“Ferme ta gueule de chien”

Hsin-Hua Lee
Jul 20, 2017 · 3 min read

« Ferme ta gueule de chien »*. Quand ces mots ont traversé mes oreilles, j’étais dans l’un de mes états les plus vulnérables : faire face au départ potentiel de mon grand-père. Était-ce vraiment le moment pour régler nos différends ? Comment peut-on, en tant qu’un autre être humain, faire autant abstraction de ce que l’autre peut ressentir ? Comment parvient-on à ignorer ses peines ?

En l’espace d’un instant, après ces tendres paroles, les choses qui jusque-là étaient si floues, sont devenues plus claires. Cette journée à l’allure irréelle reprenait quelques apparences de réalité.

Médecin. Samu. Urgences. Événements inattendus contre routine paisible. C’était beaucoup trop rapide. Je m’y attendais, mais pas de si tôt.

« Ferme ta gueule de chien ». Cette fois, cette gueule de chien que j’ai toujours fermée, n’a pas obéi. Métamorphose de l’agneau en chien de chasse. De la survie en milieu hostile. Les pensées enfouies se sont pressées pour parvenir aux oreilles de l’intéressée, les points sur les i. On arrête de se laisser faire.

Dans ma tête de psy en devenir, les diagnostics à-tout-va fusent. Personnalité hystérique avec fond borderline, qu’importe. La déontologie de côté, pas d’alliance thérapeutique à respecter, les mots sont faits pour blesser. Violence verbale d’un instant contre violence verbale subie pendant 10 ans, je reste encore correcte. — Round 1: 1–0 et la tête haute.

Une petite heure s’écoule. De « Ferme ta gueule de chien » de la salle d’attente des Urgences, au « Tata est désolée, même si t’es un chien, je t’aime quand même » de la box d’examen. Changement de salle, changement de discours. Comédie effrayante. Symphonie ratée aux fausses notes. Tentative-câlin des bras autour de mon corps, raide, qui n’a d’autre souhait que d’éloigner ces mains hypocrites de mes épaules.

« Maintenant tu es un chien de chasse » ; « Pourquoi es-tu devenue comme ça ? », #tmtc, très chère dame.

Et ce spectacle dure depuis dix ans, comme si les scénaristes peinaient à trouver le happy ending. Il s’en est passé, des choses. Insensées. Des histoires absurdes. Dix ans durant lesquels on m’a persuadé d’être une personne égoïste, et d’être à l’origine de tous les maux. Et j’avais réellement l’impression d’être cette personne horrible qu’elle décrivait.

C’est la première fois que j’espère la disparition d’une personne, plus que ma propre disparition. Cette femme m’a donné mille fois l’envie d’abandonner cette existence. J’ai déjà pensé à mourir, « pour lui donner une leçon », pour la torturer de culpabilité. Et il a fallu qu’elle prononce ces mots, en présence de mon grand-père somnolent sur le lit d’hôpital, pour que je prenne conscience de l’emprise qu’elle avait sur moi, et de la manipulation qu’elle exerçait sur ma famille.

Pendant les dernières heures, cette nuit aux urgences, où j’ai veillé près de mon grand-père, attendant qu’une chambre en gériatrie se libère, j’ai compris que je n’avais plus à avoir peur des représailles de ma tante. Je n’avais plus à craindre ses menaces, parce que j’étais devenue indépendante depuis des lustres, sans me rendre compte. « S’il arrive quelque chose à grand-père, tu te démerdes », ces mots prononcés il y a quelques années viennent se heurter à mon souvenir. Je peux me démerder oui, c’est d’ailleurs ce que j’ai fait, pour moi, et pour mes grand-parents, ces dernières années. Et elle me répugne davantage à prétendre au rôle de la fille/l’épouse/la tante parfaite.

Et même si je déteste cette femme du plus profond de mon être (d’ailleurs, je sais pertinemment que c’est réciproque), j’aspire quand même à un équilibre familial et au bonheur de mes proches. J’aimerais croire que le mal pour le mal n’existe pas et que si elle agit de la sorte, c’est qu’elle ne parvient pas à exprimer autrement ses peines. Mais je ne veux plus être le bouc-émissaire. J’ai déjà sacrifié trop de belles larmes pour elle.

Cette veille de 14 juillet a été bien dégueulasse, mais je veux encore croire aux belles âmes (comme celle qui t’apporte une tarte aux légumes aux Urgences et avec qui tu vas fonder le club des tantes folles) ainsi qu’aux jolies choses qui peuvent se produire durant cette existence que je n’ai pas désirée.

*Traduction approximative du chinois — version originale encore plus insultante.

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