Les communs pour comprendre l’économie collaborative

(itnéo.fr)

Divers mouvements se sont engagés pour soutenir le développement de l’économie collaborative ou de concept analogue tels que la consommation collaborative ou l’économie du partage, à l’instar de Ouishare qui a publié en mai un ouvrage sur la société collaborative. Il serait difficile de proposer des distinctions claires entre ces concepts. Les premiers travaux universitaires sur ces sujets montrent aussi qu’il y a des divergences importantes entre les attentes portées par les “gourous et think tank” de ces sujets et la réalité des modèles existants (voir notamment le dossier de la revue Esprit). Il n’existe pas à notre connaissance d’approche théorique intégrée. Dans le même temps, les “Communs” (Commons) font l’objet d’une attention renouvelée auprès des universitaires. La réflexion a été approfondie dans la littérature anglosaxonne depuis plus de trente ans. Elle est récemment entré massivement dans le débat français avec deux ouvrages conséquents: “Commun — Essai sur la révolution au XXIe siècle” de Pierre Dardot et Christian Laval et “Le retour des Communs, la crise de l’idéologie propriétaire” sous la direction Benjamin Coriat. Le travail académique sur les Communs apparaît aujourd’hui robuste et semble tout à fait pertinent pour questionner l’économie collaborative. En prônant une véritable “politique des communs”, ces auteurs nous invitent aussi à penser l’économie collaborative sous un angle politique nouveau, détaché de la rhétorique anti-capitaliste mais en prenant aussi une certaine distance avec la doxa économique.

Une définition des communs distincte des biens communs

Le “retour des communs” décrit par Benjamin Coriat et les auteurs qu’il a réunis dans cet ouvrage, est d’abord un mouvement hétéroclite d’innovations dans le domaine de la production et la diffusion de connaissance. Ce mouvement est intervenu au moment où l’on constatait à travers le monde une extension et un durcissement du droit de propriété intellectuelle. L’élargissement de l’appropriation privée à des domaines nouveaux comme “la brevetabilité du vivant” ou “les marchés des droits à polluer” est soutenu par une “théorie des droits de propriété”, conçue comme un ensemble de propositions visant à faire de l’existence de droits privés exclusifs pleinement garantis comme tels, la condition d’efficacité des marché. Benjamin Coriat dénonce cette théorie comme le cœur de “l’idéologie propriétaire”. D’autres opposants l’ont aussi dénommée “tragédie des anti-communs” en référence au fameux article “la tragédie des communs” publié par Hardin en 1968 qui considérait qu’aucune ressource épuisable ne pouvait être correctement gérée par une communauté si n’était mis en place un régime de propriété, une forme d’“enclosure” du bien commun. Elinor Ostrom, prix Nobel d’économie 2006, et ses collaborateurs, ont depuis démontré à travers leurs travaux qu’au contraire, de nombreuses ressources pouvaient être correctement partagées sans nécessairement qu’un propriétaire détiennent tous les droits sur tout ou partie de la ressource. À partir d’une analyse de la gestion de ressources physiques dans des communautés locales, la réflexion s’est depuis élargie aux “communs immatériels” dont l’extension s’est accélérée avec internet et les innovations induites. Logiciels opensource, wikipedia, licence creative commons constituent ainsi des nouveaux communs qui participent aujourd’hui au développement des formes d’économies alternatives pour lesquelles les démonstrations d’une très grande efficacité, à la fois en terme d’innovation, mais aussi de bénéfices collectifs, se sont multipliés dans la littérature académique. Pour reprendre la définition proposée dans l’ouvrage dirigé par Benjamin Coriat, les communs peuvent se caractériser par trois dimensions :

  • les communs sont “des ensembles de ressources collectivement gouvernées dans le but de permettre un accès partagé aux biens dont ils sont l’objet”. En ce sens le commun est une construction sociale mêlant règles formelles et informelles, relations marchandes et non marchandes, etc. auquel les participants du “commun” ont accepté de se soumettre.
  • l’existence d’une action collective qui soutient le commun: chaque participant au commun est tenu par des droits et obligations mais les règles ne peuvent pouvoir à tout, et c’est la pratique des acteurs au regard de ces règles qui feront qu’un commun sera robuste ou non. Ces pratiques pourront en particulier permettre de limiter la pratique du “free riding”, du passager clandestin qui ne contribue pas “honnêtement” à l’enrichissement de la ressource, par exemple la détournera à des fins privées, sans forcément l’empêcher complètement.
  • des “modèles” de commun très variés qui définissent diverses catégories de participants, de conditions d’accès et de bénéfices autour des ressources créées. Les modes de gouvernance de communes prennent souvent aussi des formes “hybrides” qui mêlent des pratiques open source et des exclusivités, formes qui peuvent être instables et basculer dans le domaine marchand pur.

