérique crée de nouvelles maladies psychosociales.

Le rapport ne cite pas non plus une nouvelle forme de travail apportée par le numérique : celle qui transforme l’utilisateur de plateforme en producteur de contenu, d’audience et de données. Le digital labor comme le nomme Antonio A. Casilli reste pour l’essentiel inconscient et donc non rémunéré, mais peut cependant produire une véritable aliénation de l’usager par rapport à la plateforme qui s’enrichit grâce à ses contributions.

Il y a pourtant beaucoup de raisons de souhaiter avec Nicolas Colin et l’équipe de TheFamily la fin de l’économie fordiste. En particulier parce que les conditions travail n’y ont pas toujours été reluisantes. Cette économie doit pour beaucoup sa prospérité à l’exploitation de la main-d’œuvre la moins chère qu’elle est allée chercher toujours plus loin, au mépris des conséquences humaines sur les territoires qui perdent leurs emplois jugés trop protégés et trop coûteux. Mais alors en quoi la transition numérique peut nous amener vers une économie plus désirable?

Deuxième phase: méthode des transitions

Pascal Chabot invite à prendre acte que, dans la transition, les moyens transforment les fins. Ainsi Internet est un moyen qui a créé le “village global” sans qu’aucun décret ne l’ait institué. Le philosophe en déduit ainsi : “puisque les moyens ont changé le monde, changeons les moyens pour transformer le monde”. Il ne s’agit cependant pas de remettre en cause Internet et les technologies numériques mais d’ “ouvrir cette boîte noire qu’ils constituent” en tant que moyens. Il reprend ici le plaidoyer du philosophe des techniques, Gilbert Simondon, pour une ouverture et une accessibilité, réflexion qui a inspiré en particulier les concepteurs des logiciels libres.

Le rapport de Nicolas Colin cherche à ouvrir la boîte noire, non pas de la technologie numérique, mais de l’économie numérique et de sa géographie. Il formalise un nouveau paradigme économique fondé sur des principes de rendements croissants, sur le rôle de la multitude des utilisateurs et sur l’importance des écosystèmes innovants. Ces clés de lecture doivent aider les décideurs économiques, publics et privés, à éviter des erreurs trop souvent commises sur des territoires que l’ont a voulu transformer en territoires numériques uniquement en installant des réseaux de communication de très haut débit et en créant des clusters d’entreprises numériques. Sur ces territoires, on a fait du numérique une fin sans s’apercevoir qu’on s’éloignait d’autres finalités du développement économique et qu’on ne se donnait pas les bons moyens pour réussir une transition numérique au profit du territoire. Le rapport conclut ainsi :

Le principal écueil, c’est d’oublier le rôle des entrepreneurs, et de vouloir planifier la transition numérique.

En expliquant et en analysant ce qui fait la réussite des entrepreneurs dans territoires qui réussissent à s’intégrer dans l’économie numérique, le rapport souligne la subtilité nécessaire pour soutenir entrepreneuriat à l’ère numérique. Il faut ainsi qu’un territoire autorise une part d’ “insoumission” nécessaire pour que des acteurs remettent en cause l’ordre établi et s’attaquent au statu quo. Il faut aussi favoriser l’imagination pour créer de nouvelles régulations ou en encore pour transformer les besoins exprimés par les habitants en opportunités pour développer de nouvelles activités.

Les ressources essentielles dont ont besoin les entrepreneurs au départ

Mais pour Nicolas Colin, insoumission, audace et imagination ne sont pas suffisantes pour créer un écosystème d’entrepreneurs: il est nécessaire aussi que le territoire développe le savoir-faire et le capital nécessaires pour une économie de renouvellement et d’optimisation. C’est la rencontre de ses différentes ressources sur un même territoire qui permet de générer l’écosystème entrepreneurial. Les autorités publiques peuvent alors y générer un cycle vertueux en valorisant le désir d’entreprendre, en mettant en tension les entrepreneurs pour soutenir l’innovation mais aussi en leur apportant des sécurités pour favoriser la prise de risques, et par ailleurs en facilitant la circulation des personnes vers et hors du territoire ainsi que le réinvestissement des fortunes entrepreneuriales.

