Mon expérience personnelle du cancer

Depuis mon adolescence, j’ai connu pas mal de monde que le cancer a emporté. Je connais aussi des gens qui en ont réchappé. C’est mon cas. Ma famille et des amis proches connaissent cette histoire, que j’ai envie de partager avec vous…

Retour en décembre 1988

Fin 1988, j’avais 25 ans, j’étais un jeune ingénieur en informatique plein d’avenir, tout m’avait été facile jusque là, et je venais de me marier.

Un beau jour, un médecin m’opère en urgence d’un truc louche à l’abdomen et, quelques jours après, me reçoit pour faire le point après l’opération. Il me dit alors, très embarrassé :”Il faut que je vous dise qu’on vous a enlevé une tumeur très bizarre. Je n’avais jamais vu ça auparavant, parce que c’est que c’est une tumeur vraiment rarissime. D’ailleurs vos échantillons ont été envoyés à Boston pour être vus par des spécialistes mondiaux, afin qu’on détermine avec certitude ce que c’est. Aujourd’hui le diagnostic semble fiable. C’est une tumeur très mal connue, et on en a recensé 8 cas à ce jour. La mauvaise nouvelle, c’est que 6 des patients sont morts en quelques mois, alors que les 2 autres sont encore vivants. Voilà, vous savez tout, et je ne sais vraiment pas quoi vous dire de plus …”. Grand silence.

Évidemment, pour moi, c’est un inimaginable coup sur la tête. Je passe 6 mois terribles. Moins de deux mois après la première opération, dès le printemps 1989, le chirurgien me réopère pour enlever les chaînes de ganglions situées le long de la colonne vertébrale, car c’est par là que d’éventuelles métastases pourraient se propager rapidement dans tout le corps. Je récupère assez vite de ces deux opérations, même si la seconde a été pénible et me lasse une cicatrice de 30 cm allant du pubis au sternum… J’en profite pour découvrir ce qui est important dans la vie, qui sont les gens importants pour moi, à quel point ma jeune épouse, ma famille et la sienne, certains amis, certains collègues sont immensément précieux, quelle est la place que doit prendre le travail dans une vie, à quel point des tas de choses sont futiles etc etc.

Pendant 10 ans, j’ai eu une prise de sang tous les 3 mois et un scanner ou une IRM abdomino-thoracique tous les 6 mois, au cas où ça ne tourne pas bien. A chaque examen, quelques jours d’attente, un temps suspendu avec la crainte qu’on ne découvre quelque chose.

Parce que la tumeur était mal placée, il s’en est ensuivi une impossibilité d’avoir des enfants biologiques comme tout le monde. D’où, après des tentatives pénibles et infructueuses de fécondation in vitro, l’adoption de 3 enfants en 10 ans, dont 2 que mon épouse et moi sommes allés chercher en Colombie. Une histoire absolument extraordinaire, une aventure en trois chapitres, 1997, 1999, 2004, d’une richesse humaine inimaginable pour qui ne l’a pas vécue.

Il y a une quinzaine d’années je suis tombé, par hasard, au bar du TGV, sur le chirurgien qui m’avait opéré : il me dit qu’il est bien content de me voir en bonne santé, qu’il a parlé de moi dans plein de conférences médicales, et que ce serait vraiment bête, ayant survécu à un truc pareil, de mourir bêtement dans un accident de la route.

Je ne me suis pas senti la force de lui expliquer pourquoi je ne pouvais pas vivre sans rouler de temps en temps un peu vite sur un circuit au guidon de ma moto rouge, cela aurait pris plus que l’heure de TGV qui nous restait pour qu’il admette mon point de vue, je pense. Et je ne suis même pas certain du tout qu’il soit arrivé à l’admettre.

J’ai revu récemment ce bon chirurgien, devenu entretemps adjoint au maire de Lyon : il m’a reconnu et était content de me voir toujours en bonne forme.

2016, plus de 25 ans après…

Aujourd’hui, plus de 25 ans après ces opérations, je vais bien. On n’est jamais sûr de rien, hein, mais pour le moment je vais bien. J’essaie de profiter de la vie, parce que j’ai pu toucher du doigt combien elle était temporaire.

Pour autant, j’essaie de ne pas faire n’importe quoi : je dois être un exemple pour mes trois enfants, déjà, et pas parce que je les ai adoptés. Parce que je suis convaincu que les enfants se construisent beaucoup à partir de l’image qu’ils ont de leurs parents.

Je m’efforce aussi d’être bienveillant avec le plus de monde possible, parce que cela ne me coûte rien, parfois juste un peu de temps, d’attention et d’empathie, un sourire, un mot gentil, et que cela rapporte de l’amitié en retour.

Sans ce truc qui m’est arrivé à l’âge de 25 ans, qui parait terrible au départ mais qui finalement m’a été extraordinairement bénéfique, j’aurais pu être très différent de ce que je suis aujourd’hui : je serais peut-être devenu un de ces types arrogants et dominateurs, imbus d’eux-mêmes, sûrs d’avoir toujours raison, comme on en croise tous de temps en temps, et peut-être hélas de plus en plus… Et je n’en veux pas à ces gens-là : ils n’ont tout simplement pas eu la chance qui a été la mienne de vivre cette expérience qui m’a fait grandir.

CARPE DIEM !