La définition d’un commun est très large mais aussi restrictive. La plupart de ce qu’on considère habituellement des “biens communs” comme l’atmosphère, le climat ou les océans ne sont pas des communs selon cette définition car il n’existe pas une gouvernance permettant de faire respecter des droits d’accès et d’usage. Par contre, une plateforme numérique qui fixe des conditions d’utilisations à ses participants et qui fonctionne grâce à la participation active des utilisateurs au fonctionnement de la plateforme, peut prétendre sur le papier à la définition de commun. Il reste cependant à clarifier la ressource qui fonderait le commun propre à chaque plateforme.

La consommation collaborative participe au retour des communs

L’hypothèse proposée dans cet article est la suivante : les nouveaux modèles de consommation collaborative, participent à un retour des communs, à leur extension et leur redéfinition. Les plateformes numériques contribuent largement à ce retour mais n’en sont pas le seul vecteur. Rares parmi eux sont les modèles qui s’opposent frontalement à une logique marchande. Par contre, ils contribuent globalement à montrer l’efficacité des alternatives à “l’idéologie propriétaire”. Rien ne garantit que les principaux modèles actuels de l’économie collaborative participent à un développement durable, mais parce que ces modèles imposent des transformations radicales, il devient indispensable d’adapter les régulations publique aux nouvelles logiques qu’ils portent. Il apparaît alors contreproductif de chercher à s’y opposer frontalement alors que des opportunités progressistes se font jour pour mettre en place des nouvelles régulations et favoriser des modèles économiques plus responsables.

Deux exemples de redéfinition de communs

Peut-on trouver un point commun entre Wikipedia et Uber ? Cela paraît a priori difficile.Néanmoins si l’on considère le coeur de métier de ces deux applications, on peut y voir pour chacun un commun numérique qui a concurrencé un commun traditionnel. Dans le premier cas, il s’agissait de l’encyclopédie comme ressource produite par un groupe d’auteurs sélectionnés par le responsable de l’encyclopédie. Chaque encyclopédie avait ses règles de sélection très fermée et des règles de rédaction qu’appliquaient les auteurs pour produire une somme de connaissance de qualité relativement homogène. Wikipedia a transformé ce mode de contribution fermée et l’a ouvert à tous en créant un nouveau système de règles qui permet une qualité satisfaisante pour nombre de lecteurs tout en s’appuyant sur un très large ensemble de contributeurs. Ce système est aujourd’hui considéré tellement efficace que peu d’encyclopédies traditionnelles lui survivent.

Uber et plus généralement les modèle de “e-hailing”, de “maraude électronique”, ont également concurrencé un commun traditionnel celui utilisé traditionnellement par les taxis. L’autorisation de maraude sur la voie publique, avec ses règles d’accès et aussi un certains nombre de règles d’usage, permet au taxi d’assurer une certaine qualité de service, assurant la confiance aux clients qui y font appel en hélant le taxi. L’e-hailing, grâce au GPS et aux applications smartphone, a rendu ce système désuet pour nombre d’usagers : il devient possible de héler son VTC (véhicule de tourisme avec chauffeur) de son smartphone et, grâce aux règles fixées par la plateforme, d’avoir une certaine garantie de service, que certains ont jugé même meilleure que les taxis traditionnels. Rares ont été ceux qui ont critiqué wikipedia ; peu de régulation ont tenté de bouleverser son mode de fonctionnement qui s’est d’ailleurs amélioré avec le temps pour améliorer la qualité du contenu. Plus nombreux ont ceux qui s’élèvent contre le e-hailing, mais souvent en raison des pratiques de certaines plateformes comme Uber qui ne respectent pas toutes les réglementations locales. De fait, le e-healing est devenue une innovation réelle auxquelles font même appel aujourd’hui de nombreuses compagnies de taxis traditionnels.