D’une certaine manière, le rapport respecte la méthode recommandée par Pascal Chabot : rechercher un équilibre qui suppose de ne pas condamner stérilement le “progrès”, mais de chercher une dialectique entre progrès utile et progrès subtil.

De même que l’utile est une relation au monde faite de calcul, d’action et d’organisation, qui transforme le réel en un ensemble de moyens, le subtil est un rapport à l’être qui privilégie la finesse; le discernement, la sensibilité aux signes et aux détails discrets y sont déterminants. Il concerne ce qui est difficile à définir, en raison d’un caractère complexe.

La culture utile, insiste-t-il, ne s’oppose pas à la mentalité subtile: “elle lui offre plutôt l’exemple d’un potentiel exceptionnel de transformation. Nos technologies, animées par une mentalité qui, même si on oublie trop souvent, est d’abord philanthrope, doivent, de ce point de vue, être considérées comme une source d’inspiration”. Mais Pascal Chabot alerte aussi: si les techniques peuvent aplanir des montagnes, peut-être se trompent-elles parfois de montagne.

Pooper: l’application qui uberise le ramassage des crottes de chiens montre avec ironie les dérives de l’économie collaborative

Internet a permet ainsi de mobiliser la multitude pour développer une économie plus collaborative, mais c’est la même technique qui soutient la Gig economy, l’économie de tâcherons où l’usager peut se féliciter de transformer l’autre en larbin prêt à le remplacer pour ces tâches quotidiennes.

Si Nicolas Colin exprime dans son rapport un antifatalisme qui s’oppose aux angoisses exprimées par des territoires face aux mutations de la mondialisation, il ne dit cependant rien d’un autre fatalisme que condamne Pascal Chabot, celui “façonné par l’idéologie néolibérale qui a cherché tous les arguments pour prouver que l’égoïsme et la concurrence étaient le ressort fondamental des actions.

Peut-être même peut-on dire que ce rapport reste emprunt de ce fatalisme et se refuse à remettre en cause “les dogmes courants” qui selon Pascal Chabot ne sont en réalité qu’une construction. Selon lui, se référant au Plaidoyer pour l’altruisme de Mathieu Ricard, la lutte contre le fatalisme doit aussi être menée sur ce plan:

Le changement ne peut être uniquement matériel, au risque de n’être qu’imposé. Il doit être désiré, voulu. La transition est d’abord un mouvement intérieur : l’esprit peut, dans une certaine mesure se reconfigurer. L’égoïste peut prendre conscience de l’étroitesse dans laquelle le culte de son moi l’enferme et, découvrant des horizons plus larges comme s’il ouvrait une fenêtre après un long hiver, faire exister davantage l’autre, jusqu’à y voir la source du seul bonheur réel.

Pascal Chabot invite donc non seulement à ouvrir la boîte noire mais aussi à rechercher des liens subtils pour que respect et reconnaissance prévalent, et dépassent les seuls rapports d’utilité. C’est cette démarche qu’il souhaite voir à l’œuvre dans la question de la transition et dans chacune de ses dimensions, énergétique, démocratique, démographique.

Troisième phase: transition énergétique

Pascal Chabot veut construire une philosophie de l’énergie qui réponde non seulement aux enjeux environnementaux (changement climatique, raréfaction des ressources…) mais aussi humains.

Le changement de paradigme économique selon Nicolas Colin

Le rapport de Nicolas Colin offre une clé de lecture intéressante en ce sens puisque selon lui dans le changement de paradigme entre l’économie fordiste et l’économie numérique, c’est la ressource essentielle de l’économie qui se transforme passant du pétrole à la multitude.

