#LaNoteDuNouveauMonde : Tous connectés, tous (mal)heureux?
Facebook vient de passer, fin juin, le cap des 2 milliards d’utilisateurs, Whatsapp atteint les 1,2 milliards, WeChat 900 millions, Instagram 700 millions, Linkedin 500, Twitter en compte désormais 330 millions et Snapchat plus de 300 millions. S’il y a bien un phénomène identifié au nouveau monde, c’est la progression fulgurante du nombre de participants aux réseaux sociaux : tout le monde y aura plus que son quart d’heure de célébrité. Le moment où chaque être humain sera sur un réseau social est proche.
Au-delà des réseaux sociaux, l’idée de se connecter toujours et partout a envahi nos vies. Plus nous avons accès aux écrans, moins nous pouvons nous en passer. Plus nous y passons du temps à échanger, plutôt qu’à lire, travailler, danser ou aimer mais moins nous pouvons nous en empêcher. Le nouveau monde est peut-être ce lieu où nous fabriquons, en conscience, des futurs regrets, déjà anticipés.
Mais le réseau n’est pas que virtuel, à coup de « j’aime » ou de retweets : plus notre réseau personnel et professionnel est large, mieux c’est. Cette connexion continue est-elle source de bonheur, de chance, d’opportunités ou, au contraire, de stress, d’inégalités, de fatigue émotionnelle et psychique ? Si le réseau est la richesse, ne faut-il pas partager ? Réseau réel — réseau virtuel : ce n’est pas un match, c’est un pas de deux.
LE RÉSEAU, PREMIÈRE RICHESSE, MATIÈRE PREMIÈRE DU NOUVEAU MONDE

Bien sûr, le patrimoine principal est financier. Oublions cette dimension. Pour trouver du travail, rebondir après une première partie de carrière professionnelle, chercher des clients ou des fournisseurs, le carnet d’adresses est la première des richesses. Cela n’est pas nouveau, mais la tendance s’est tellement renforcée que son ampleur n’est pas seulement quantitative : dix ans après son acquisition, un diplôme compte moins qu’avant, car il faut faire ses preuves en permanence, alors que le réseau compte encore plus qu’avant. Résultat : l’avantage relatif s’est distordu au profit du nombre et de la qualité des personnes qu’on a eu la chance de croiser dans sa vie, au regard de tout autre critère.
Pouvoir penser à quelqu’un en cas de difficultés à résoudre, de projets à monter, de solutions à trouver est un luxe sous-estimé. Il nécessite une vie bien remplie ; il fait appel à la mémoire ; il crée un fossé entre les isolés et les intégrés. Plutôt que de se souvenir de ce que l’on a appris à l’école, il vaut mieux retenir l’origine géographique du conjoint d’une ancienne collègue, le passé professionnel lointain d’une connaissance, la passion sportive ou culturelle d’un futur employé convoité ou employeur en vue… La cartographie fine, précise, détaillée de son réseau, comme une toile d’araignée, reste l’une des rares informations qui n’est pas disponible grâce à un moteur de recherche — même si Linkedin peut servir de roue de secours, sans remplacer la connaissance intime des relations, goûts, familles, proches, etc. de telle ou telle personne.
Dans un monde instable, où les positions changent plus souvent, la qualité invariante la plus importante est la capacité relationnelle : nouer des liens, les conserver, s’en souvenir, autant d’atouts stratégiques, d’autant plus renforcés que précisément les personnes concernées vont être amenées à changer de postes. L’incertitude pesant sur les carrières, et la plus grande fréquence de changements, décuple l’intérêt et la densité du réseau puisque nous rencontrons de plus en plus de personnes au cours de notre vie. Une ressource abondante, et inépuisable, mais inégalement répartie.
AVEC LES CONNEXIONS, LES TEMPS DE LA VIE SONT DEVENUS POREUX

