Les violences policières : démêler le vrai du !

Pour ceux qui n’auraient pas lu le dernier billet ou qui viennent d’arriver, je suis médecin légiste. Et comme je le disais la dernière fois, cette profession ne se limite pas à découper des cadavres en petits morceaux.
On voit aussi des personnes bien vivantes, divisées en deux grandes catégories : les victimes et les gardés à vue (qui généralement ont frappé les premières).

Si je vous décris tout ça, c’est que notre mission initiale d’examen médical de garde à vue est de vérifier qu’il n’y ait pas de violences policières pendant cette garde à vue. Et comme le débat est d’actualité, il me semblait important de vous faire un retour d’une personne qui baigne un peu là dedans (malheureusement).

Alors, qu’appelle-t-on des “violences policières” ?
Il me semble important de différencier deux cas de figures, que l’on pourrait nommer violences volontaires et violences involontaires.

Prenons un exemple : Jean-Michel[^1] vends de la cocaïne à des enfants de maternelle. Bien entendu, ce modèle économique est hautement discutable au sein de la République Française et le code pénal ne semble pas l’autoriser. Le petit Jean-Kévin, trois ans, en aurait parlé à ses parents après 24h de manque (ah les ponts de jours fériés…) et notre maréchaussée va interpeller Jean-Michel. Ce dernier, ne voulant bizarrement pas se laisser faire, saute par la fenêtre et prend ses jambes à son cou. Ali, gardien de la paix et joueur de rugby à ses heures perdues, va lui courir après et se verra dans l’obligation de le plaquer au sol. Et comme Jean-Michel n’a pas l’habitude de ce genre de contact physique avec une clientèle qui regarde “midi les zouzous”, il tombe maladroitement et se brise le poignet.

Peut-on parler alors de violences policières ? Dans un certain sens oui, car si Ali, détenteur de l’autorité publique, n’avait pas eu de contact physique, pas de fracture. Mais on voit bien que le but principal d’Ali dans ce contexte n’était pas de casser la patte d’un dealer. 
Et cette situation, elle est assez fréquente en garde à vue. Car en règle générale, les hors-la-loi sont un peu au courant de l’illégalité de leur activité et se laissent rarement faire. Et beaucoup des personnes que je vois se disent victimes de violences policières mais si on recherche un peu le contexte dans lesquelles elles ont eu lieu, on voit assez rapidement que l’agent de police a eu une mesure de répression plus ou moins nécessaire [^2].
Le cas le plus retrouvé reste quand même les menottes, trop serrées car “vous comprenez docteur, ils l’ont fait exprès !” alors que c’est généralement les mouvements du gardé à vue qui les serrent[^3].

Prenons un autre exemple : Philippe, lycéen de 17 ans, est arrêté par la police après avoir tagué sur le mur de son lycée “Nike la polisse” (il fait peu de faute car il est en 1ere L). Les agents, forts meurtris dans leur âme par tant de haine concernant leur profession ont décidé “de lui expliquer un peu” ce qu’ils en pensaient à grands coups de claques et d’injures.
Alors là, oui, on peut parler sans trop de doute de violences policières. Les gestes sont inutiles, non motivés et disproportionnés par rapport aux faits. Et vous remarquerez que j’ai bien intégré également les insultes, qui sont des violences verbales mais qui restent néanmoins des violences.

Alors, je comprends les situations de nos policiers et la tension quotidienne qu’ils vivent, lorsque vous tentez d’exercer votre profession pour le bien de vos concitoyens alors que ceux-ci vous méprisent en règle générale et vous insultent dès qu’ils le peuvent.
Mais même si l’envie de baffer celui qui se trouve en face de vous est forte (et je peux vous assurer que cette envie m’est malheureusement assez familière dans ce cadre), il faut arriver à ne pas céder à ses pulsions et ne pas cogner pour se défouler.

Un patient qui me dit avoir reçu un coup de pied d’un policier

Tout ça pour dire quoi ? Contre qui porter ce coup de gueule ? Et bien tout d’abord (mais c’est facile) contre ceux qui font des amalgames, ces personnes qui réagissent en extrême.
Oui, il existe des policiers violents. Ils sont rares (j’ai du arrêter une fois un agent qui allait en venir aux mains avec une personne en cellule), ils existent et font mauvaise presse de nos représentants de l’ordre mais ils sont fortement minoritaires. Et beaucoup de policiers ont l’intelligence de discuter avec les personnes qu’ils ont interpellées et ne sont jamais violents.

Et oui, il existe des casseurs, des personnes qui brulent des voitures et jettent des pierres ou des cocktails molotov sur des CRS. Ce sont des cons[^4], rien de moins et ils méritent largement d’être entendus en garde à vue. Mais la plupart des manifestants (notamment sur #NuitDebout par exemple) ne sont pas ce genre de personne et ne cherchent pas à “casser du flic” comme le dit si bien notre ministre de l’intérieur.