Dans son ouvrage, Pascal Chabot raconte lui la transition énergétique de l’antiquité à aujourd’hui, où la ressource essentielle est passée de la multitude (les esclaves) au pétrole. Et il montre que quelque soit l’époque et la ressource énergétique, rare sont ceux qui se soucièrent de l’origine de cette ressource: tout comme on oublie facilement les crimes et les guerres causées par l’exploitation pétrolière, tout comme on cherche à rendre invisible le danger radioactif lié au nucléaire, les anciens, Égyptiens, Grecs, Perses ou Romains, ont rendu invisible l’esclavagisme pourtant essentiel au fonctionnement économique des cités et des empires, et à l’origine d’une géopolitique déterminée par la recherche de nouveaux bras, poussant les conquêtes territoriales toujours plus loin.

Pour penser la transition énergétique, il faut donc dévoiler l’origine des ressources. Pour penser la transition numérique, il faut de même dévoiler ce qu’est cette nouvelle ressource constituée par la multitude.

Michel Bauwens propose une explication du moteur de la transition “post-capitaliste” : la motivation intrinsèque, qui sous-tend le pair-à-pair et qu’il oppose à la motivation extrinsèque propre au salariat. Dans l’économie collaborative, et déjà dans la production de logiciels opensource, nul besoin d’ordre hiérarchique ni même d’un appât monétaire: chacun se motive par le plaisir de contribuer à la production de communs.

C’est sans doute aussi une forme de motivation intrinsèque qui pousse certains startupers à se lancer dans des innovations radicales sans certitudes sur les gains à faire. C’est aussi ce qui incite le loueur sur airbnb à rivaliser d’effort pour rendre son logement désirable. Néanmoins, à l’instar du chauffeur sur uber, la motivation redevient extrinsèque lorsque l’algorithme dicte à l’usager de la plateforme devenu producteur ce qu’il doit faire pour bien faire. Dans l’économie collaborative dévoyée, l’algorithme mobilise la multitude pour supprimer le management intermédiaire : on travaille pour obtenir les meilleures évaluations, nécessaires pour espérer gagner plus. Plus rien de subtil, il s’agit juste de travailler utile, au risque de perdre le sens de son travail. Au risque sans doute aussi de faire disparaître rapidement ce qui a fait le succès de ces plateformes pionnières : une qualité de service réellement humaine.

Pascal Chabot insiste : la transition énergétique doit aussi cibler l’énergie humaine. Impossible à quantifier correctement, l’énergie humaine est depuis longtemps disqualifiée dans la pensée occidentale, contrairement à l’Orient traditionnel qui la place au cœur de sa philosophie. Cette énergie, on peut simplement l’appeler “l’enthousiasme”. Étymologiquement, avoir le dieu en soi.

Si la ressource première de l’économie numérique est la multitude et si cette multitude est transformée en une nouvelle forme d’esclavagisme, la productivité chutera certainement. La véritable ressource de l’économie numérique serait peut-être mieux définie si l’on parlait de la “multitude enthousiaste”. Cette ressources, ce sont tous les usagers qui participent avec ferveur à de nouvelles pratiques pionnières générées par les plateformes numériques, mais qui peuvent aussi se lasser rapidement, perdre tout enthousiasme, dès lors que la plateforme enferme les pratiques dans des formes répétitives et déshumanisées. Une raison sans doute pour laquelle uber se presse de transformer son réseau de VTC en réseau de taxi autonomes, sans chauffeur, où la machine aura définitivement remplacé le travailleur.

La non prise en compte de l’énergie humaine explique peut-être aussi l’échec de la transition numérique dans de nombreuses organisations. Alors que les outils numériques devaient faire gagner en productivité les organisations bureaucratiques, c’est souvent le résultat contraire qui s’est produit: le temps passé à gérer ses mails a explosé, l’adoption de nouveaux outils bureautiques a généré de véritables procédures kafkaïennes. Trop souvent, on a oublié le service attendu par l’usager final.