Le réseau solide et concret s’est vu adjoindre un réseau théorique puissant par le digital : des faux amis — que nous ne connaissons pas, mais que nous pouvons pourtant solliciter. C’est donc un carnet d’adresses supplémentaire : moins fiable, moins étayé, mais mobilisable, et souvent avec succès.
Revers de la médaille, les réseaux sociaux digitaux créent une aliénation à la connexion : nous voulons sans cesse vérifier où nous en sommes de notre popularité. Le comble étant les flammes de snapchat qui s’éteignent si nous arrêtons d’échanger ne serait-ce qu’un seul jour… Renoncer aux écrans devient un défi familial impossible à relever (une semaine sans…). Selon une étude menée par GfK, en 2017, 43 % des internautes chinois auraient du mal à se passer d’écran — smartphone, ordinateur et télévision confondus — mais leurs voisins japonais ne sont que 17 % dans le même cas. En France, il serait difficile pour 27 % des internautes de renoncer aux écrans pour une courte durée. 60% des sondés avouent se sentir anxieux lorsqu’ils n’ont plus accès à leur téléphone portable. Plus le flux d’informations est continu, plus il est angoissant de rater quelque chose.
Cela envahit toute la vie : en congés, il faut s’assurer que les photos de pieds allongés sur la plage plaisent… Dans sa nouvelle étude de juin 2017, intitulée “Digital Detox: Unwind, Relax and Unplug”, McAfee révèle le comportement et les habitudes numériques des Français durant leurs vacances. On y découvre que si les bienfaits d’une déconnexion sont certains, 75% des Français n’envisageraient encore pas de partir en vacances sans leur smartphone. 69% des Français consulteraient leurs mails personnels et professionnels au moins une fois par jour en vacances. 9% des Français et 15% des franciliens disent même devoir être joignables à tout moment par leur entreprise du fait de leurs responsabilités.
LA DÉCONNEXION, UN DROIT RESTÉ ABSTRAIT

Pourtant, les Français qui réussissent à se déconnecter pendant leurs vacances estivales y arrivent en faisant totalement abstraction des réseaux sociaux personnels et professionnels. Ainsi, 73% des Français sondés par l’étude confessent réussir à se détendre en n’utilisant plus les réseaux sociaux pendant leurs congés. 81% d’entre eux estiment même qu’ils ont réussi à mieux profiter de leurs vacances et pour 40% des sondés le stress s’en trouve réduit.
Et surtout, depuis le 1er janvier 2017, le droit à la déconnexion est entré en vigueur. Il vise à demander aux entreprises de mettre en place des dispositifs de régulation relatifs à l’utilisation des outils numériques pendant les congés de leurs salariés. Il n’en reste pas moins que 61 % des Français partent en vacances avec l’attention de rester connectés. 60 % se sentent même anxieux s’ils n’ont plus accès à leur téléphone portable. Respirons : 76 % se connectent moins de 2 heures à Internet durant leurs congés…
Plutôt qu’un droit bien théorique, c’est bien la porosité entre travail et congés qu’il faut aménager : la rupture entre les deux étant moins violente du fait des smartphones, il faut envisager une meilleure connexion tout le temps, au travail, comme en vacances. Cela permettrait de mieux répartir la charge mentale. Déconnecter temporairement les uns, pour prendre le temps de connecter les autres. S’ils sont volontaires bien sûr : certains retraités ne regrettent pas que les choses leur passent par-dessus la tête… Repos mérité !
Les uns n’ont aucun réseau, quand d’autres en abondent : créons des liens de qualité, sinon le nouveau monde sera tiraillé entre les hyper-connectés et les déconnectés, pour le malheur de tous. Sur le modèle de la cravate solidaire ou les écoles de cuisine du chef Thierry Marx, la solidarité consiste aujourd’hui à partager son réseau au profit de ceux qui n’en n’ont pas, en s’appuyant sur les relations professionnelles acquises grâce à son talent : il n’y a pas que l’argent qui se partage, la réussite aussi.
