Arrêter la souffrance au travail ? Chiche.

Pierre Paperon
Jul 30, 2017 · 6 min read

Fin de la journée. Rentrer à la maison, vidé. Une journée où on a l’impression de n’avoir rien fait. Et pourtant que de rencontres, de rendez-vous, de coups de téléphones, de dizaines de mails lus et traités, de réponses à des demandes de collègues, de déplacements, de peu de temps passé à déjeuner ….

Un des noeuds, une des sources de la souffrance au travail est là, bien souvent nos yeux mais comme le poisson dans le bocal, cette souffrance est difficile à analyser, à cerner, à comprendre. Ce post pointe du doigt quelques concepts qui, s’ils n’apportent pas une solution immédiate, permettent au moins de comprendre ce qui est à l’oeuvre et d’affronter cet horrible poids journalier qui débouche vite sur une perte d’estime de soi, une possible dépression et jusqu’à un burn-out toujours ravageur dans une vie professionnelle.

La source de ce post ? Les cours de psychologie du travail à l’Inetop notamment ceux de Yves Clot, remarquable formalisateur de ce qui est convoqué dans toute situation de travail, (sans oublier Ginette Francequin, Katia Kostulski … et bien d’autres) mais aussi l’observation attentive et le vécu des organisations et des hommes à l’oeuvre pendant une trentaine d’années en France, en Europe et aux US.

Premier concept : le travail prescrit

C’est au départ assez annodin. Et presque normal. Cette fameuse liste des choses à faire définie par son supérieur. A priori, il est investi de toute l’autorité du sachant, de celui qui est payé pour savoir ce qui est à faire, à délivrer … et le rapport avec lui est d’obéissance, de respect, de considération. On voit clairement que cette simple relation pose la question du rapport de chacun avec l’autorité, question qui oblige à se plonger dans son histoire personnelle et familiale.

Cette liste “des choses à faire” définie par le supérieur, un collègue ou bien l’entreprise dans son ensemble constitue le travail prescrit. Et c’est bien souvent la raison pour laquelle on est payé et que l’on va décrire quand on vous demande quel est votre travail.

Une différence est à faire avec la “to do’s list” que l’on définit soi-même : c’est du travail auto-prescrit. C’est d’ailleurs un premier pas pour reprendre la main sur ce travail prescrit que de se donner le sentiment de le maitriser ou de se l’imposer moi-même : écrire soi-même sur un papier tout ce qui est à faire dans une journée, cocher chaque tache aboutie pour laisser une trace et mesurer le chemin parcouru à la fin de la journée. Devenir son propre maître. Après tout comme l’a dit Platon “quand l’esclave s’en va, c’est le maître qui meurt”.

Deuxième concept : souffrance = manque de liberté

Et on voit comment la souffrance au travail apparait : le travail prescrit ne porte en lui aucun sens ou bien rarement. Le travail se vide peu à peu de sa substance pour se transformer en simple exécution de taches. La non-répétitivité des taches ou leur nouveauté peut sauver pendant un temps la situation mais n’empêche pas la souffrance de poindre son nez à terme.

Un signe fréquent d’une forte intensité du travail prescrit est la quantité de process présent dans une entreprise. La volonté est claire de la part de l’entreprise d’encadrer toutes les pratiques, de se donner un sentiment de maitrise et contrôle. Avec une conséquence fréquente de casser tout esprit d’initiative et d’introduire d’ailleurs un autre schisme individuel : la différence vécue entre ce travail prescrit et le travail réel. L’un est fait de symboles, de mots, l’autre de faits, d’actes, d’efforts, d’intelligence pour surmonter les difficultés rencontrées. La différence entre une programmation d’automates et “la vraie vie”. Le “yakafocon” pratiqué par exemple en politique et la “démerde” quotidienne pratiquée par l’immense majorité des Français … qui travaillent.

Replongez vous dans les moments les jobs les plus intéressants que vous ayez eu dans votre vie : cette notion de liberté ou de travail décidé par soi-même est centrale dans le bonheur ou même l’exaltation que vous avez pu ressentir. La création d’une start-up est d’ailleurs souvent analysée comme un acte fondateur et psychanalytique : “devenir son propre patron” ou son propre père … Et la question à se poser est simple : est-ce une fuite d’un environnement quasi-carcéral ou bien une véritable aspiration à courir dans des espaces sans limites ? A chaque créateur sa réponse. La déception vient souvent d’ailleurs de la prise de conscience que les nouveaux prescripteurs de travail deviennent l’administration (au travers des déclarations fiscales, sociales, comptables …) et le banquier (la culture de sous capitalisation en fonds propres des entreprises françaises leur donne un pouvoir incroyable).

Troisième concept : équilibre entre travail prescrit et travail décidé

La grande question pour la génération X (post-baby boomer et pré-Y, facile :) a été l’équilibre entre la vie privée et la vie professionnelle. L’équilibre à trouver n’est plus celui là : le travail est de plus en plus intégré comme un véhicule de développement personnel avec une motricité forte. Mais qui tient en partie les rennes de cette balance, de ce dosage précis entre travail prescrit ou ordonné et travail décidé ou choisi ?

Le cursus de psycho m’avait amené à écrire un mémo dont le titre était “PDG : Psychologue Directeur Général”. C’est lui qui détient la clé des pratiques dans l’entreprise et de ce partage à faire entre travail prescrit et travail décidé. C’est lui qui, en plus de fixer le cap du navire, influe fortement sur le rythme et les pratiques internes de l’entreprise. C’est le “docteur en chef”, c’est celui qui tient entre ses mains le pouvoir presque absolu de faire cesser les souffrances individuelles (par des changements de postes, des ajustements de salaires ponctuel …) et la souffrance collective (par des règles de travail plus humaines, des libertés laissées aux équipes …).

Quelle est une des plus belles réussites des 10 dernières années ? Google. Comment a été traité cette question du bon équilibre entre ces deux dimensions structurantes du travail en entreprise ? Par une journée laissée libre à chacun, non pas pour sa vie personnelle, mais bien pour son travail professionnel auto-défini. Son nom est on ne peut plus clair : “20% time”. C’était le cas aussi chez McKinsey où le vendredi était consacré à l’échange avec ses pairs, la formation, la formalisation des expériences acquises …

Quatrième concept : souffrance ≠ perte de sens

La “perte de sens” est un thème récurrent depuis plus de vingt ans. Je ne crois pas que ce soit la source principale de souffrance pour l’être humain à l’oeuvre dans l’entreprise. En revanche le mécanisme de transfert par le salarié sur le patron de cette souffrance issu du travail prescrit me semble être à l’oeuvre ici. Et il est en partie responsable mais pas pour cette raison de manque de sens individuel qui renvoie à des choix ou des densités de vie différentes (acceptation de son sens individuel évident qu’est la fin de vie ou plus clairement la mort). Ce n’est pas son job de fabriquer du sens pour chacun.

En revanche faire que son entreprise ait un sens global pour ses employés et ses clients est dans son job et même une clé évidente de la réussite de son entreprise. Et mettre en place des conditions de travail favorisant un équilibre approprié entre travail prescrit et travail décidé par chacun pour le bien de tous est une manière de faire de l’humanitaire, tous les jours, presque sans se l’avouer tout en le savourant : )

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