Alors que chacun aujourd’hui se familiarise très rapidement avec les outils numériques dans ses usages personnels, ces outils pénètrent péniblement les grosses organisations. Ceci explique sans doute que les gains de productivité des économies aient été si faibles au cours des dernières décennies et qu’ils commencent seulement à émerger dans un processus schumpétérien : les entreprises qui n’ont pas su faire une transition numérique “enthousiaste” disparaissent concurrencées par des entreprises mobilisant la “multitude enthousiaste” et ayant une pratique du numérique parfaitement intégrée dans le travail.

Ce processus de “destruction créatrice” ne peut pas toucher de la même manière les administrations et les entreprises de services publics qui protègent leur monopole. La transition numérique en leur sein y fait plus de mal que de bien car trop souvent on se donne pour finalité la mise en place des outils numériques, supposés faire gagner en productivité par leurs seules fonctionnalités, plutôt que de rechercher à améliorer les conditions de travail, pour augmenter l’enthousiasme, préalable à de véritables gains de productivité.

Pour y remédier, des organisations publiques cherchent à s’inspirer de ce qui fait le succès entrepreunarial dans l’économie numérique. Le rapport de Nicolas Colin mentionne ainsi les startup créées en interne au sein de l’Etat par le SGMAP, service de modernisation de l’action publique.

Peut-être peut-on souhaiter conduire une transition numérique intégrée à une transition énergétique de manière systémique, c’est -à-dire qui prenne en compte toutes les formes d’énergie.

Si l’on reprend le triptyque des scénarios Negawatt (sobriété / efficacité / renouvelable), cette transition se traduirait alors ainsi:

Les trois leviers de la transition énergétique selon l’association Négawatt
  • Rechercher la sobriété par la “chasse anti-gaspi” que ce soit de ressources humaines ou non-humaines. Identifier ainsi tout ce qui peut être fait pour éviter une consommation inutile d’énergie (exemple: locaux vides chauffés), de matière (gaspillage de papier…) mais aussi d’enthousiasme. La transition énergétique ne peut alors se faire par des procédures contraignantes, mais doit s’appuyer sur la motivation. Elle s’étend bien au delà des sujets environnementaux et concerne aussi tout un tas de procédures contre-productives.
  • Développer l’efficacité par des outils réellement pensés pour mieux travailler, mieux produire en consommant le minimum d’énergie “non-renouvelable” : il faut réduire tout autant les énergies fossiles ou fissiles, que l’“énergie grise” (l’énergie qu’il a fallu mobiliser en amont d’un produit) et aussi l’ “énergie humaine non renouvelable”, celle qui crée de la pénibilité physique ou morale. Comme le souligne Tristan Harris, auparavant éthicien chez Google, ce n’est pas tant le droit à la déconnexion qui doit être recherché mais un droit à bien utiliser son temps. A travers son manifeste time well spent, il propose de designer des outils numériques qui restaurent le choix, qui réduisent les anxiétés et les compulsions, qui relient les personnes avec ce qui est important pour elles.
  • Soutenir les renouvelables sous toutes les formes, c’est-à-dire tout ce qui inépuisable à l’échelle humaine, l’énergie du soleil ou la chaleur de la terre, ou qui peut se régénérer par cycle. Il faut aussi prendre en compte aussi les cycles humains qui permettent de régénérer l’énergie de chacun, temps de repos, ressourcement, etc. De nombreuses organisations développent des programmes qui permettent à leurs salariés de se lancer dans d’autres activités que celles liées à leur poste: au-delà de l’accès aux formations, il peut s’agir d’actions associatives ou humanitaires ou encore d’un encadrement dédié pour développer un projet personnel ou une startup.

Les économies de ressources humaines et non humaines que peut générer une telle transition numérique et énergétique sont certainement substanciels. Les mobiliser permettrait des gains de productivité importants mais les bénéfices peuvent aussi être accaparés par un petit nombre si la transition n’est pas également démocratique.