Des communs numériques complémentaires d’un retour des communs dans le monde physique

Les communs traditionnels qui ont été décrits par les universitaires recouvrent de nombreuses pratiques qui ont permis aux plus modestes d’améliorer leur quotidien sans passer par le système marchand conventionnel. Est ainsi souvent citée l’activité de glanage, droit d’usage qui existe dans beaucoup de pays européens depuis le Moyen Age, autorisant à récupérer les résidus de récoltes. En ce sens, il constitue un commun autour d’une ressource qui est considérée par le paysan comme un déchet. Des pratiques très variées de commun existent ainsi autour de ressources issues de déchet, également en ville ou dans la forêt. Certaines réglementations locales ont cherché à les interdire complètement. C’est l’exemple du ramassage de bois mort dans les forêts allemandes et françaises interdites au début du 19ème siècle avec l’expansion de l’industrie forestière qui au nom d’une “gestion durable” interdisait tout ramassage. En France, les sections de commune, héritages des anciens communaux du Moyen-Age ont toujours cette vocation d’administrer un terrain en commun au profit de la communauté des ayants-droits en charge de les administrer, parfois même en opposition avec la volonté des Communes qui en ont la gestion courante.

Ces pratiques sont restées néanmoins autorisées à la marge, par exemple à travers l’encadrement des vide-greniers, permettant à chacun de vendre son superflu dans un espace public. Le vide-grenier pré-existait avant internet, et son essor après-guerre est sans doute lié à la société de consommation, qui a accru l’accumulation d’objets superflus. La plateforme Leboncoin en a constitué un formidable accélérateur : la moitié des français y ont ainsi recours aujourd’hui et nul n’envisage de condamner cette pratique qui pourtant aurait pu être jugée à une autre époque comme portant atteinte à l’activité commerciale et à l’industrie manufacturière. D’autres plateformes internet favorisent le troc ou le don, mais c’est la vente comme sur Leboncoin qui reste la pratique majoritaire. Bien que marchande, on peut aussi lui associé le terme de commun dans le sens où il s’agit d’un lieu — certes virtuel — où des personnes peuvent exercer une pratique (celle d’acheter et de vendre des biens superflus) tout en respectant un certains nombres de règles et par des contrôles exercés par chacun (sous forme d’évaluation pair-à-pair) qui contribuent à éviter que la plateforme ne deviennent un lieu de vente classique ce qui lui imposerait d’être soumise aux lois du commerce, notamment à une TVA. C’est bien le même principe que le vide-grenier classique qui n’a d’ailleurs pas disparu pour autant. Sans doute peut-on dire même que Leboncoin a permis l’extension des vide-greniers à des populations qui n’y ont plus accès du fait des transformations territoriales: la périurbanisation, qui supprime toute centralité publiques, qui limitent les lieux de rencontres aux centres commerciaux, rend plus difficilement possible la tenue de vide-grenier qui permettrait à un nombre suffisant de personne de s’y croiser pour que cela fonctionne. Cependant, comme décrit par Valérie Guillard et Dominique Roux, des modalités variées qui font circuler le objets en ville se multiplient soutenues par les muncipalités qui participent ainsi à créer de nouveaux communs de l’économie circulaire.

La reconstruction de capital social au cœur des communs fondés sur des réseaux sociaux

De nombreuses plateformes numériques de la consommation collaborative utilisent la “technologie” du réseau social digital pour induire de nouveaux modes de partage. Blablacar l’a ainsi mis en exergue pour développer le covoiturage. On trouve aussi sur internet des communautés qui échangent tout type de biens, d’équipements domestiques, de voitures ou de résidences secondaires. Certains de ces modèles sont jugés peu différents de systèmes marchands classiques. Ainsi l’application d’autopartage drivy s’apparente à un système de location classique à l’exception du fait que drivy ne possède aucun véhicule. Ainsi la quasi totalité plateformes digitales ne possèdent quasiment aucun capital physique, en tout cas sans commune mesure avec le capital physique qui est échangé à travers elles.