Ce qui permet d’aborder maintenant mon coup de gueule concernant deux populations : les médias et nos politiques (oui, je sais, là aussi c’est facile).

Les premiers, les plus visibles, multiplient les articles racoleurs et accrocheurs avec images choc, dans le seul but d’augmenter les tirages et booster les ventes. On vous montre des manifestants ensanglantés, des policiers allongés, des témoignages de charge de CRS et des photos de voiture de police brulée[^5].
Et tout cela ne fait que jeter de l’huile sur le feu, alimentant les amalgames cités plus haut et favorisant le clivage entre la police et sa population. 
Sans vouloir faire de publicité (j’ai pas assez de fréquence sur ce blog pour pouvoir avoir ce luxe), je vous conseille vraiment de suivre Les Décodeurs qui sont pour moi des journalistes relativement neutres et qui généralement appuient leurs articles sur des données concrètes Qui ont par exemple montré que la plupart des photos des grands journaux ces derniers temps étaient des images de manifestations plus anciennes voire étrangères.

Les deuxièmes sont plus sournois, moins visibles mais bien plus dangereux (mais je ne vous apprend rien).
Tout d’abord, on le sait, nos politiques ne veulent pas vous aider, ils veulent vos votes. Et vous diront donc ce qui vous aimeriez entendre pour que vous les suiviez, quel que soit l’immensité de leur bêtise, la difficulté de réalisation de leurs promesses ou pire, la dangerosité de ces réalisations. On citera en vrac le port d’arme de la police municipale, le portrait-robot des manifestants qui sont tous des casseurs et que “ça suffit bien ces personnes qui gênent le travail de notre belle police”, ou que “ce gouvernement crée un état policier qui brime le droit d’expression de nos chers concitoyens.” Ce type de propos a exactement les mêmes conséquences que certains médias et ne font qu’aggraver les tensions.

Et ce qui me fait __très peur__, ce sont les propos du représentant de la CGT-Police qui nous informe que nos commissariats auraient reçu des ordres ministériels pour laisser passer certains casseurs lors des manifestations, laisser les choses s’envenimer et pouvoir ainsi charger la foule. Ce qui révèleraient bien ce que pensent nos dirigeants de leurs électeurs.

Alors que vous dire ? Que nous sommes plus intelligents que ceux que je viens de nommer. Que nous ne sommes pas des moutons et que nous avons notre propre avis sur les violences policières. Que les forces de l’ordre et les manifestants peuvent réaliser leurs métiers pour les premiers et exprimer leurs opinions pour les seconds de façon conjointe et dans la bonne humeur, comme c’est souvent arrivé mais qui n’est jamais montré. J’ai vu des CRS enlever leurs casques pour exprimer leur soutien aux manifestants et surtout parce qu’ils n’avaient pas peur d’eux, car ces manifestants n’étaient absolument pas les casseurs tant décrits. 
Et que dans la situation actuelle, la convergence des luttes reste selon moi une bonne idée et que le représant de CGT-Police (encore lui !) aimerait un rassemblement des policers avec les manifestants #NuitDebout. Et que là, on va bien se marrer je pense…

Pour plus de réflexion, je vous invite à écouter les podcasts de l’émission “Comme un bruit qui court” de France Inter, notamment ceux de du 14 et 21 mai, à lire Les Décodeurs et à éteindre iTélé, mettre le nez dehors (il fait beau) pour vous faire votre propre opinion et faire entendre votre voix, de la manière qui vous plaira le plus.

Je vous fais des gros poutous,

Bisous coeur-coeur,

Pylum.

P.S : hésitez pas à mettre des commentaires, le débat est toujours profitable. Et si vous voulez diffusez ce billet, je suis pas contre :) !

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[^1]: Les prénoms de ce billet sont génériques : c’est un peu facile d’appeler toujours les hors-la-loi Mohammed ou Moustapha et les agents de la loi Michel ou Gérard…
[^2]: Dans la mesure de ce qui est acceptable bien entendu…
[^3]: Petit conseil technique si un jour vous êtes en garde à vue : les menottes n’avancent que dans un sens, se serrer. Le seul moyen de les desserrer est de les ouvrir. Donc ne vous débattez pas comme des forcenés : tout ce que vous faites c’est resserrer leur étreinte alors que ceux qui vous les ont mises les mettent correctement dans la plupart des cas.
[^4]: Désolé Mesdames de comparer votre anatomie à ces personnes mais je n’avais pas de meilleur mot pour les décrire…
[^5]: Notamment la voiture de police ayant brulée quai de Valmy, soit à 5 min de chez moi. Je ne l’aurais pas vu dans les journaux, je ne l’aurais pas su. Pour vous dire la tension dans laquelle on vit à République.

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