Quatrième phase: transition démocratique

Selon Pascal Chabot, la transition démocratique doit chercher à réduire la violence associée au pouvoir. Or la violence a évolué dans ses formes. Hannah Arendt pressentait la métamorphose du pouvoir à travers la bureaucratie administrative, une “manière opérationnelle de restreindre les libertés”. Pascal Chabot cite aussi les différentes formes de violence mobilisées par les multinationales et de lobbys puissants, comme les Marchands de doutes qui ont réussi à reporter de plusieurs décennies les décisions politiques qui auraient permis une lutte efficace contre le changement climatique.

Aujourd’hui, plusieurs auteurs voient dans la gouvernance algorithmique une nouvelle forme de violence. Une violence qui soumet la multitude à des contraintes décidées par un petit groupe de décideurs, ce que dénonce ainsi Tristan Harris qui en a été témoin chez Google.

La transition démocratique au sein des entreprises est d’une certaine manière l’un des objectifs de la loi travail. Appuyée par quelques syndicats comme la CFDT, cette réforme vise en premier lieu à renforcer la démocratie sociale dans l’entreprise, une pratique beaucoup moins développée en France que dans d’autres pays. Cependant, une telle réforme est critiquée autant par ceux qui veulent préserver les rapports de force traditionnels que par ceux qui considèrent la réforme comme en retard par rapport à l’évolution du travail et des modes d’organisation. Le pouvoir économique s’est finalement de plus en plus concentré soumettant un nombre accru d’entités à des décisions prises au sein d’une société mère dont les effectifs sont de plus en plus réduits lorsqu’ils sont rapportés à la richesse produite. Si les sous-traitants, franchises et auto-entrepreneurs gagnent en autonomie, ils sont de plus en plus éloignés de la prise de décision sur les règles qui régissent le lien entre donneurs d’ordres et exécutants.

Comme le déplore Diana Filippova, on ne pourra répondre à ces enjeux en mettant une dose de numérique dans le contrat social. Il faut au contraire “la construction d’une vision politique totale qui ne se réduise pas à une fétichisation de la technologie et de la figure de l’entrepreneur.” Elle invite à la politisation de la question technologique, condition d’un nouveau contrat social, qui doit mener à “la transformation radicale de l’action publique, des institutions démocratiques et de la place de la société civile.

Pascal Chabot ne prône pas la révolution mais souligne le moteur que celle-ci constitue comme désir de changement. A la révolution doit être substituée une transition fondée sur la praxis. Elle doit permettre à tout individu concerné par un problème public de contribuer, à égalité de compétence, afin de lui apporter une solution satisfaisante du point de vue de ses conséquences prévisibles. Le pluralisme y est nécessaire, les controverses doivent alimenter le débat, le débat permet alors à chacun de s’approprier le changement.

C’est tout l’enjeu du coopérativisme de plateforme, une approche qui a été conceptualisé notamment par Trebor Scholz. Le coopérativisme de plateforme permet à chaque utilisateur d’être en même temps détenteur de la plateforme et donc d’être partie prenante de la constitution des règles de la plateforme via la gouvernance démocratique : les conditions de tarification, les droits sociaux ouverts aux travailleurs, les réglementations concernant le déréférencement, etc.

La réussite de la démocratisation des plateforme passe aussi par les outils numériques comme tente de le faire à Taiwan la hackeuse Audrey Tang 唐鳳qui a créé des débats ouverts sur la régulation des plateformes Uber et Airnbn.

Réussir la transition numérique et démocratique passe par la maîtrise de ces nouveaux outils qui permettent d’ouvrir les boîtes noires, de dévoiler les ressources qui les font fonctionner, de se réapproprier le changement.

Cinquième phase: transition démographique

Pascal Chabot rappelle qu’au cours de la transition démographique, la croissance de la population alimente une peur irrationnelle de la “multitude grouillante et indifférenciée qui menacerait des pays plus sages à la fécondité mieux maîtrisée”, ce qui s’exprime dans des politiques de repli parfois extrêmes, dans des rhétoriques souvent xénophobes.