Une autre caractéristique de ces plateformes, sans doute ce qui fait leur force principale, repose sur le véritable capital qu’elle construise et valorise : un capital social constitué par le réseau des utilisateurs. Ce réseau obéit à de nombreuses règles, des droits et obligations qu’ont chaque membre pour faire vivre et enrichir le réseau, et in fine accroître les bénéfices de l’adhésion à ce réseau. On pourrait ainsi considérer que ces plateformes produise un commun autour d’une ressource fondamentale le capital social. Le capital social, au sens établi par le sociologue américain Robert Putman, est la capacité des membres d’une société à créer des réseaux et à coopérer en vue de leur bénéfice mutuel. Putnam avait montré que le capital social aux Etats-Unis s’était sensiblement réduit dans la société américaine de l’après guerre.

Ce constat semble extrapolable à toutes les sociétés soumise à l’extension du consumérisme. Bien qu’il ne soit pas possible d’affirmer que les plateformes de consommation collaborative réduise la logique consumérisme (des enquêtes montrent même le contraire: en favorisant des économies, elles permettent à leur utilisateur de consommer ailleurs des biens traditionnels), on peut penser qu’elles contribuent à restaurer un capital social qui véhicule autre chose que de la consommation matérielle. Elle contribue à constituer de nouveaux communs, fondés certes à l’origine sur des échanges virtuels, mais qui permettent de développer des interactions qui peuvent se prolonger en dehors de la plateforme numérique. Covoiturer une fois avec blablacar peut ainsi créer des contacts qui lorsque les trajets communs sont réguliers peuvent se prolonger en dehors de la plateforme et favoriser une pratique physique qui aurait difficilement été générée sans l’outil numérique initial.

L’importance du capital social est aujourd’hui reconnu dans le marketing, nombre d’entreprise essayant d’enrichir “l’expérience-client” en l’inscrivant dans un réseau social. Ainsi ce qu’ont démontré les nouvelles plateformes collaboratives, c’est que le capital social, loin de se limiter à une utilité sociale, présente une réelle opportunité économique puisqu’il démultiplie les occasions d’interactions d’un individu avec son entourage (“virtuel” ici), permettant d’étendre les possibilités d’échanges gagnant-gagnant.

La démonstration d’une efficacité réellement supérieure aux modèles antérieurs

Si l’effervescence autour de l’économie collaborative ne conduit pas toujours à des réussites pérennes, les principales plateformes qui ont connu des succès exponentiels au cours des dernières années démontrent une grande efficacité de ces modèles. On peut à juste raison pointer dans certains cas une concurrence faussée, certaines plateformes permettant aux usagers de ne pas payer les taxes et cotisations sociales, ou encore de ne pas respecter toutes les normes. Néanmoins, on ne peut s’arrêter à ces considérations car même lorsque la législation est respectée, des plateformes collaboratives peuvent engendrer une quantité d’échanges qui n’auraient jamais été envisageables dans l’économie classique. L’approche par les communs permet de proposer des explications à cette efficacité. La technologie au coeur des plateformes permet de construire des résaux d’une importance impossible dans le monde physique. Mais surtout les algorithmes qui les constituent assurent la mise en place de droits et d’obligations qui conduisent chaque participant à enrichir le réseau. Ils évitent dans le même temps que les comportements de passagers clandestins ou d’autres pratiques qui nuiraient à la réputation du réseau ne mettent en péril l’ensemble du modèle. La gouvernance de ces plateformes restent pour la plupart totalement encadrée par l’algorithme et donc par celui qui le conçoit. On est loin de commun autogouverné, mais la force des algorithmes développés est de faire accepter les règles développés par une équipe restreinte à un ensemble très large d’utilisateurs.

