Paradoxe : l’humanisme induirait la fin de l’être humain ?

L’humain a bonne presse. Du moins, de son propre point de vue.

Ce qui lui est associé, c’est la positivité du monde : la pacification des rapports entre les êtres, l’éducation, le progrès. Etre humain, c’est exercer son empathie — ce qui distingue profondément l’homme de la bête. L’avènement de la conscience a permis d’inventer des systèmes de valeurs, de placer la vie au-delà de la survie, de domestiquer la simple et brutale volonté de dominer.

Curieusement, cette distinction entre l’homme et l’animal est mentalement reproduite, dans l’inconscient collectif, entre l’homme actuel et ses potentiels descendants. Comme si les espèces du futur généraient autant de craintes que les monstres légendaires du passé.

Les auteurs de science-fiction, comme les journalistes ou les leaders d’opinion, expriment largement leur angoisse, quand ils évoquent l’intelligence artificielle, voire, dans la mythologie futuriste, les extra-terrestres et aux autres potentielles formes de vie exotiques. Machines pensantes et ectoplasmes cosmiques « ne sont pas humains » ; « ils manquent d’humanité » ; « ils sont inhumains » : toutes ces expressions désignent des espèces différentes et surtout inquiétantes, ou des congénères qui auraient perdu leur faculté essentielle. Le vocable renvoie aux pires moments de notre Histoire. Les tortionnaires, les nazis, les dictateurs, « ne sont pas humains », et c’est bien là ce qui les disqualifie aux yeux du plus grand nombre.

Il y aurait donc d’un côté « l’humain », parangon de « l’humanisme », de l’autre des formes de vie alternatives, le plus souvent suspectées « d’inhumanité ». Cette tautologie masque la réalité des faits : c’est bien l’être humain qui a produit les pires horreurs du règne animal sur Terre. De Hiroshima à Fukushima, en passant par la Shoah ou les guerres de religions, c’est bien l’être humain qui agit, massacre, éradique, élimine.

« L’humanisme » est le terme qui confisque ainsi l’empathie et la bienveillance. Leur pillage par l’être humain est une illusion linguistique. Une vraie ironie, pour celui qui en a tant manqué au cours de son histoire.

L’homme à venir va remplacer l’être humain. Il serait fondamentalement différent. Qu’il perde donc son « humanité », pour sa part de cruauté, de bêtise, de croyances absurdes la transformant en tyran sanguinaire, ou en soldat d’une Foi qui ne sert que ses prédicateurs !

Abandonner sa part d’ombre ne sera pas un drame. Le dépassement de la visée du bonheur, une notion très humaine, nécessitera sans doute celui d’une bonne partie de ce qui constitue aujourd’hui « l’humanité ».

Pour le meilleur, si l’homme à venir survit à la mutation de l’espèce.

L’utopie humaniste des Lumières verra ainsi son achèvement dans un paradoxe déroutant : c’est en remplaçant l’humain que l’humanisme se donnera une chance de triompher.

L’être humain se donne bonne presse. Il est le seul. Son suicide sera sa rédemption.

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