“Ick bin Berlinerin”

Quitter Paris. Au fil des printemps toujours plus gris, l’idée s’était imposée à moi avec la force de l’obsession. A l’orée du quart de siècle, je savais ce que je ne voulais pas : un clapier au prix d’un Smic, le snobisme parisien bobo-baba et un boulot plombant où l’on termine ses e-mails par ‘Bon courage’ ou pire : ‘Cdt’.

Il s’agissait de décamper. Et fissa.

Berlin avait toujours incarné cet ailleurs idéal, cette parenthèse de vie bohème, loin des conventions et des obligations. Ma première visite, en 2000, avait pris l’allure d’un voyage initiatique : terrain de jeu, jungle urbaine, créative, infantile, artificielle, la ville m’avait bouleversée. Insouciance, hédonisme, liberté, ambiance troc et bric-à-brac, esprit cool et « dépareillé arty » collaient à la peau de tous les Berlinois d’adoption que je rencontrais : Berlin conjuguait les promesses, entre cicatrices de l’histoire et interminables chantiers.

Il faut avouer aussi que les mecs allemands n’étaient pas mal dans leur genre. Tellement mieux que les métrosexuels parisiens et leurs névroses branchouilles. Assez vite, ils avaient figuré dans le Top Ten de mon panthéon de la virilité : tellement grands, blonds, et silencieux, tellement pétris de culpabilité.

En pleine vague ostalgique, je suis tombée amoureuse d’un Allemand de l’Est, et j’ai enfin trouvé LA bonne raison de mettre les voiles : basta ma patrie et mon CDI. « Paris, I leave you, Berlin I love you » : c’est le message que j’ai posté sur mon mur Facebook pour trouver un appartement. En deux semaines, c’était plié.

En mai 2008, dans l’odeur des tilleuls, j’arrivais à la Berlin Hauptbahnof avec une énorme valise et la conviction d’avoir pris la meilleure décision de ma vie. « Comment peux-tu quitter ton boulot stable, ton salaire fixe, alors que l’économie s’effondre ? » s’était étranglé mon père. Mais, papa, pour nous qui sommes nés dans les années 1980, avons vu la montée du chômage et le sida rythmer nos années lycée, la crise, c’est un peu notre doudou.

J’étais partie envers et contre tous, dans une sorte d’instinct de survie. J’avais dit : « Six mois et on verra. »

Neuf ans plus tard, je suis toujours là. Berlin est ma ville, mon toit, mon tout, celle qui me va, celle que j’aime et que je hais en même temps, mais sans laquelle je ne suis pas vraiment moi.

L’esprit province en capitale m’a d’abord conquise. Les balades interminables pour passer d’un côté à l’autre, la géographie sans harmonie avec des bois immenses et des lacs disséminés, douze arrondissements divergents : des Plattenbau (HLM typiques de l’ex- RDA) du quartier de Marzahn au château rococo de Charlottenburg, en passant par les immeubles futuristes, les façades défigurées ou les no man’s land alternatifs reconvertis en espaces d’art contemporain.

Une leçon d’histoire à ciel ouvert à travers laquelle j’ai pédalé des heures durant — 700 kilomètres de pistes cyclables pour une superficie de 890 kilo- mètres carrés, soit neuf fois Paris. J’ai découvert que oui, la “deustche vita” existe sur les bords de la Spree.

Quoique. Au bout d’une année de WG, une colocation avec une native de la Hanse, soumise à sa tyrannie « öko-facho » (interdiction de prendre des bains ; une dizaine de poubelles — compost, plastique, papier et verre — qui transformaient l’appartement en station d’épuration, contrôle des dépenses communes…), je voyais un nazi caché en chaque Allemand.

J’ai régulièrement regretté l’Hexagone, les autochtones, la bouffe si fine, les conversations sans fin.

Que devais-je faire : rentrer là bas ou rester ici ?

J’ai finalement changé d’appartement, alterné les piges et le call center, bref, recommencé à zéro. Il me fallait sortir de mon trou, je me suis lancée dans la vie sociale berlinoise. La bonne nouvelle ? Tout le monde ou presque était comme moi.

Car avant l’invasion des start uper et la frénésie immobilière, les « clochards célestes » ont longtemps été les rois du monde. Artistes, journalistes, photographes, designers ou glandeurs heureux, Berlin ETAIT un ghetto de « jeunes à projets multiples ». La moitié des 3,4 millions d’habitants a moins de 35 ans. Créative, en mouvement, l’ambiance étaitsurtout propice à l’innovation, aux expérimentations, aux rencontres.