Face à la peur de la foule, à l’angoisse de l’explosion démographique, la transition numérique est encore une garantie d’antifatalisme. Nicolas Colin note ainsi que la transition numérique transforme les besoins et les problèmes rencontrés sur un territoire en opportunités pour les entrepreneurs:

Une infinité de besoins jusqu’ici à peine identifiés peuvent désormais être compris et satisfaits dans des conditions économiquement soutenables

Ces propriétés de la transition numérique ont ainsi permis de faire émerger d’innombrables innovations dans les pays qu’on appellent depuis trop longtemps “pays en voie de développement” : des formes de développement propre à chaque région émergent notamment grâce à un accès très large au téléphone mobile de mieux en mieux connecté à internet.

Néanmoins la transition démographique a posé à toutes les sociétés des problèmes pour la répartition des richesses : le patrimoine des populations les plus fécondes n’augmente pas à la même vitesse. Par exemple, la guerre civile espagnole trouve ses germes dans l’incapacité à partager la terre agricole entre les nombreux garçons d’une même famille. Thomas Piketty a montré en quoi au contraire les guerres mondiales ont favorisé une redistribution plus équitable du patrimoine au sein des pays occidentaux en raison des énormes destructions d’actifs et des mécanismes de redistribution mis en place après-guerre. Mais il souligne aussi que les inégalités de capital refont surface et s’accélérent depuis des décennies.

Or si la transition numérique est celle d’une accumulation de la richesse entre les mains d’un nombre de plus en plus réduit d’entrepreneurs, la tendance ne pourra que s’accélérer.

Cependant, l’irruption du crowdfunding montre aussi que la transition numérique peut proposer des alternatives à l’accumulation capitaliste de l’économie fordiste: la multitude peut participer au financement et en récolter des fruits. La question est de savoir dans quelle mesure ces nouveaux modes de financements peuvent changer la donne.

Il est vraisembable qu’il faille encore inventer d’autres modèles. Si les plateformes numériques continuent à capter l’essentiel de la valeur, il est indispensable d’inventer de nouvelles manières d’en distribuer les profits.

Et si les plateformes numériques continuent à capter l’essentiel de la valeur, il est indispensable d’inventer de nouvelles manières d’en distribuer les profits.

La proposition deJulien CANTONI est de mettre en place une dividende contributive : il s’agit de permettre au plus grand nombre de bénéficier des bénéfices de la plateforme en en redistribuant le surprofit qui se constitue dès que cette plateforme conquiert une position quasi monopolistique


Dans une transition qui est à la fois numérique, énergétique, démocratique et démographique, un marché de l’emploi découpé en 3 segments (entrepreneurs innovants / travailleurs à la demande non qualifiés / salariés soumis aux outils numériques) n’est plus une fatalité. Cette transition nous mène plutôt vers un monde où chacun peut intervenir/travailler sur ces 3 segments :

  • les outils numériques qui nous font perdre du temps, qui monopolisent notre attention, qui consument l’énergie collective ont été éliminés : seuls subsistent des outils qui nous aident à mieux utiliser notre temps, qui nous amènent à l’essentiel, qui favorisent les synergies ;
  • l’offre de travail rencontre la demande sur des plateformes coopératives qui fonctionnent selon une démocratie réelle: usagers, producteurs et tous ceux impactés par l’activité de la plateforme, participent à en définir les règles et à faire évoluer les algorithmes pour que les plateformes bénéficient au plus grand nombre et aussi pour remédier à leurs impacts négatifs ;
  • l’innovation est stimulée par des porteurs de projets qui parviennent à lever des fonds dès lors que leur idée répond aux besoins d’une multitude prête à soutenir le projet en contrepartie d’une juste redistribution des profits qui pourront être générés. L’essentiel de l’épargne est mobilisée dans ce cadre permettant d’accélérer l’innovation pour répondre aux innombrables défis sociaux et environnementaux.