Cette efficacité de la “multitude” a déjà fait l’objet de nombreuses études pour les communs informationnels comme wikipedia. Il apparaît possible de démontrer aussi que les plateformes collaboratives qui fondent leur service sur des biens physiques tirent leur efficacité d’un meilleur usage de ces biens. Le e-hailing permet ainsi de réduire les trajets à vide et les temps de stationnement des VTC, et maintenant des taxis, qui utilisent cette technologie. Le covoiturage permet également d’optimiser le remplissage d’un véhicule sur un trajet donné quand habituellement en moyenne deux places maximum étaient occupées sur 5. L’autopartage augmente l’usage d’un véhicule qui sinon reste stationné à plus de 80% de son temps en moyenne. Le vide-grenier numérique favorise le réemploi d’objet inutilisés et augmente donc la valeur d’usage d’un bien, tout comme d’autres plateformes de partage de logement ou d’équipements. Ainsi ces modèles reposent sur une plus grande “productivité ressource” qui était négligée dans l’économie traditionnelle. La logique consumériste, négligeant le commun constitué par le capital social, a favorisé l’accumulation de biens sous-utilisés. Si certains l’ont défendu au regard de son rôle pour faire “tourner l’économie” et créer de l’emploi dans l’industrie manufacturière, cet argument perd de son poids dans des économies désindustrialisées à une époque où l’économie de ressources devient aussi un enjeu de politique publique.

En augmentant la productivité de nos ressources, les modèles de l’économie collaborative libèrent dans le même temps du pouvoir d’achat qui pourra être dépensé autrement, pour certains dans des biens classiques, en majorité importés et avec un impact environnemental élevé, pour d’autres dans des services et des biens de meilleure qualité, qualité de plus en plus associée à un moindre impact environnemental.

Si ces modèles menacent à une vitesse incroyable des activités traditionnelles, il n’est aucunement démontré qu’elles détruiront de l’emploi net. Elles déplacent les comportements de consommation mais seul un suivi très fin permettra d’en déduire des conséquences sur l’emploi. De nombreux arguments peuvent d’ores et déjà être mis en avant pour penser que la création d’emploi pourra être importante: réduction des dépenses des ménages modestes dans des biens manufacturés majoritairement importés ; développement d’activités locales de maintenance et de réparation pour augmenter la durée de vie des biens circulant… Sans compter l’impact de nouvelles pratiques émergentes soutenues par l’économie collaborative et favorisant les productions locales plus intensives en travail que les productions industrielles: agriculture de proximité, atelier collaboratif de fabrication (fablab…)

Considérer la productivité des ressources permise par l’économie collaborative pour repenser leur régulation

La plus grande économie de ressource engendrée par cette nouvelle économie est aussi l’occasion d’internaliser un grand nombre de coûts sociaux qui ne sont pas aujourd’hui payés par les consommateurs des biens et services associés. Par exemple, l’écocontribution de quelques centimes payées sur les équipements électroménagers pourraient être augmentée en pour tenir compte de l’impact global de l’équipement acheté. Ces considérations doivent aussi conduire à changer l’approche économique sur les taxis. Les études récurrentes demandant la fin de leur monopole oublient à la fois le rôle du commun de “maraude” qui justifiait la restriction d’accès professionnel, et sous-estiment par ailleurs les impacts environnementaux du service de taxi, comme de VTC. Il est temps de penser une régulation intégrée qui prend en compte la préservation nécessaire d’un commun qui passera dorénavant par le e-hailing. Il s’agit aussi de considérer à son juste niveau l’enjeu environnemental et les réponses qui peuvent être apportées, à la fois en soutenant l’équipement en véhicules propres, en augmentant les voies réservées à ces véhicules mais aussi en incitant à un meilleur remplissage des véhicules. Il est fondamental que ces objectifs soient aujourd’hui pris en compte pour faire évoluer la réglementation des taxis tout en évitant une multiplication anarchique des VTC qui peut contribuer in fine à augmenter des coûts sociaux. De la même manière la régulation publique doit évoluer en profitant du fait que les plateformes collaboratives accumulent des données qui peuvent faciliter les contrôles (à condition toutefois de veiller à ce que l’usage de ces données ne contreviennent pas au respect de la vie privée).