« Berlin ist zum ficken, nicht zum lieben » (Berlin, c’est pour baiser, pas pour aimer). Le résultat, un Berlinois sur trois est single.

Installée à Prenzlauer Berg depuis presque dix ans, j’ai vu le quartier s’embourgeoiser, devenir l’eldorado de la secte “Bionade Biedermeier”, un néologisme caractérisant les bobos locaux, entre landaus et magasins bio. Aujourd’hui, les “desperate Muttis” et les poussettes Bugaboo ont remplacé les punks d’Helmi et les anciens squats. Le prix du mètre carré a augmenté de 40% entre 2010 et 2015.

Entre la Potsdamer Platz, déluge futuriste de verre et d’acier et le café Sankt Oberholz, épicentre de la bohême numérique, c’est Mac obligatoire : celui qui n’a pas son ordinateur sur la table se fait quasiment jeter. Les digital natives sont arrivés en masse, partout, dans les usines désaffectées reconverties en co-working spaces ou dans les cafés. Les geeks et start-up se sont multipliés, laissant entrevoir la possibilité d’un rebond de l’économie locale. On parle désormais de Berlin comme d’une Silicon Valley européenne. Ceux qui à Paris, avant mon départ, me parlaient de « germanisation Birkenstock et bière » avec un sourire de dédain, me font désormais des clins d’œil envieux, comme si j’étais une it girl polygame, perpétuellement en after sous ‘Special K’ au club Berghain.

Un dicton local affirme que ne devient berlinois que celui qui a vécu au moins trois hivers dans la ville. Mon premier fut long, très long. Six mois de chapka et de températures en chute libre à faire sombrer n’importe qui dans une hibernation neurasthénique. Broyer du noir devient l’activité incontournable dans ces espaces désolés, ces ombres grises, ce vent glacé. Entre novembre et mars, Berlin est une île coupée du monde, où chacun rame dans son coin.

Je travaille en freelance, comme tout le monde. Si j’ai enchaîné les reportages de leur race et les boulots pourris ces dernières années, j’ai surtout appris à rester curieuse, à m’intéresser à tout, à ne pas me cloisonner, ni me limiter. Comme il a longtemps été possible de vivre à Berlin comme un prince avec rien ou pas grand-chose, la paresse y était une réalité dangereuse.

Procrastiner est le sport de prédilection local et le piège numéro un de la ville.

Mollesse, lenteur, langueur : trop de liberté tue la liberté. Vivre sans repères — familiaux, sentimentaux, professionnels — est un exercice délicat. Sur le fil. Chacun cherche sa voie, au risque de s’y perdre.

Mes amis de l’Est m’appellent « la bourgeoise », ceux de l’Ouest « la gypsy ». C’est une question de perspective. Berlin aussi s’est embourgeoisée. En contemplant ces charters entiers d’Easyjet-setteurs, ces hipsters “citoyens du monde” se ressemblant tous, sirotant désormais leur Machiatto à Kreuzkölln, Williamsburg ou Caracas, je me suis dit que j’avais passé l’âge. Parfois, cette ville ressemble tellement à un Kindergarten géant, un jardin de Peter Pans, ces quadras coincés en pleine crise d’ado et de wannabe “artistes” : l’horreur !

J’ai pesté contre cette ville, je l’ai maudite, détestée, je suis partie, rentrée, je l’ai quittée à nouveau, j’en ai rêvé, elle m’a manqué, je suis revenue. En Allemagne, on dit que « Heimat ist da, wo das Herz ist », la patrie est là où le cœur se trouve. Le mien, apparemment, appartient à Berlin. J’y ai appris deux choses essentielles : la liberté et la responsabilité, celle d’être moi.

En vieillissant, nous ralentissons le mouvement, nous nous mettons à chercher des repères, des points d’ancrage, une certaine stabilité. Plusieurs amis n’ont plus supporté la précarité douce de Berlin, le pseudo-cool multikulti, la langueur des cafés, et ont décidé de dire “stop”. Ils sont partis.

Leur argument : nous changeons et Berlin, elle, ne change pas. Ou plutôt change trop. Et c’est ce qui continue de me fasciner dans cette ville-molosse, sa faculté d’adaptation : entre les grues, les chantiers, les déviations, elle se métamorphose constamment, une caractéristique de la jeunesse éternelle. Ou d’un pacte avec le Diable.

Texte écrit en 2012 et publié par le magazine Clés.