Le cas Airbnb mérite de s’y arrêter un instant. Cette plateforme collaborative est une hybridation d’une forme payante du Couchsurfing (qui facilitait l’hébergement chez l’habitant dans une formule pair-à-pair) et d’un système de réservation de chambres d’hôtes classiques et de locations d’appartements. La multiplicité des services accessibles à renforcer le côté monopolistique de la plateforme qui est devenue la plus grande chaîne hôtelière du monde. Son principal effet pervers décrié par de nombreuses municipalité, est de réorienter des logements locatifs vers les touristes au détriment des résidents. Néanmoins on ne peut pas ignorer un bénéfice important en termes de meilleure occupation du parc de logement, là encore une économie de ressources particulièrement utile. Les données de réservation d’Airbnb doivent être utilisées pour affiner la connaissance du marché de la location touristique sur un territoire donné et pour la prendre en compte dans l’observation du marché du logement dans son ensemble afin d’affiner les régulations nécessaires à tout marché immobilier. Les instruments de régulation (taxes, interdiction de certains types de location ou conditions spécifiques) peuvent ensuite être calibrés pour rechercher la maîtrise du coût de la location pour les résidents tout en assurant une optimisation de l’occupation du parc et en veillant à ce que les incitations favorisent aussi le renouvellement du parc (rénovation et création de logements).

L’enjeu des nouvelles régulations de l’économie collaborative passe par une meilleure compréhension des mécanismes économiques qu’ils induisent et l’approche par les communs constitue vraisemblablement un élément incontournable de cette analyse. Ces régulations peuvent favoriser les objectifs de l’économie circulaire, c’est-à-dire une plus grande économie de ressources, à condition cependant qu’elles intègrent mieux les coûts sociaux engendrés par les biens et services échangés.

Une réflexion à poursuivre sur la régulation du travail

Mais l’enjeu de la régulation passe aussi par le travail et les nouvelles formes qu’il prend dans l’économie collaborative. En effet, les usagers des plateformes, qu’ils soient fournisseurs ou bénéficiaires des services, exercent tous un certain travail qui passent par le respect des règles imposées par la plateforme. Le conducteur comme le passager de Blablacar doivent tous deux faire un effort pour bénéficier d’une évaluation qui leur permettra de continuer à bénéficier du service de mise en relation de Blablacar. Lorsqu’il y a paiement du service, la frontière entre simple défraiement et véritable rémunération est souvent floue, ce qui contribue à l’émergence de diverses formes de travail illégal et au non paiement de la fiscalité due. Même lorsque les utilisateurs respectent la réglementation, par exemple en prenant un statut d’auto-entrepreneur, les règles imposées par les plateformes, souvent intégrées dans leurs algorithmes, peuvent conduire à des formes de salariat déguisé.

Par ailleurs l’utilisation des méthodes collaboratives dans le processus de production peut conduire à une forme d’externalisation du travail désormais dévolu non plus à un agent salarié, mais au consommateur final ou l’utilisateur, le transformant en un certain sens en sous-traitant auto-entrepreneur. Le cas d’Uber qui demanda à ces participants de se déclarer comme auto-entrepreneur est un exemple de cette externalisation visant à dédouaner la plateforme de ses obligations sociales.

En outre, face aux difficultés d’adaptation du monde du travail aux évolutions de l’économie collaborative, une nouvelle forme d’emploi se crée : le travail à la demande. Définit par le Collectif Ouishare dans son livre « Société collaborative, la fin des hiérarchies », un travailleur à la demande est une personne qui use exclusivement ou à titre complémentaire d’une prestation de service à des tiers au service exclusif de la demande des utilisateurs d’une plateforme. Cela entraîne une déresponsabilisation de la plateforme dans ses obligations sociales, qui pèsent désormais sur ce travailleur à la demande rendu dans une certaine mesure plus précaire, mais néanmoins ce travailleur à la demande demeure assuré par celle-ci d’une certaine simplicité et efficacité pour se rémunérer.

Ces enjeux nécessitent de réfléchir aussi autrement la régulation du travail associé. Il faut sans doute admettre au préalable que le succès de ces formes d’activités n’est pas uniquement liée à une opportunité économique, mais aussi au désir de travailler autrement. Ces nouvelles formes de travail reposent le plus souvent sur une relation pair-à-pair qui évite les contraintes du salariat et qui apporte des interactions parfois plus riches que la relation client usuelle. Bien sûr il ne faut pas enjoliver les situations, mais il faut s’appuyer sur cet engouement pour construire de nouvelles régulations qui associent véritablement les personnes concernées.

Le préalable est très certainement de veiller à ce que ces nouveaux travailleurs soient représentés par des syndicats. Encore une fois l’utilisation de plateforme numérique collaborative apparaît nécessaire pour qu’une telle représentation soit effective. Il reste à la construire.